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Sabra et Chatila
« Pour que cesse l’oubli »

Dernière révision le 2 septembre 2022 à 1152 par la rédaction

The massacre of 800 Plastinians in Sabra & Chatila in Lebanon, corpses of Palestinians are strewn in a camps lane – Photo ©Marc Simon

Au moment où l’on va commémorer les quarante ans du massacre de Sabra et Chatila, je me dis que ce serait intéressant de relancer un article d’octobre 2012 écrit à l’occasion de la sortie du livre témoignage de Marc Simon et Jacques-Marie Bourget.

Las, cet article ne figure plus dans les archives d’A-l-œil.info ! Pire, alors qu’à l’époque je publiais mes papiers dans le Club Mediapart, il n’y figure plus non plus ! Tous les autres articles de ce mois d’octobre 2012 sont archivés sur Mediapart et ici même, mais pas celui sur Sabra et Chatila. Comprenne qui pourra. Michel Puech

 

Sabra & Chatila, trente ans après

Texte publié en octobre 2012

Toutes les photographies ©Marc Simon

Sabra et Chatila, au cœur du massacre De Jacques-Marie Bourget avec les photographies de Marc Simon Préface d’Alain Louyot Editions Encre d’Orient – 20 Euros neuf – Occasions

« Au risque de radoter, de faire du surplace comme la justice qui refuse d’ouvrir les yeux et de faire son travail, le massacre de Sabra et Chatila – qui a fait « environ » 3000 morts – s’il a soulevé une émotion immédiate, celle-ci fut brève. Tout de suite les fabricants d’opinion et de vérité se sont mis au travail pour redonner à l’Histoire une apparence qui soit convenable… »

Dans un petit livre, Jean-Marie Bourget, grand reporter, et le photographe Marc Simon, tous deux envoyés spéciaux en septembre 1982 à Beyrouth par l’hebdomadaire français VSD, reviennent sur le « quasi-génocide », selon les termes de l’ONU des deux camps palestiniens.

« Pour que cesse l’oubli » m’écrit en dédicace Marc Simon, aujourd’hui directeur de la photo de VSD. Mais qui a vraiment oublié Sabra et Chatila ? Ces deux noms restent collés par la honte aux mémoires des plus de cinquante ans. Sabra et Chatila comme on dit Shoah et Rwanda… Des noms que l’on n’ose à peine prononcer de peur d’attiser les haines et les barbaries.

Ce vendredi 17 septembre 1982, les deux reporters fraichement arrivés à Beyrouth errent dans les camps palestiniens alors que les troupes de Yasser Arafat sont arrivées à Tunis.  L’armée israélienne avance dans Beyrouth. Il y a des tirs. Les rues sont vides. La nuit tombe. La veille, les deux journalistes ont dormi chez l’habitant mais ce soir-là, Marc Simon a un mauvais pressentiment : « Si tu veux que nous mourions ici c’est le bon choix. » dit-il à Jacques-Marie Bourget.

Alors ils gagnent l’Hôtel Commodore, à l’époque un repaire de journalistes. Le lendemain matin, « un peu avant 7 heures », ils reprennent la direction des camps.

« Cette fois des tôles, des poubelles éventrées et des gravats sont venus s’ajouter à la misère du décor. Sur la droite, les corps de deux hommes dont celui d’un vieillard très maigre. Ses assassins l’ont allongé sur une grenade dégoupillée dont on aperçoit la cuillère prête à s’ouvrir. Celui qui déplace le cadavre, sans précaution, est certain d’en mourir …/…En arrivant ici, nous étions préparés à découvrir des cadavres. Le journaliste est le comptable de la mort des autres. Nous nous attendions à dénombrer les corps de combattants tués au feu – pour parler la langue des militaires -, pas ceux de suppliciés. »

Or, ce que découvre, d’une ruelle à l’autre, Jacques-Marie Bourget c’est un massacre que Marc Simon photographie minutieusement. Ces images en N&B – Les reporters travaillent peu en couleur à l’époque – sont celles d’un homme qui fait un constat. Marc Simon, ne cherche pas « la plaque ». Il n’a ni le souci de l’esthétique, ni celui de la rentabilité. Il fait professionnellement, froidement, le constat de ce que l’ONU appellera trois mois plus tard un « quasi-génocide ».

Les deux reporters ne vont pas se contenter de rapporter ce qu’ils ont vu ce matin là, une semaine durant, ils vont enquêter pour essayer de comprendre qui, comment, et pourquoi.  Ils se livrent à une véritable traque et photographient tous les signes révélateurs de l’imbroglio des responsabilités des différentes armées et milices. Ils mettent à jour l’implication de l’armée israélienne.

Ce faisant, ils sont à nouveau dans Chatila le mercredi 22 septembre 1982 quand les principaux assassins, les phalangistes de Bachir Gemayel embarquent à tour de bras, sous les regards des militaires français, des palestiniens qu’on ne reverra jamais. Massacre dans le massacre ! Dépassant alors le rôle du journaliste, Jacques-Marie Bourget tente d’alerter l’Elysée. En vain.

Au printemps dernier, dans un débat aux Promenades photographiques de Vendôme on demandait à Marc Simon si les photographies faites à Sabra et Chatila le hantaient. Non, dit-il calmement avant d’ajouter que d’autres photographies l’ont plus perturbé.  Mais Sabra et Chatila, il ne peut l’oublier, comme aucun des journalistes présents à cette époque à Beyrouth. Ni Alain Mingam de Gamma, ni Sorj Chalandon de Libération, ni personne…

Mais, la vraie question est : qui en parle aujourd’hui ? Qui témoigne pour l’éducation de la jeunesse ? C’est la force de ce livre, de cet honnête et puissant témoignage de deux journalistes.

Michel Puech

 

LIVRE

Sabra et Chatila, au cœur du massacre

De Jacques-Marie Bourget avec les photographies de Marc Simon

Préface d’Alain Louyot

Editions Encre d’Orient – 20 Euros neuf – Occasions

Michel Puech