Livre

Robert Gumpert
La nuit est noire, le sol est froid.

Towsend street est vers le stade de baseball, quartier de SoMa (South of Market Street), 2016. © Robert Grumpert

Chez nous on les appelle SDF ces femmes et ces hommes privés de tout, nommés par un acronyme un peu honteux comme pour mieux dissimuler leur détresse.

SDF, un terme qui, à force d’être utilisé, finit par estomper le sens des mots à la cruelle signification : sans domicile, sans abri, sans chez soi, sans sécurité, sans repos, sans ressource, sans espoir, la préposition “sans” exprimant cruellement l’absence, l’exclusion et la privation.

Aux États Unis, où on est plus cash, ce sont les homeless, c’est plus clair.

Lorsque la ville de San Francisco a accueilli le Super Bowl en 2016, la municipalité de l’époque a décidé, cachez ce sein que je ne saurais voir, de déplacer les personnes sans logement des zones touristiques, où cela aurait fait tâche, vers un endroit plus discret loin du regard des nombreux visiteurs qui allaient envahir la cité. Sinistre ironie, le lieu choisi s’appelait Division street, métaphore du fossé qui sépare les êtres, entre la richesse d’une minorité et la réalité de vie de la majorité, que ce soit aux États-Unis ou dans le monde entier.

Pendant tout l’événement, qui a donné lieu à une grande fête et une consommation débridée, les sans-abri ont continué à vivre dans des constructions de fortune ou à la dure à même le sol. Aucune promesse de logement permanent n’a été faite, aucun aménagement du lieu non plus et depuis, ces femmes et ces hommes sont restés là. Le photographe Robert Gumpert est allé à leur rencontre et ses photos veulent restituer la dignité qui leur est si souvent refusée dans la vie. *

Il a rencontré des personnes comme Caleb qui dort dans la rue depuis 49 ans, Alexia mère célibataire de 21 ans avec un fille d’un an et demi vivant dans la peur constante d’être arrêtée et de voir sa fille lui être enlevée, Tatianna et sa fille de sept mois qui vivent dans une voiture, Dexter et Jakeria désespérés de mener une vie normale et tant d’autres.

Aux États-Unis, les sans-abris, dont le nombre est difficile à définir, étaient estimés, selon les sources, à environ 550 000 personnes en 2021 dont 70 % étaient de jeunes adultes entre 24 et 50 ans. Par conséquent, cette population est comparativement plus jeune que la population totale des États-Unis, cela signifiant deux choses. Premièrement, avec un soutien approprié, ces personnes pourraient reconstruire leur vie. Deuxièmement, une exposition prolongée à des conditions de vie difficiles dans la rue aggrave les problèmes de santé et réduit le pourcentage d’aînés parmi eux sachant que leur espérance de vie moyenne est d’à peine 50 ans. La moitié d’entre eux vivent ou survivent en Californie qui abrite 4 des 10 villes avec le taux le plus élevé d’Amérique :  San Francisco, Los Angeles, San Diego et San Jose.

En France, ils étaient en 2019 près de 200 000 selon l’INSEE bien que la Fondation Abbé Pierre avance un chiffre plus proche de 300 000. En 2019, un rapport de l’ONU a constaté que notre pays était « coupable de violations du droit au logement » et qu’il « est bien placée pour parvenir à remplir ses obligations en matière de droits de l’homme. C’est un pays riche, le sans-abrisme et le nombre de morts sans-abri ne sont pas acceptables, vu les ressources disponibles »

Reste alors une question que l’on peut tous se poser. Comment se fait-il que des pays qui dépensent des milliards pour entretenir une armée et protéger les possessions des puissants, ne trouvent-ils pas les quelques ressources nécessaires pour fournir à long terme les logements et les services essentiels à ses citoyens les plus vulnérables ?

Gilles Courtinat

Ce travail a été publié dans un livre paru

chez l’excellent éditeur anglais Dewi Lewis

Le site du photographe

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