Hommage

Un regard trop oublié
« Cathy s’en va-t-en guerre »

Dernière révision le 1 décembre 2022 à 11:06 par la rédaction

Copyright Associated Press

Produit par la Dotation Catherine Leroy, la version française de Cathy at War, film documentaire réalisé en anglais en 2016 par Jacques Menasche, a été présenté pour la première fois en France le 8 novembre 2022, au Musée de la Libération de Paris, dans le cadre de l’exposition Femmes photographes de guerre, exposition a voir jusqu’au 31 décembre 2022. On espère que la Dotation Catherine Leroy va rapidement trouver un diffuseur pour la version française.

Février 1966 à Saïgon, une mini tornade blonde pénètre dans les bureau d’Associated Press à Saïgon, c’est Catherine Leroy. Elle a 21 ans, mesure 1,48m pour à peine 40 kg, a pris un vol en aller simple depuis la France, n’a que 200 dollars en poche, un Leica M2 en bandoulière et un sacré culot.

Elle demande à voir sur un ton qui veut plus dire “j’exige” que “s’il vous plait”, le patron de la photo Horst Faas qui est déjà un géant dans le monde du photojournalisme. Elle veut, elle doit absolument partir photographier les combats, être là où ça se passe. Son interlocuteur, sans doute un peu surpris du toupet de la demoiselle, lui conseille tout d’abord de plutôt s’intéresser à ce qui se passe loin du front. Pas question ! Elle renâcle, c’est non, elle veut aller là bas au fond de la jungle avec les boys. Un peu décontenancé, le grand manitou, qui a quand même le nez creux, sent qu’il a en face de lui quelqu’un qui a un vrai potentiel. Il lui donne trois bobines de film, une accréditation auprès des autorités américaines et lui dit qu’il lui paiera 15 dollars pour chaque image publiable. Il déclarera plus tard : « C’était une jeune fille maigre, à l’air fragile qui ne ressemblait certainement pas à un photographe de presse. Elle paraissait très jeune avec une queue de cheval. Elle s’est présentée comme une photographe de Paris et je me suis dit: mon dieu encore un autre ! »

Elle n’a aucune expérience du combat ni de la photographie mais cela ne l’arrête pas pour autant. Elle accompagne les Marines qui sont au début vraiment surpris de la voir arriver et doutent que ce petit calibre puisse les suivre quand ils crapahutent surtout sous le feu ennemi. Mais elle est pugnace et va finir par trouver sa place après d’eux en vivant à la dure les mêmes conditions de vie de ces soldats qui ont pratiquement le même âge qu’elle. Et puis elle use et abuse d’un vocabulaire disons ordurier où le mot « fuck » est largement utilisé. Cela lui causera d’ailleurs quelques ennuis plus tard lorsqu’elle agonisera d’injures un officier qui lui interdira la participation aux opérations pendant quelques temps.

« Quand on regarde des photographies de guerre, c’est un moment silencieux d’éternité. Mais pour moi, c’est hanté par le son, un son assourdissant. Au Vietnam, la plupart du temps, c’était extrêmement ennuyeux. Épuisant et ennuyeux. Vous parcouriez des kilomètres à travers les rizières ou la jungle, en marchant, en rampant, dans les circonstances les plus insupportables. Et il ne se passait rien. Et puis soudain, l’enfer se déchaînait. » (Catherine Leroy, Los Angeles Times, 08 décembre 2002)

Une autre femme photographe l’avait précédé dans cette aventure, l’américaine Dickey Chapelle, mais celle-ci ayant été tuée par une mine en novembre 1965, elle se retrouve à ce moment là être la seule de son sexe à couvrir le conflit.

« Je suis sans arrêt partie ces temps-ci. A Da Nang d’abord chez les marines. Le service de presse y est le mieux de tout le Vietnam. En face de la rivière, cinéma en plein air… et puis les marines qui sont vraiment des types sensationnels. Je suis partie en patrouille de nuit avec eux. 4 jours avec un colonel marine en opération. 47 ans, tête de boxeur. Expressions colorées oh combien, 3 guerres derrière lui + hautes décorations. (…) Le travail est difficile en ce moment, mais je ne me décourage pas. J’ai des problèmes de visa. » (Catherine Leroy -Lettre à sa mère du 13 juillet 1966)

« Je suis en train de me tailler une réputation de “fer“ avec les marines, j’en suis très fière. Je pars demain mardi dans le Delta. Sujet : un village à quelques jours des élections. La guerre semble se calmer comme toujours à la veille d’un événement politique. Le Delta est la région clé. J’y resterai 2 ou 3 jours. Après je ne sais pas. (…) Je suis tout le temps partie. Rentre 2 jours à Saigon fais laver mes affaires. Range. Lave. Tout est sale, je ne me paye pas de boyesse*, elles volent à tour de bras, dors un peu et repars. (…) C’est dur tu t’en doutes mais j’aime ce que je fais et ne vois pas de raison de m’arrêter. Je ne vois pas très bien ce que l’on m’offrirait ailleurs en comparaison de la vie que j’ai ici. Au fait ! s’il m’arrive quelque chose vous seriez prévenus dans les 24h qui suivent. Alors pas trop d’inquiétudes si je vous laisse parfois sans nouvelles. » (Catherine Leroy, lettre à sa mère du 04 septembre 1966) * domestique, diminutif féminin de boy

Le 22 janvier 1967, elle est la seule, parmi tous les photographes accrédités au Vietnam, à sauter en parachute avec les troupes de la 173ème Airborne lors de la vaste opération aéroportée « Junction City ». Comme elle a déjà pratiqué le parachutisme en France avec 84 sauts à son actif, elle est nettement plus expérimentée que les gaillards qui vont plonger dans le vide avec elle. Mais on doit la lester car elle est trop légère et risquerait sinon d’être déportée trop loin du lieu d’arrivée prévu.

Deux semaines plus tard, elle est encore là lors de la bataille pour la colline 881 où les américains défendent leur base de Khe Sanh quand les Nord-Vietnamiens les attaquent durement. Elle va y réaliser là des photos qui passeront à la postérité, représentant le soldat Vernon Wike penché sous la mitraille sur le corps de son ami Rock qui est en train de mourir, le serrant vainement dans ses bras, le visage marqué par la désolation. Le courage dont elle avait fait preuve lui vaudra l’admiration de tous et à son retour, le général John R. Deane lui remettra l’insigne des parachutiste en regrettant de ne pas pouvoir lui offrir une plus haute décoration.

« Les photos que j’ai prises d’un infirmier de la marine penché sur son camarade mort sur la 881 ont résumé pour moi mes 15 mois de guerre. J’ai compris alors pourquoi j’étais au Viet-Nam. » ( Life Magazine, 16 février 1968)

Une quinzaine de jours plus tard, elle sera grièvement blessée par l’explosion d’un obus de mortier alors qu’elle suit une unité de Marines dans la zone démilitarisée et elle dira que se sont ses appareils photos qui lui ont sauvé la vie en la protégeant de blessures plus mortelles. Après un séjour sur le navire-hôpital USS Sanctuary, qu’elle considère comme de « quasi vacances » , elle retourne au front quelques semaines plus tard. Elle est à Hué lors de l’offensive du Têt qui voit les troupes Viêt Cong et du Nord Viet-Nam massivement attaquer les positions américaines et sud-vietnamiennes. La bataille sera sanglante, dévastant la ville et durera 28 jours devenant la plus longue de toute la guerre. Les combats sont féroces et Catherine, comme toujours, suit au plus près les combattants.

Quelques temps plus tard, elle décide, accompagnée du journaliste français François Mazure, de partir en balade à vélo mais ils sont fait prisonniers par l’armée nord-vietnamienne. L’affaire aurait pu très mal tourner sans la venue d’un jeune officier à qui ils expliquent qu’ils sont journalistes et surtout pas américains et qui décide de les laisser repartir. Avant cela, Catherine, toujours aussi tenace, arrive à le persuader de la laisser l’interviewer lui et ses soldats et l’autoriser à prendre des photos, argumentant que c’était important de montrer l’autre côté de l’histoire. Elle va pouvoir faire très librement des photos des soldats qui n’hésiteront pas à prendre la pose. Ces images et son histoire, qui sont un scoop, seront publiées dans Life faisant la couverture du numéro du 16 février 1968.

« Ce mois de février aura été pour moi une double réussite. Après la couverture de Life, je vais avoir les honneurs de Look. J’ai passé une semaine avec une compagnie de marines lors de la bataille de la citadelle à Hué. J’ai écrit un journal heure par heure du développement de la situation (pertes énormes, moral épouvantable)…Black Star* m’a envoyé un télégramme pour me dire que les choses étaient “First Class“ et Look m’a câblée que le matériel était formidable… peut-être une couverture là aussi…Pour terminer ces potins travail sur une bonne note, je viens d’être notifiée que je viens de remporter le premier prix George Polk (après Pulitzer, le plus important), dîner à New York fin mars. » (lettre à sa mère, 06 mars 1968) * Black Star, agence photo américaine qui distribuait certaines de ses photos.

Après trois années passées au Viet-Nam, elle rentre en France mais a du mal à se faire à un quotidien si banal après ce qu’elle a vécu. Elle part aux Etats Unis, va au festival de Woodstock, y fait quelques photos sans trop insister pour finalement profiter du moment.Vivant entre Los Angeles et New York, elle poursuit sa carrière de photographe couvrant tous les conflits majeurs et recevra la médaille d’or Robert Capa attribuée au meilleur grand reportage photographique publié ayant “requis un courage et un esprit d’initiative exceptionnels” pour sa couverture de la guerre civile au Liban.

Elle retournera en 1980 au Viet-Nam, cinq ans après la fin du conflit, pour y photographier le pays revenu à la paix et les traces d’un passé douloureux encore proche. A la fin de la décennie, elle pose ses boitiers car, selon elle, elle ne voulait plus « regarder ceux qui meurent, car c’est se regarder mourir ». Bien qu’elle est été une des plus grandes photographes de guerre, que certaines de ses images sont entrées dans l’histoire de la photographie, que son travail soit à la hauteur de ceux de Don Mc Cullin, Nick Ut, Henri Huet, Tim page, Gilles Caron, Larry Burrows, Philip Jones Griffiths, Eddie Adams, son travail est longtemps resté sous le radar et elle n’a pas vraiment obtenu la reconnaissance qu’elle méritait. Elle mourra d’un cancer le 07 juillet 2006.

Gilles Courtinat

 

Un fond de dotation a été crée pour préserver et conserver l’oeuvre de Catherine Leroy, la rendre accessible aux historiens, chercheurs et étudiants, mais également au grand public, afin de lui assurer la place qui lui revient dans l’histoire de la photographie.

Entendre la voix de Catherine Leroy

Catherine Leroy (1944-2006), un regard oublié, 52′ Un documentaire de Hannah Barron, réalisé par Yvon Croisier. Archives Ina, Ingrid Lecointe. Avec la collaboration d’Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France avec les témoignages de Christine Spengler, Elisabeth Becker et Robert Pledge de l’agence Contact Press Images.

Livres qui parlent de Catherine Leroy (en anglais)

Gilles Courtinat
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