Entretien

Vivre sans toit
Mohammad Rakibul Hasan

©  Mohammad Rakibul Hasan

Le Bangladesh est le pays le plus densément peuplé au monde avec 166 millions d’habitants, sa population ayant triplé entre 1960 et 2000 bien que la mise en place d’un contrôle des naissances ait permis de ralentir ce taux de croissance. Selon la Banque mondiale, parmi les obstacles les plus importants à surmonter, on trouve la mauvaise gouvernance et la faiblesse des institutions publiques.

Les inondations et les fréquents cyclones en font un des pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles et aux changements climatiques. S’y ajoute une urbanisation galopante, avec des populations qui migrent vers les villes pour échapper à la pauvreté rurale et aux inondations dévastatrices. Entre 300 000 et 400 000 personnes arrivent chaque année dans la capitale Dhaka, et un tiers d’entre elles s’installe dans un des 5 000 bidonvilles de la ville où le manque d’accès à l’eau potable et à l’électricité, l’insalubrité et la pollution sont la règle.

L’arrivée de plus de 900 000 Rohingyas venus du Myanmar voisin, a également entraîné une pression supplémentaire sur les ressources en eau, en nourriture, en abris et sur l’accès à la terre entrainant un regain de tensions avec des communautés d’accueil déjà vulnérables. La pandémie du Covid-19 a d’autant plus exacerbé les différents enjeux auxquels doit faire face le pays, aggravant une situation déjà critique.

Mohammad Rakibul Hasan est un photographe documentaire et cinéaste dont le travail explore les droits de l’homme, le développement social, les mouvements migratoires et l’environnement. Il travaille pour la presse internationale et des ONG. Il a notamment documenté la situation des 100 000 habitants du plus grand bidonville du Bangladesh où les familles les plus démunies devaient affronter une sévère famine et a photographié celles et ceux qui, privés de travail, et donc de revenus, sont condamnés à dormir dans la rue. «

Au XXIème siècle, nous vivons à un rythme effréné. Nous n’avons pas le temps de voir ceux qui sont assis à côté de nous dans leur zone de confort ou qui dorment sur le sol. N’avons-nous jamais pensé à la façon dont l’autre moitié dort et vit dans des conditions dramatiques à côté de nos immeubles de plusieurs étages ? Ces personnes oubliées, ces visages oubliés sont ceux que nous croisons chaque jour, mais nous ne pouvons rien faire pour eux car c’est la responsabilité du gouvernement de prendre soin d’eux. Ils ne viennent pas de la planète Mars, ils habitent dans les mêmes villes où réside l’autre moitié, les nantis, ceux qui sont financièrement solides ou du moins qui ont un endroit où se loger. Mais ces malheureux habitants des rues du Bangladesh n’ont pas d’endroit pour ça, si ce n’est sur le trottoir, à ciel ouvert. »

Entretien avec Mohammad Rakibul Hasan

– Qui sont ces gens sur vos photos ?

Ce sont des sans-abri du Bangladesh. Ils migrent vers les grandes villes, dont la capitale Dhaka. La raison pour laquelle ils deviennent sans-abri, c’est la pauvreté et la recherche d’une nouvelle opportunité, car ils viennent de différentes régions du pays et se rassemblent dans les métropoles pour changer leur destin. Souvent, les femmes sont abandonnées par leur mari, et plus tard, elles partent vers les villes pour trouver un emploi, car elles n’ont pas de possession ou d’endroit où aller. Il en va de même pour les hommes, ils deviennent un fardeau pour la famille et la quittent pour s’assurer un avenir, mais cela se termine en dormant dans la rue au clair de lune ou sous un ciel sombre.

– Sont-ils nombreux à dormir dans les rues de Dhaka ?

Il n’existe pas de données récentes sur les dormeurs de rue à Dhaka ou ailleurs au Bangladesh. Mais selon des données parues en 2009 dans le Journal of Health, Population, and Nutrition, environ 320 000 migrants locaux des zones pastorales arrivent dans la capitale chaque année, et 3,5 millions de personnes y vivent dans des bidonvilles. La métropole est déjà surpeuplée avec plus de trente millions d’habitants selon des chiffres non officiels. Des centaines de milliers de personnes dorment dans la rue, les parcs, les gares et sous le ciel. Parmi eux, on trouve des mendiants, certains travaillent de manière occasionnelle, d’autres ramassent les ordures dans les rues, et beaucoup sont impliqués dans des vols ou de commerces illégaux.

– La situation a-t-elle changé récemment et quel est l’impact du Covid sur la vie des gens au Bangladesh ?

La situation s’est considérablement dégradée en raison de la pandémie. Une récente enquête menée en 2020 par le Bangladesh Institute of Development Studies (Institut d’études sur le développement du Bangladesh) montre qu’environ 13 % des personnes au Bangladesh pendant la pandémie de Covid-19 ont perdu leur emploi. 19,23 % des participants à l’enquête ont déclaré qu’ils ne gagnaient plus que 5 000 takas (52€) par mois et que leurs revenus avaient diminué de 75 %. Ceux qui étaient entre 5 000 à 15 000 takas mensuels (52/155€) ont vu leurs revenus diminuer de moitié. La pandémie a changé la perception de la vie et même le quotidien en réduisant les ressources régulières des familles à faible revenu et de la classe moyenne. Les pauvres sont devenus plus pauvres et les plus démunis sont désormais encore plus pauvres. Mais un pays en développement comme le Bangladesh a du mal à faire face à la situation économique, et le gouvernement ne peut pas soutenir cinquante millions de personnes en leur fournissant des emplois ou de l’argent pendant la crise.

Le pays compte 13 millions de travailleurs migrants à travers le monde. Sans leur contribution, par des envois de fonds alimentant l’économie, les conditions de vie de leurs familles seraient très difficiles. Ces expatriés ont envoyé 18 milliards de dollars au Bangladesh en 2019, mais l’année suivante, le flux des envois de fonds a chuté à 14 milliards de dollars en raison des problèmes d’emploi au niveau mondial. De nombreuses personnes de retour au pays tentent de trouver des emplois localement ou de créer de petites entreprises. Pourtant, l’augmentation du chômage et ces nouveaux arrivants sur le marché du travail, ou dans les entreprises, est un nouveau défi. Le Covid-19 a ruiné des millions de familles qui ont dû faire face à des frais médicaux dans un système de santé national fragile. Elles ont perdu des êtres chers sans avoir pu bénéficier d’un traitement adéquat, sont financièrement mal en point et psychologiquement désorientées pour faire face à la situation. L’anxiété sociale envahit tous les esprits, et plus rien n’est normal. Apparemment, tout le monde mesure maintenant quel devrait être le but de la vie, que la situation sans coronavirus peut être encore loin et se demande s’il y aura un autre virus invisible que nous rencontrerons à nouveau un jour.

– Que fait-on (ou devrait-on faire) pour améliorer la situation ?

Nous avons une pénurie de vaccins. Environ 40% de la population a été vaccinée avec les deux doses. Les vaccins restants pour les 60% de la population sont toujours en route et incertains. Après le confinement dû au variant Delta, nous faisons maintenant l’expérience d’Omicron, et pour notre sécurité, nous pourrions avoir besoin de doses de rappel chaque année. Ce sera une charge pour le gouvernement car le vaccin est encore gratuit mais pourrait devenir payant sous peu. Pour lutter contre les catastrophes imminentes, les futures pandémies et même les crises climatiques, le monde entier devrait travailler de concert, sans se soucier de faire trop de bénéfices sur la gestion des catastrophes comme sur le commerce des vaccins. L’humanité d’abord et sans la présence des humains sur la terre, rien n’a plus d’importance. Le pays a célébré son indépendance récemment mais il a besoin d’une bonne gouvernance et les droits de l’homme doivent être prioritaires pour créer une société de bien-être. C’est un vrai défi à cause de la corruption systématique, la discrimination, les exécutions sans jugement, l’injustice et la liberté d’expression qui est bridée. Pour surmonter ces obstacles, le Bangladesh a besoin de dirigeants visionnaires dans tous les secteurs, de personnes honnêtes.

– Cette situation a-t-elle un impact sur votre travail ?

Je travaille principalement dans le secteur de la photographie au Bangladesh et ma femme est également photojournaliste pour de nombreux médias internationaux et des ONG. Je n’ai pas eu trop de difficultés financières, mais j’ai dû dépenser une bonne somme d’argent pour un traitement médical tout au long de la pandémie et les bons services médicaux sont coûteux dans notre pays. Comme nous travaillons tous les deux, nous soutenons notre famille. Nous avons tous les deux dû affronter la maladie différemment, car nous sommes les premiers à avoir couvert de nombreux sujets sur le Covid et avons travaillé sans interruption depuis la pandémie. Nous avons vécu le traumatisme de voir des personnes mourir dans les unités de soins intensifs en luttant contre la maladie. Nous avons vu comment des familles avaient perdu leurs proches, leur travail et luttaient au quotidien. Même dans notre secteur, de nombreux photographes et journalistes ont perdu leur emploi et ont connu des difficultés financières et affectives.

– Comment voyez-vous l’avenir de votre pays ?

Je suis une personne optimiste. Je vois une lumière au bout du tunnel et pour découvrir cette lumière, je vais marcher, courir et même voler pour atteindre ce but. S’il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, j’apprendrais à la faire exister parce que c’est la vie. Mon pays se portera mieux à l’avenir, car beaucoup de gens ont changé de mentalité et même les femmes, qui n’étaient que recluses au foyer, essaient maintenant de devenir de petits entrepreneurs. Les gens ont commencé à utiliser la technologie, à accélérer les choses et ma fille, qui est en CE2, peut facilement assister à un cours en ligne par visioconférence. Ce mode de vie différent nous a conquis et nous avons également fait le tri dans ce qui est vraiment nécessaire dans l’existence. Même le gouvernement et les dirigeants politiques se préoccupent maintenant davantage de leurs actions car les voix des médias sociaux se font plus fortes de jour en jour.

Gilles Courtinat

Crédit des photographies :©  Mohammad Rakibul Hasan

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