Agences françaises de jadis

APIS
Histoire de l’Agence de presse image et son (1961-1973)

Dernière révision le 4 janvier 2024 à 19:18 par la rédactionIl y a cinquante ans, à la suite d’un conflit entre les associés de l’agence Gamma, Hubert Henrotte négocie avec François Granier, patron d’APIS, la reprise de l’agence…

L’Agence de Presse Image et Sons (APIS) a été créée le 27 juillet 1961 et a obtenu l’agrément de la Commission paritaire des publications et des agences de presse de 1962 à 1983. Elle a pris le nom de Sygma en 1973 à la suite de son rachat par Hubert Henrotte.

François Granier est journaliste titulaire de la carte professionnelle « n° 114, depuis 1944 [4] ». Il a travaillé à France-Soir où il avait dirigé la page spectacles. À la suite d’un différend avec Pierre Lazareff, il fonde l’Agence de Presse Image et Sons (APIS), une Sàrl au capital de 50 000 francs [5]. Le 14 novembre 1963, Raymond Darolle, confirme à François Granier que « sur le rapport favorable du président du Syndicat national des agences de presse (SNAP), Lova de Vaysse, votre adhésion au SNAP a été acceptée à l’unanimité. [6] »

« En 1962, vendeur d’agence, c’est un métier qui n’existait pas » raconte Alain Dupuis [7], qui va devenir le commercial d’APIS puis, en 1973, le premier vendeur de Sygma.

« Quand je suis rentré de mon service militaire en Algérie, j’ai passé une annonce : jeune homme dégagé des obligations militaires cherche emploi commercial. Les temps ont bien changé car à l’époque j’ai reçu quarante-deux propositions ! Mon beau-père, le mari de ma mère, qui était un homme de presse, m’a dit : “Tu vas là”. C’était l’agence APIS qui venait de démarrer rue de Trévise avec un ancien de France-Soir, François Granier. Le lendemain, je travaillais ! Les photographes (Pierre Bernasconi, Henri Bureau, Jean Ker) ont eu la gentillesse de m’emmener dans les journaux pour montrer le gamin. Certains m’ont même emmené en reportage pour que je comprenne le métier (…) J’étais le seul commercial. Donc, je faisais tout ce que je pouvais. Je partais avec un maximum de dix reportages et un jeu de tirages noir & blanc. Je commençais par le célèbre quartier du Sentier, qui était celui de la presse. Rue Réaumur, dans le même immeuble, il y avait France-Soir, Paris-Presse, L’Intransigeant, France Dimanche, Elle et The Daily Mirror. Deux cents mètres plus loin, il y avait Paris Jour que venait de créer Cino Del Duca, Le Parisien Libéré, Candide, etc. (…) À Elle, je voyais Hélène Lazareff. Pierre Lazareff, à France-Soir, je le voyais de temps en temps, mais il y avait un responsable photo. À l’époque, la concurrence, c’était UPI ou AP… Je les regardais avec de grands yeux car eux, ils vendaient des belins [8] qui arrivaient directement dans les rédactions, une heure ou deux après la prise de vues ! Eux, ils passaient dans les rédactions avec des carnets pour faire la facture des photos que le journal allait imprimer. C’était très cher car ils comptaient les frais de transmission plus le droit de la reproduire. Alors, j’ai dit à mon patron que pour nos agences features (c’est comme cela que nous les appelions à l’époque), il nous fallait des carnets de bons. J’allais à Paris-Presse, je vendais une photo 80 francs et on faisait signer le rédacteur en chef. Et tous les soirs, je donnais les doubles à la comptabilité. Ce système s’est généralisé à toutes les agences. »

« À l’époque, Il y avait AGIP, Les Reporters Associés et d’autres. Il y avait aussi quelques indépendants qui faisaient de la photo de charme comme Giancarlo Botti, Mais nos vrais concurrents, c’étaient les photographes salariés des journaux. Au début, quand j’ai commencé à tourner, les photographes dans certains journaux n’étaient pas très sympathiques avec moi. Au bout d’un certain temps quand mon patron a vu que je me débrouillais bien et que j’avais du mordant, il m’a acheté une Mobylette Peugeot bleue. Ça m’a permis d’aller plus vite que la concurrence aux Champs-Élysées où il y avait tout le reste de la presse : Paris Match, Marie-Claire, Jours de France, les journaux allemands Stern, Quick et tout le groupe Burda qui ouvrait des bureaux. Il y avait aussi L’Express, Le Nouvel Observateur et « la presse à scandale ». Ça commençait à faire pas mal de travail. J’ai donc fait mon trou chez Apis. »

Les difficultés du métier

Gérard-Aimé / APIS / Ville de Paris / BHVP

Comme dans les autres agences de l’époque, l’organisation des pools est un vrai problème et une source permanente de disputes entre Lova de Vaysse (Les Reporters Associés), Louis Dalmas (agence Dalmas), Raymond Darolle (Europress) et François Granier. Le 29 juillet 1964 par exemple, François Granier écrit au président du SNAP :

« Vous savez que pour le récent mariage de la princesse Claude de France, le fonctionnement du pool des agences françaises ne s’est pas fait normalement. Par suite d’un accord entre Apis, Dalmas et Europress, monsieur Darolle s’est trouvé être mandaté par notre agence auprès de monseigneur le comte de Paris (…) Non seulement monsieur Darolle n’a pas agi loyalement envers notre agence APIS qui l’avait mandaté, mais il a fait preuve d’une hostilité que rien ne justifiait si ce n’est que je n’ai pas accepté avec enthousiasme sa proposition de s’associer avec moi trente-six heures avant qu’il ne soit engagé par une autre agence. » [9]

Les relations entre François Granier et Raymond Darolle sont visiblement durablement affectées.

En mai 1965, nouvel incident pour le pool du 5 mai 1965 concernant la visite officielle de Charles Hélou [10], président du Liban, au général de Gaulle, président de la République. Le photographe Henri Bureau [11], salarié d’APIS, « qui se trouvait en province, n’a réussi à revenir à Paris qu’en début d’après-midi. » [12] François Granier, qui a également omis de prévenir les autres agences, s’excuse auprès de ses confrères et annonce qu’il sanctionne le photographe. De fait, la rencontre n’a pas été photographiée !

« Henri Bureau, à cette époque, planquait Brigitte Bardot, Liz Taylor, Richard Burton et la Callas. Ça se vendait très bien à l’époque. Le marché était là. Et à APIS, il n’était pas question de couvrir les conflits. Les Henri Bureau et compagnie, ça les démangeait de partir… Ce qui fait qu’à la création de Gamma, ces gens-là sont partis. Il y eut aussi Gilles Caron qui travaillait chez Giancarlo Botti et qui était venu à Apis, mais lui aussi est entré dans la grande équipe de Gamma. » [13]

Henri Bureau et Gilles Caron, deux photographes déjà en concurrence qui vont devenir les stars de Gamma, ont des statuts différents à APIS. Henri Bureau est salarié. Gilles Caron est pigiste mais à la demande de la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels APIS lui fournit une feuille de paie de 1 005 francs ainsi qu’à Jacques Haillot [14] pour qu’ils prouvent qu’ils sont rémunérés au tarif syndical. Le 18 janvier 1966, François Granier se plaint à la fédération française des agences de presse (FFAP) :

« Une fois de plus l’association nationale des journalistes-reporters-photographes (ANJRP) s’en prend à mon agence. Elle vient d’obtenir de l’un de ses adhérents qu’il m’attaque devant les prud’hommes. Il s’agit de Henri Bureau qui a été congédié pour faute professionnelle grave et indélicatesse. J’ai déjà un procès avec un pigiste, monsieur Dessalles, qui est fortement appuyé par cette association, alors que je n’ai reçu aucun appui de la fédération… »

Cette année-là, lors de l’assemblée générale de l’ANJRP, le photographe Jean Lattès fait le bilan de l’activité judiciaire et rend hommage « au talent et à la science juridique de maitre Claude Faux grâce auquel tous les procès intentés par des membres de l’association ont été gagnés, ce qui constitue la meilleure preuve de l’efficacité, de la vitalité et de l’utilité de l’ANJRP et ce qui concerne la défense de la profession. » [15] Outre Henri Bureau, membre de l’association, on note la présence d’autres membres actifs comme Robert Doisneau, Hubert Henrotte, Roger Pic, Marc Riboud ou encore Willy Ronis. Et en 1966, Hubert Henrotte prépare la création de Gamma, tout en militant et assumant encore des responsabilités au sein de l’ANJRP.

Les pools officiels ne sont pas les seuls à poser problème. En décembre 1966, à la générale de Jacques Brel, Bruno Coquatrix, directeur de l’Olympia, refuse l’entrée à plusieurs photographes. Et quand les photos sont faites, restent les problèmes d’expédition qui valent des courriers de protestation aux directeurs d’Air France et d’Air Fret en raison de paquets de photographies restés en souffrance à l’aéroport d’Orly. Un grave préjudice pour les agences !

Les relations entre Raymond Darolle et François Granier ne sont pas des plus faciles. Ce dernier lui écrit le 30 mars 1967, qu’il n’a pu « obtenir la communication d’un tirage ou du négatif du général de Gaulle pressant sur le bouton pour lancer le sous-marin Le Redoutable. Sans cette photo, les négatifs qui m’ont été attribués par tirage au sort n’ont aucune valeur (…) Je regrette ton manque de coopération. » [16]

Mai 68

France. Ile de France. Paris. Le vendredi 3 mai 1968, boulevard Saint-Michel. Élie Kagan, de dos face a la police. Photo : Gérard-Aimé / Ville de Paris / BHVP

Les évènements de mai 68 vont charrier de nouveaux problèmes pour la profession. De nombreux incidents opposeront les forces de l’ordre et les photographes. Gérard-Aimé, alors pigiste à APIS sera matraqué sévèrement comme en témoigne un cliché d’Élie Kagan. Et, dans les archives de la FFAP, un courrier de François Granier au préfet de police Maurice Grimaud est éloquent :

« Le 27 mai 1968 vers 1 h 30 du matin, un groupe de photographes comprenant André Lefevre (Paris Match), Denis Cameron (Life), Olivier Roland (Holmes Lebel) et Jack Burlot (APIS) suivait le quai de Gesvres et se dirigeait vers le boulevard Sébastopol. Le quartier était désert et tranquille car les émeutes se déroulaient de l’autre côté de la Seine dont les ponts étaient gardés par des gardes mobiles. Arrivés devant le théâtre Sarah-Bernhardt, les photographes ont été interpellés par une cinquantaine d’agents de la police parisienne. Notre photographe Jack Burlot (carte de presse n° 23298) portait le brassard n° 150 délivré par vos services. Plusieurs agents surexcités ont proféré des injures telles que “fumiers de journalistes, on va vous casser la gueule”, puis sans raison, ni sommation, une douzaine d’entre eux ont commencé à donner des coups de pied et des coups de matraques aux reporters et à leurs appareils photo. Notre photographe et ses camarades n’ont échappé à une bastonnade beaucoup plus grave qu’en fuyant dans la rue de la Tacherie et en trouvant refuge auprès des gendarmes mobiles stationnés avenue Victoria. L’officier a déclaré : “je ne suis responsable que de mes hommes dont je sais me faire obéir, mais je ne puis rien en ce qui concerne les agents de la police parisienne”. Notre photographe a eu plusieurs appareils endommagés. » [17

Le déclin de l’agence APIS a commencé avec la création de l’agence Gamma. Alain Dupuis qualifie l’arrivée de Gamma de « coup de massue ». Gilles Caron est parti pour rejoindre Raymond Depardon, Hugues Vassal, Léonard de Raemy et Hubert Henrotte. Il va être suivi par Henri Bureau tandis que d’autres comme Jacques Haillot vont intégrer L’Express, remplacés par des plus jeunes comme Jean-Claude Francolon.

Toutefois, Apis aura bénéficié de collaborateurs de talent comme Gérard-Aimé (de 1965 à 1969), James Andanson [18], Michel Artault, Pierre Bernasconi, Jacques Bonheur, Bernard Bousquet, Gianni Bozzacchi, Jack Burlot, Daniel Cande [19], Gilles Caron (de 1965 à 1966), Jean-Paul Cere (de 1971 à 1973), Patrice Conte, Christian Deville, Jacques Fabri, Michel Ginfray, Paul Guglielmo, Jacques Haillot, Jean Ker, Philippe Letellier, Bernard Lipnitzki, Alain Loison, Alain Noguès, Georges Pierre, Plassart, Bernard Queysanne, Alain Retsin, Marc Simon ou encore René Techer.

Au début des années 1970, François Granier constate que son agence a du mal à faire face à la concurrence de Gamma et à celle de la future agence Sipa Press que Gökşin Sipahioğlu a commencé de mettre en place dès 1969 et qu’il déclare en 1973 au tribunal de commerce. Quand, au printemps 1973, éclate la crise qui va provoquer la scission des associés de Gamma, François Granier téléphone à Hubert Henrotte pour lui proposer d’acheter Apis.

Le 14 décembre 1973 Hubert Henrotte deviendra le gérant de la société Apis en remplacement de François Granier [20]. Entretemps, il aura rebaptisé l’agence du nom de Sygma pour bien montrer qu’il va faire concurrence à Gamma.

Adresses

  • 43, rue de Trévise, 75009 Paris [2]
  • 31 rue Montmartre, 75002 Paris [3]
  • 122 rue Réaumur, 75002 Paris

Notes

  • [2] In Société d’édition de l’Annuaire de la presse – édition de 1964, page 111.
  • [3] Adresse figurant sur le papier à lettre de 1964.
  • [4] Lettre de François Granier au SNAP en date du 22 mars 1965. Source : archives de la FFAP.
  • [5] Apis est enregistré au registre de commerce de Paris sous le n°60B110.
  • [6] Source : archives de la FFAP.
  • [7] Alain Dupuis, 40 ans sur le marché de la photo in À l’œil, publié le 25 août 2011 par l’auteur https://www.a-l-oeil.info/blog/2011/08/25/alain-dupuis-40-ans-sur-le-marche-de-la-photo
  • [8] « Belin » : en jargon pour parler des épreuves transmises par la technique du bélinographe.
  • [9] François Granier, lettre du 29 juillet 1964 au président de la FFAP. Source : archives de la FFAP.
  • [10] Charles Hélou (Liban, Beyrouth 25 septembre 1913 – Liban, Beyrouth, 7 janvier 2001) est un homme politique qui fut président de la République du Liban de 1964 à 1970.
  • [11] Henri Bureau (France, Cognac, 25 janvier 1940 – France, Paris, 18 mai 2014), est un photojournaliste français qui a débuté à l’agence Apis, a continué à Gamma avant de faire partie des fondateurs de l’agence Sygma dont il deviendra le rédacteur en chef. Il quitte Sygma pour Presse Sports, l’agence de photo de L’Équipe puis devient directeur de l’agence Roger-Viollet.
  • [12] François Granier, lettre du 10 mai 1965 au président de la FFAP. Source : archives de la FFAP.
  • [13] Alain Dupuis, 40 ans sur le marché de la photo in À l’œil, publié le 25 août 2011 par l’auteur https://www.a-l-oeil.info/blog/2011/08/25/alain-dupuis-40-ans-sur-le-marche-de-la-photo
  • [14] François Granier, lettre du 1er juillet 1965 à Christian Loyauté de la FFAP. Source : archives de la FFAP.
  • [15] Christian Ducasse, courrier du 30 septembre 2020 à l’auteur relatant le contenu du livre des comptes-rendus des assemblées générales de l’ANJRP.
  • [16] François Granier, lettre du 30 mars 1967 à Raymond Darolle. Source : archives de la FFAP.
  • [17] François Granier, lettre du 27 mai 1968 au préfet de police. Source : archives de la FFAP.
  • [18] Jean-Paul James Andanson (30 mars 1946 – 4 mai 2000), est un photographe de presse français. Il a commencé sa carrière en 1966 à l’agence Apis puis à l’agence Gamma et à Sygma.
  • [19] Daniel Unbekandt connu sous le pseudonyme Daniel Cande, né le 25 septembre 1938 est un photographe français.
  • [20] In Bulletin officiel des annonces civiles et commerciales, édition 1974.