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Patrick Robert
« Chaque heure compte, la dernière tue »

Dernière révision le 15 septembre 2023 à 09:59 par la rédactionPatrick Robert publie chez Erick Bonnier Editions, un récit de sa vie de grand-reporter pour Sipa press puis Sygma qui s’ouvre sur un épisode dramatique, une blessure par un tir de kalachnikov…

« Je suis tombé le 18 juillet 2003 à Monrovia, au Liberia. Avec mes confrères Michael Camber du New York Times et Noel Quidu de l’agence Gamma, nous assistions depuis l’aube à la contre-offensive des rebelles du LURD (Liberians United for Reconciliation and Democracy. Mouvement musulman soutenu par la Guinée) vers la capitale tenue par des milices gouvernementales. Je travaille moi-même pour l’agence Sygma en commande pour Time Magazine. »

Le livre de Patrick Robert s’ouvre sur cet événement, moment charnière dans la vie de l’auteur vécu comme une expérience personnelle, professionnelle et humaine. Tout d’abord la souffrance « totale, fou­droyante, absolue, souveraine. Impériale. Celle qui se substitue à votre propre conscience. Vous n’êtes plus qu’elle. Elle vous résume. Elle vous habite et confisque votre identité avec brutalité et autorité. Au point que vous n’avez plus le souvenir du goût de la vie avant elle ». Ensuite la conscience du temps qui passe qui inspirera le titre du livre ainsi que l’importance des liens familiaux, amicaux et confraternels.

C’est surtout le récit de la vie d’un grand photo-reporter dont Hubert Henrotte fondateur de l’agence Sygma disait de lui :

« Patrick est un pudique qui cultive avant tout la sincérité. Ni star ni tâcheron, il s’implique dans ce monde qui le fait vibrer (…) Il manifestera toujours son attachement à l’agence et surtout la fidélité indéfectible aux critères qu’il s’est imposé : qualité professionnelle et sincérité[Note]»

A cheval sur deux siècles, se déroule un témoignage des conflits et des drames qui ont secoué le monde sur plus de quatre décennies, avec la marque du désir impératif d’être là où l’histoire s’écrit : la guerre Iran-Irak et une histoire de pellicules presque perdues, la Libye de Kadhafi au fait de son pouvoir, l’Afghanistan en guerre puis après le départ des soviétiques, l’Algérie quarante ans après l’indépendance, la Roumanie sous le régime totalitaire de Ceausescu et la révolution roumaine de 1989, le Libéria plusieurs fois, le chaos de l’exode dramatique des Kurdes en Irak, le dangereux chaudron de la Somalie, la guerre d’indépendance en Géorgie, les atrocités de la guerre en Bosnie, le génocide au Rwanda, le Yémen en guerre, etc.

Un bien long cortège de bruit et de fureur, où se sont glissés parfois, comme une respiration, des sujets plus légers où il ne s’agissait pas de massacrer son prochain avec le plus d’empressement possible : une course de puissants chevaux de trait japonais, la couverture de la finale du mondial de foot 1998 à Rio de Janeiro sous une pluie battante ou une rencontre avec Valéry Giscard d’Estaing, décrite sans moquerie mais avec un brin de malice, intercalée entre l’invasion américaine de l’Irak et l’opération Serval au Mali. Chaque épisode, dans un récit sans bravache ni complaisance et au plus près de la réalité du terrain, est judicieusement accompagné d’une mise en contexte historique des événements qui permet de mieux appréhender la situation que vit le photographe dans ses tribulations.

C’est aussi l’histoire d’une sorte d’âge d’or, « époque heureuse où le photojournalisme était prospère et prestigieux » avant le déclin inexorable du modèle économique de la presse qui permettait de dire : « On couvre ses frais avec sa pre­mière vente et on gagne sa vie avec les reventes ». Crises, mutations du marché et irruption du numérique ont fait exploser un système qui, bon an, mal an, permettait à ces arpenteurs de la planète de vivre, plus ou moins bien, de leur métier.

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Chaque heure compte, la dernière tue de Patrick Robert

Erik Bonnier Editions – 450 pages – 25€

[Note] Le monde dans les yeux d’Hubert Henrotte – Editions Hachette Littératures 2005

Gilles Courtinat
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