Sur la route

Par une nuit fraîche de mars

Je suis planté en pleine vallée de la Tarentaise. je ne sais plus d’où je viens et encore moins où je vais.  La route traverse un village et les trottoirs étroits font que les poids lourds me frôlent en passant. Il fait sombre et je suis soulagé lorsqu’une voiture s’arrête. Je fonce.

Vous allez où ?

A Chamonix

C’est bon. Je prends. Tout plutôt que ce coin paumé dans la montagne. Le type démarre et je me rends compte rapidement qu’il n’a pas l’air dans son assiette. De grosses larmes dégoulinent en silence sur son visage. Manquerait plus qu’il nous foute en l’air ! Je tente une approche :

Euh… Ca va ? Vous avez un problème ?

MIKE BRANT est mort !
Me gueule-t’il dans les oreilles en postillonnant généreusement. Son haleine chargée me confirme qu’il a picolé.

Pardon ?

Il s’est suicidé, ajoute le gars avant de s’effondrer en sanglotant sur le volant. Mike Brant !  Un cauchemar de juke-box, un chanteur sirupeux aux mélodies mielleuses qui fait fondre le cœur des minettes. Il est donc mort. OK. On s’en remettra. N’empêche que le gars a l’air sincèrement désolé. Faut que je dise vite quelque chose.

Ah ben oui. C’est vachement triste. Dommage pour lui…

Mais qu’est-ce que je vais devenir moi, hurle le type, maintenant qu’il est mort ?

Là, c’est plus fort que moi. Je rigole. Je n’ai jamais supporté ce minet et ses chansons pourries. J’essaye de me contrôler mais c’est tellement insolite de tomber sur un fan de Mike à trois heures du matin que d’un coup, j’éclate de rire. Bon OK, ce n’est pas gentil de se moquer mais là le gars réagit, me regarde, pile et me demande de sortir de sa bagnole. On est vraiment au milieu de nulle part, même pas un chalet, juste une route au milieu des alpages quelque part entre Milka et La Vache qui rit

Déconne pas mec, je plaisantais…

Non ! Descendez immédiatement.

Soupir. Je quitte la chaleur de l’habitacle.

 

Dehors un petit vent frais

qui remonte la vallée me glace jusqu’à l’os.

Je me suis mis tout seul dans une belle merde à cause de ce chanteur à la noix. Le type repart, toujours en chialant comme un veau, et je me retrouve planté là. La nuit va être longue. Plus de voitures. Même les routiers dorment à cette heure. J’aurais vraiment dû fermer ma grande gueule mais, en y repensant, rien qu’à revoir l’air dévasté du bonhomme, je me marre tout seul au bord de la route… Et voilà qu’il se met à neiger ! Je marche un peu jusqu’à une grande ligne droite où les bagnoles peuvent s’arrêter et l’attente commence…. Ah, des phares jaunes trouent la nuit. Ainsi qu’un beau gyrophare bleu C’est une patrouille de flics qui s’arrête à ma hauteur. La vitre se baisse.

Bonsoir Monsieur. Gendarmerie Nationale.

Merci, j’avais vu.

Vos papiers s’il vous plait Monsieur.

Voilà voilà. Je tends mon vieux passeport pourri qui disparaît, comme aspiré à l’intérieur. Les autres flics sont descendus et profitent du contrôle pour se dégourdir un peu les jambes. Ils sont plus curieux qu’agressifs. J’entends une voix à l’intérieur qui commence à égrener la litanie

Bon alors … Whisky… Alpha Lima Tango Echo Romeo.

C’est sorti direct tellement j’ai l’habitude de ce genre de contrôle.

Ah, toi, tu connais la musique, me lance un vieux gendarme moustachu qui semble être le gradé de service de la bande.

L’habitude, chef…

Et puis un flic sort de l’Estafette

C’est bon. Il est clean.

Le vieux me regarde presque gentiment.

 Parfait. Tu peux y aller mon gars.

Les deux pieds dans la neige fondue, je craque un peu.

Aller où ? C’est le trou du cul du monde ici. Et y’a pas une bagnole dehors à part vous. Vous ne pouvez pas m’embarquer jusqu’au prochain patelin ?

Pas possible, mon gars. Sans motif valable t’es pas assuré. Désolé.

Ils remontent dans l’Estafette et au moment où je pense très fort que c’est foutu et que « Mort aux vaches », un des gendarmes a une idée brillante.

Chef. Et si on attendait un peu pour lui trouver une voiture ?

Le vieux hésite un peu mais le reste de la troupe part à fond dans l’idée. Je n’y crois pas jusqu’à ce qu’ils déploient une herse en travers de la route et remontent au chaud en attendant qu’un véhicule passe. Après une longue attente une voiture arrive enfin. Les gendarmes s’approchent du conducteur qui, visiblement, n’en mène pas large.

Où allez-vous, Monsieur ?

Le type, surpris par la question, bredouille.

Chamonix. Pourquoi  ?

Vous pouvez prendre un autostoppeur ?

Je m’avance, arborant mon plus beau sourire. Le conducteur, chevelu et lunettes noires, me toise, puis ouvre la portière passager.

Bien sûr. Allez grimpe.

Il redémarre aussi sec, sous le nez des gendarmes, un brin tendu. Je tente de briser la glace :

Désolé, c’est une idée des flics. Ils devaient s’ennuyer à patrouiller.

Le type se tourne vers moi. Malgré l’obscurité je vois qu’il se marre.

Waouh ! La trouille que j’ai eu en arrivant sur ce foutu barrage avec mes deux pneus lisses… (Petite pause) En plus, s’ils avaient fouillé la caisse j’étais bon comme la romaine ! (Il me lance un sourire carnassier). J’avoue, j’ai bien flippé : à trois heures du mat’, faut pas pousser… Les mecs, dormez un peu quoi, merde. Et quand ils m’ont demandé où j’allais, j’étais pas bien fier. Mais ça va et je t’en veux pas même si je t’ai détesté tout à l’heure »

Le gars me toise, se marre un coup et me dit :

« Un p’tit joint avant Chamonix ça te dit ? ». Ainsi va la vie.

Richard Walter

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