Revue de presse

Libé a 50 ans !
La bande des quatre et l’encombrant héritage

Dernière révision le 28 avril 2023 à 06:19 par la rédaction

Le 18 avril 2023, Libération a publié un numéro spécial anniversaire, largement consacré à son histoire. La Une est occupée par une multitude de losanges rouges, le fameux logo qui, depuis 1981, trône sur la manchette du quotidien. « Aucun autre journal ne peut faire ça » titre la page 2. Nous voilà prévenu, la rédaction ne va pas faire dans la dentelle.

Dov Alfon, le rédacteur-en-chef, pardon le directeur de la rédaction, a réuni trois « anciens directeurs »: Laurent Joffrin, Nicolas Demorand et même, l’officiel fondateur Serge July ! Malgré ses connivences en Terres Saintes, j’imagine que Dov Alfon, n’a pas réussi à joindre Jean-Paul Sartre.

« Aucun autre journal ne peut faire ça »

Jean-Paul Sartre, de fait excusé, il manqua à ce débat un autre directeur-cofondateur : Jean-Claude Vernier. Il est pourtant bien vivant !

Paris, 4 Janvier 1973 – Conférence de presse pour annonccer la parution de Libération. De gauche à droite : Philippe Gavi, Jean-Paul Sartre, Jean-Claude Vernier, Serge July, Jean-René Huleu. Photo (c) Gérard-Aimé / Fotolib / BHVP

Avec Maurice Clavel, Jean-Paul Sartre et Jean-Pierre Le Dantec, Jean-Claude Vernier fonda le 18 juin 1971 l’Agence de Presse Libération, puis en janvier 1973,  toujours avec Jean-Paul Sartre et Jean-René Huleu il annonce la création du quotidien Libération. Sur la photographie de Gérard-Aimé, Jean-Claude Vernier est au centre.  Mais de chaque coté de l’estrade Philippe Gavi et Serge July les « commissaires politiques » sont en mission de surveillance pour le compte du « petit timonier » de la Gauche Prolétarienne, Benny Levy alias Pierre Victor.

Le « maoisme » à la française était à l’agonie, mais Benny Levy n’avait pas encore plongé dans les études religieuses pour devenir rabbin. Il ne s’était pas encore installer à Jerusalem et n’avait pas encore voiler son épouse. Quel itinéraire !

Que Jean-Claude Vernier ne soit pas invité à la table ronde réunissant la bande des quatre directeurs de Libération, n’a rien d’étonnant. Il n’a même jamais bénéficier d’un abonnement gratuit au journal qu’il a cofondé ! L’élégance n’a pas toujours été de mise à Libé.

En 2022, dans l’interview qu’il a donné à l’universitaire Gérard Brovelli, Jean-Claude Vernier raconte :

« …/… je voudrais rappeler un épisode important : le premier quotidien Libération, fondé en 1941 pendant l’Occupation par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, a cessé de paraître fin 1964. Le titre n’avait jamais été déposé. J’ai donc pu le déposer à l’Institut national de la propriété industrielle en 1970. J’en suis devenu propriétaire conjointement avec Maurice Clavel et Jean-Pierre Le Dantec. Vers 2001, l’avocat de Serge July me contacte en vue de le racheter. Maurice Clavel étant mort en 1979, sa femme Élia, Le Dantec et moi le lui avons cédé pour un franc symbolique. Dès le lendemain July nantissait le titre pour une forte somme… Et il finira par vendre ses actions à la banque Rothschild. Bel itinéraire ! [1]»

Oublions le rachat du titre…  Oublions le coup de bonneteau avec les actions de la première SARL éditrice de Libération « rachetées » elles aussi pour un franc symbolique avec la complicité de Maître Henri Leclerc.

Je n’écris pas ici pour pinailler sur le passé. Le Libération que 90 000 lecteurs achètent chaque jour a bien sur été  porté, fabriqué, réinventé par  Serge July et beaucoup d’autres. Mais sans Serge July, il n’y aurait pas de Libération aujourd’hui. De même, le grand France-Soir des années 60/70 n’aurait pas existé sans Pierre Lazareff.  Je n’ai aucun doute à ce sujet.

Du coup, j’en oublirais presque cette non-publication de quelques mois en pleine campagne électorale de 1981… Peu déontologique, mais si habile ! Reparaître avec la marche de Mitterrand au Panthéon photographiée par les membres de l’agence Magnum Photo, ça a de la gueule ! Surtout si l’on a oublié que ce Président couvrit les tortures en Algérie et signa quelques peines de morts.

Mais, là ou ça ne va plus du tout, c’est l’amnésie de ce quotidien sur la période 1973 – 1979, sur son enfance, sur « Libé 1 ». Avoir honte de sa jeunesse « gauchiste », n’est déjà pas une preuve de maturité, mais vouloir ensuite la réécrire à la sauce  « libéral-libertaire » en gommant sur les photos les compagnons de route évincés…  Ca vous fait un peu une gueule à la Joseph Staline non ?

Michel Puech

Note

[1] Gérard Brovelli  in De l’agence de presse Libération au quotidien Libération: “Prenez votre journal en mains”