Entretien

Patrick Chauvel
A l’époque de Sipa Press et Sygma

Patrick Chauvel, Phyllis Springer – Signatures des livres “SIPA – 40 ans de photojournalisme” de Michel Setboun (c) Geneviève Delalot

Nous reproduisons ici, Patrick Chauvel ,  portrait d’un photographe qui participa aux heures de gloire de Sipa Presse et de  Sygma, un portrait et une interview d’Alain Mingam publié dans Médias, organe de Reporters Sans Frontières (RSF) des années 80.  Même si plus de vingt ans ont passé, l’interview reste un document sur la vie de Patrick Chauvel et de celles des agences de presse de ce fameux “âge d’or” des agences françaises. MP

Portrait de Patrick Chauvel par Alain Mingam

Perpignan 2013 – Patrick Chauvel – Photo (c) Geneviève Delalot
Alain Mingam

 © Bertrand Noel

C’est une rafale  de vérités aussi cinglantes qu’un tir de kalachnikov en plein  cœur des vérités, pas toujours faciles à entendre.

C’est une dénonciation de la culture de l ‘ego, chez les autres,  parce que le sien – chèrement acquis – est en pleine lumière au point d’avoir voulu créer en 1997 une agence Boomerang (tout un symbole) qui n’aurait pas fait mention du crédit de photographes . Une idée à contre- courant restée dans l’ombre funéraire des  projets définitivement enterrés, totalement à côté de la plaque. Loin de toutes celles qu’il a réalisées sur tous les conflits des 30 dernières années.

C’est  un séducteur né qui mêle récit et bagout avec un sens de l’anecdote et de l’autodérision, de l’humour, à faire renoncer au couvent une congrégation de bonnes sœurs priant pour son âme dévoyée dans les coupables turpitudes des saloperies de la guerre ou de toutes les bassesses humaines.

Un sens aigu  de la confraternité, de la fidélité en amitié comme à l’héritage de son père, célèbre grand reporter, Jean-François Chauvel et à son oncle Pierre Schoendoerffer,  et une totale incapacité à gérer les contingences matérielles du quotidien, « éternel clodo », depuis le Vietnam des grands hôtels et des théâtres de l’actualité brûlante .

Un cœur « gros comme ça » comme les éclats des obus qui l’ont épinglé au Cambodge ou  à Panama et qu’il fait parfois cliqueter telles des médailles d’un passé glorieux – avec une légère pointe de fausse modestie, sans jamais se prendre réellement au sérieux.

Car Patrick Chauvel, c’est aussi et surtout une humilité sans compromis sur lui-même pour ne s’être jamais considéré grand photographe en oubliant le courage hors-norme dont il a toujours fait preuve sur le terrain entre deux giclées d’obus de 155 mm de Beyrouth à Grozny.

Un «  Max-Brother » de la guerre qui sur les traces d’ Ernest Hemingway, de Robert Capa, de Joseph Kessel cache derrière ses yeux pétillants de malice une sincère roublardise sur lui-même.

Car pour aller à la guerre, faire moisson de tous ces reportages qui appartiennent désormais au panthéon de Sipa Pres et de Sygma , Patrick Chauvel s’est d’abord fait la guerre à lui même pour devenir ce qu’il est devenu : un «  tonton flingueur » à la gouaille facile fils spirituel de Michel Audiard, tout droit sorti d’un film de Patrick Chauvel : photographe , journaliste , romancier , réalisateur , grand « rapporteur de guerre » . Un chevalier du verbe et seigneur de  la pellicule. Un vrai.

Alain Mingam

Interview

« Le photojournalisme n’a toujours été pour moi qu’un prétexte pour être d’abord une façon de vivre et une quête permanente de l’aventure » Patrick Chauvel

Perpignan, l’an passé Patrick Chauvel en discussion avec Don McCullin et Jean-François Leroy © Geneviève Delalot

Alain Mingam : Tes débuts en agence ?

Patrick Chauvel : Après France-Soir en 1970 et  Pierre Lazareff comme premier patron de presse, c’est Göksin Sipahioglu qui m’embauche à Sipa Press avant de rejoindre l’agence Sygma pour laquelle je continue de couvrir du Vietnam jusqu’en Israël et Palestine la majeure partie des conflits.

AM : Avais-tu déjà pressenti à l’époque la place importante, incontournable qu’allaient occuper les agences françaises dans la presse mondiale ?

PC : J’étais tellement obnubilé par mes photos et le souci de partir que je n’avais aucune anticipation du succès à venir. Ce que je savais, c’est qu’en tant que français, nous bénéficions d’une réelle réputation de mecs, « the guys, » qui faisaient les grands  reportages avec réussite même si au Vietnam, la plupart des confrères étaient anglo-saxons.

Avec Henri Bureau, Alain Dejean, Françoise Demulder, Christian Simonpietri, Henri Huet, Gilles Caron, Michel Laurent  et d’autres, nous recherchions l’image des photographes héros auxquels nous voulons tous ressembler.

AM : Est-ce la presse française ou américaine qui participe au lancement des agences françaises ?

PC : La presse américaine contribue déjà à asseoir la compétence des agences françaises, dont on commençait à parler beaucoup, car nous étions reconnus pour être  toujours disponibles et pouvant rester très longtemps sur les coups. Nous étions tous « fauchés » mais animés d’une  vraie passion. Les  anglais auraient voulu faire la même chose mais ils étaient plus préoccupés que nous par l’argent. Comme c’était le démarrage des agences, sans trop de fric à la clé nous étions des jeunes fous prêts à « gicler » sans un rond.

AM : La guerre intérieure que se menaient les photographes pour être les premiers à partir, n’était-elle pas une des explications de cette montée en puissance des agences françaises ?

PC : Oui, mais plus à Sygma en 1975 qu’à Sipa où j’avais fait ma place. J’y étais roi, et en intégrant Sygma je suis redevenu un nom parmi les autres dans l’ombre d’Henri Bureau et d’Alain Dejean.

« Je t’aime beaucoup mais tu ne couvriras plus les guerres »

Göksin Sipahioglu, prince du photojournalisme
Göksin Sipahioglu, le prince © Alfred Yaghobzadeh / Sipa press

AM : Qu’est-ce qui t’a fait quitter Sipa ?

PC : Après avoir été blessé au Cambodge, Göksin m’a dit : « tu es dangereux ». Je lui ai répondu que c’était la guerre qui était dangereuse et je n’ai eu pour réponse : « Je t’aime beaucoup mais tu ne couvriras plus les guerres ». Ma blessure m’a contraint à un chômage technique et c’est Gérard de Villiers qui m’a envoyé sur les théâtres de ses livres. Je suis alors allé voir Hubert Henrotte, avec mes photos mal tirées, sous-exposées. Il ne faut pas se leurrer, je n’étais pas très bon photographe, mais j’avais de la chance et Hubert Henrotte m’a dit : « on va essayer ».

AM :  Le fait d’être à 50% des frais et à 50%  d’intéressement sur les ventes des reportages, n’est-il pas le nouveau système original du fonctionnement des  agences françaises qui justifie alors leur  prédominance grandissante  dans la production des reportages d’actualité ?

PC : C’est à la fois vrai et secondaire car nous étions tous prêts à payer pour partir sans nous soucier de savoir combien nous pouvions gagner. Göksin Sipahioglu m’aurait dit « tu pars sur la lune , sans aucune chance de gagner un kopeck, encore moins de revenir, je serai parti avec le sourire aux lèvres. »

AM : Cette insouciance à l’égard de l’argent te semble donc le facteur dominant plus que la qualité des images ?

PC : Tout à fait. Même les patrons de presse avaient cet état d’esprit avec la hargne d’être présents sur toute l’actualité  comme chez Henrotte et Göksin. Ce dernier n’hésitait pas à vouloir diffuser tout le monde pour faire de la récup voire un plombier qui aurait fait des images. Göksin prenait trente photographes, il les jetait en l’air et il y en avait toujours deux qui retombaient très bien sur leurs pieds. Moi, j’avais en plus le souci de me faire un prénom par rapport à mon père grand reporter, Jean-François Chauvel et à mon oncle, Pierre Schoendoerffer qui m’avaient transmis, sinon le talent, du moins l’envie de faire mieux qu’eux.

« … la passion est devenue un métier

et plus une façon de vivre. »

Hubert Henrotte le fondateur de Gamma et de Sygma. Photo Michel Baret pour A l’oeil

AM : Les agences, ont-elles été d’abord des structures de diffusion de documents, sans se soucier forcément de la qualité photographique dont l’agence Magnum était déjà la référence avant même l’arrivée des Raymond Depardon, des Abbas , des Salgado qui avaient tant apporté à Gamma ou Sygma ?

PC : Je me suis toujours moqué de cela et même si je trouve admirable ce qu’ont fait et continuent de produire  des Luc Delahaye, des James Nachtwey. Le photojournalisme n’a toujours été pour moi  qu’un prétexte pour être d’abord une façon de vivre et une quête permanente de l’aventure. Pour satisfaire le démon du journalisme qui me prend toujours aux tripes.

AM : Es-tu d’accord, avec Hubert Henrotte,  pour dire qu’une bonne photo est le résumé et la preuve d’un événement ?

PC : C’est une bonne formule mais n’oublions pas l’émotion que doit contenir chaque image. Je me suis toujours senti plus proche du lecteur qui face à mes images pouvait s’imaginer avoir pu les avoir faites en amateur plus ou moins éclairé et maladroit, loin de l’esthétique des photographes que je viens de citer.

AM : Comment expliquer que les grandes agences françaises ont occupé jusque dans les années 85-90, la première place sur  le marché mondial du photojournalisme ? Tu n’étais pas tout seul dans ces agences à ce que je sache ?

PC : Oui, mais il y avait dans la façon des photographes français aucun garde-fou pour ce métier. Aucun de nos confrères anglais, allemands ou  américains n’aurait pratiqué cette méthode sans filet des français et  ils étaient trop soucieux de la qualité première de l’image. Comme l’avait souligné un éditeur de Time ou de Newsweek, entre James Nachtwey et moi, la différence était que ce dernier par exemple prenait d’abord avec sa cellule à main la mesure de la lumière ambiante, faisait la photo ensuite. Moi, je faisais tout le contraire. Les agences françaises ont en quelque sorte essuyé les plâtres jusqu’au moment où les USA ont compris tout l’intérêt qu’ils  avaient à nous copier et comme d’habitude  à faire mieux ensuite comme avec Oppenheimer.

AM :  Est-ce à dire que la rigueur éthique, la crédibilité à tout crin des reportages réalisés sur l’actualité brûlante font alors le succès grandissant des agences françaises ?

PC : Tout à fait. Si nous n’avions pas été crédibles, c’était notre raison de vivre en tant que témoins qui  aurait été anéantie. Tous nos clients, quotidiens et magazines nous faisaient totale confiance et nous suivions le chemin étroit que nous avaient montré les anciens, même s’il y avait parfois des exceptions à la règle telle cette photo de Henri Bureau à Bassorah, dans la guerre Iran-Irak, après avoir fait posé son chauffeur en arme devant la raffinerie d’Abadan en feu.

AM : Comment expliquer la chronique d’une mort annoncée qui a touché les agences, dans les années 90 ?

PC : Plusieurs raisons à cela. D’abord, parce que la passion est devenue un métier et non plus une façon de vivre. Tout jeune photographe est alors attiré par la réputation des noms déjà connus et veut avoir sur sa  carte de visite .. une guerre. Tous ces gens partent pour de mauvaises raisons et « faisandent » le métier. Tout d’un coup nous nous  retrouvons à côtoyer, comme tu le sais , d’anciens paparazzi, partis pour  pouvoir dire « j’ai fait Beyrouth ». C’est pourquoi j’ai voulu créer une agence sans signature. Mais on me répondait, « c’est facile pour toi Chauvel, tu as déjà un nom ». Le succès des agences est la raison même de leur mort.

« Après avoir été les incontournables,

nous sommes devenus des danseuses. »

AM : Ne  réécris-tu pas l’histoire car la mention du crédit des photographes attaché aux noms de Gamma, Sygma, Sipa, fut incontestablement un des facteurs de reconnaissance des « trois glorieuses » ? Ne fais-tu pas du révisionnisme facile et trompeur?

PC : Je ne crois pas car nous étions dans un métier qui  n’était pas encore adulte  avec des aventuriers plus ou moins éclairés qui n’étaient pas très « pros ». Devenus très professionnels avec tout ce que cela veut dire, nous sommes donc devenus des dinosaures face à des nouveaux photographes qui voulaient faire la même chose que nous, en étant des hommes d’affaires, comme l’étaient devenus les patrons d’agences. Celles-ci ont effectivement suivi le mouvement, ne serait-ce que pour survivre. Göksin est celui qui a résisté le plus longtemps possible mais Hubert Henrotte qui était sans doute le plus passionné par le métier,  a très vite compris qu’il y avait du « fric à faire ». Après avoir été les incontournables, nous sommes devenus des danseuses.

AM : Le coma clinique, qui selon Hubert Henrotte est l’état aujourd’hui  des agences en particulier et du photojournalisme en général, est-il lié à la fin des scoops ou à la prolifération mondialiste d’excellents photographes qui en Chine, en Russie, au Bangladesh, créent leurs propres agences « à la française » ?

PC : C’est un effet et non une cause car à un moment donné ce sont les patrons d’agences qui manquent le virage. Au lieu d’être élitistes, ils engagent trop de gens, se noient dans une bouillabaisse. Ils  auraient dû rester « petits » et ne pas illustrer le principe de Peter dans l’incompétence maximale . Il ne fallait surtout pas grandir. Les reportages coûtaient cher, étaient rares, se vendaient très bien et  au moins on les voyait comme des Ferrari dans la rue. Si nous étions restés petits, nous serions restés exceptionnels. A  partir du moment où ils ont voulu tout mélanger, faire du fric avec le show-biz, engager plein de photographes pour espérer trouver le meilleur, c’était le début de la fin.

AM : N’était-ce pas un manque de vision journalistique à long terme  et le prix à payer comme une rançon de la gloire ?

P.C.   Les patrons d’agences n’étaient plus à la hauteur de ce qu’ils avaient créé. Ils furent des génies malgré eux au départ, mais ce succès à un moment donné les a dépassés provoquant chez eux une espèce de boulimie surprenante. Ils sont devenus tellement gros qu’ils ne pouvaient plus survivre et sont devenus la proie des prédateurs pour trouver dans  les année 90 les fonds nécessaires afin de  passer de l’argentique au numérique . Ils auraient dû rester les mécènes auxquels ils ressemblaient à leur début.

AM : Ce déficit éditorial, qui renie la passion initiale, laisse donc selon toi la place à une carence managériale ?

PC : Quand sur la table lumineuse la préférence était donnée aux photos de Caroline de Monaco pour refuser une proposition d’un photographe sur la famine en Afrique ou dans les Balkans, nous avions changé de monde. La question n’était plus de savoir si un photographe était bon ou mauvais mais si son idée pouvait rapporter de l’argent. On n’a jamais demandé à Albert Londres s’il était rentable. Les patrons d’agence sont devenus tout d’un coup des petits marchands de soupe. Celui qui a résisté le plus longtemps fut Göksin, qui aime toujours les photographes même s’il fut contraint de faire du showbiz à mort pour conserver une chance de survie à la passion de sa vie que fût Sipa Press.

AM : Cette commercialisation à outrance marque -t’elle pour toi le début de la fin ?

PC : Je crois que nos patrons d’agences avaient grandi trop vite, étaient devenus des boutiquiers mégalomanes. Ils engageaient de plus en plus de personnel. Ils avaient un bureau avec secrétaire en minijupe, plus grand que l’appartement moyen d’un photographe qu’ils envoyaient en reportage. C’était la course à la rentabilité. Nous n’étions plus que trois ou quatre à partir en reportage et vingt-cinq à faire du show- biz  pour entretenir les petites pépés, les copains, les copines, les beaux bureaux avec la plante verte, les double parkings.

AM : Tu réécris toujours l’histoire et tu fais dans une caricature grotesque, non ?

PC : On ne faisait pas ce métier pour de l’argent, bien qu’il en faille pour vivre honnêtement mais à partir du moment où pour chaque patron, il fallait être plus gros que l’agence d’à-côté, ils sont devenus comme des ballons et ont explosé à force de gonfler sans se soucier du retour en force des agences filaires comme l’Agence France Presse en France ou l’Associated Press aux Usa .

« Quand Göksin Sipahioglu comme Hubert Henrotte prétendent

avoir révélé, lancé des photographes, ils ont raison. »

Perpignan, signature du livre Génération Sygma, 40 ans de photojournalisme – Photo (c) Geneviève Delalot

AM : Cela veut-il dire qu’ils s’étaient trompés de cible et d’objectif ?

PC :  Oui. Magnum l’a prouvé, et ses photographes ont su rester « petits » malgré leurs problèmes. Autre exemple, Florent Massot et Philippe Robinet, dans le monde de l’édition ont décidé de ne faire que huit livres par an afin de pouvoir s’occuper de chacun d’entre eux totalement. Ceux qui font cinq cents livres génèrent moins d’argent que ceux qui en font huit. Nos patrons d’agences ont été des menteurs qui ne nous ont pas trompé nous, mais ils se sont menti à eux mêmes. Quand Göksin Sipahioglu comme Hubert Henrotte prétendent avoir révélé, « lancé » des photographes, ils ont raison. Pourquoi ont-ils arrêté ? Hubert Henrotte le regrette encore aujourd’hui.

AM : La volonté de se faire une façade de réussite, n’est-ce pas lié au complexe du photographe, de la photographie vis-à-vis du pouvoir de la télévision et de la presse écrite ?

PC :  Ils se sont totalement trompés de cible au point même d’avoir voulu leur propre chaîne télé. Ils auraient dû garder notre différence et non pas devenir les jumeaux de la télévision. Pour avoir les moyens de financer cet objectif, ils ont fait du showbiz à outrance au détriment de leur savoir-faire initial : le news et le grand reportage.

AM : Qu’est-ce qui a fait défaut à ces managers aventuriers qui ont permis à toute une génération de photographes de mettre le pied à l’étrier avec l’aide de Paris Match et de son « œil » exceptionnel Roger Thérond, premier commanditaire et client des trois agences ? N’ont-ils pas trop facilement bon dos pour oublier combien l’apparition du direct à  la télévision a complètement modifié la pratique même d’un certain photojournalisme ?

PC : Certes, les patrons d’agences ont été influencés par cette donnée nouvelle qui faisait de la télévision l’information à suivre. Mais sur le terrain, je ne l’ai pas vraiment senti. J’ai toujours pensé que le direct était la « bande annonce » de nos reportages à venir dans Paris-Match et les grands magazines du monde. La  télévision faisait en quelque sorte du teasing à notre métier. Mais c’est vrai, à un moment donné nous n’étions plus rentables par rapport à la taille de l’agence. Ils y avait plus de gens assis sur leur cul à Sygma que de gens sur le terrain.

AM : Crois-tu que la mort clinique des agences françaises confirme la disparition du photojournalisme qui a fait ses heures de gloire ?

PC : Non, je ne le crois pas. Ce photojournalisme renaît toujours de ses cendres. A l’heure où je te parle, Laurent Van Der Stock est à Gaza, pour le New York Times. Noël Quidu (Gamma) et Jérôme Delay (AP), sont partis en moto le rejoindre parce qu’ils ont toujours toujours chevillée au corps la passion qui fut la nôtre à nos débuts,. Les nouveaux « collectifs » sont dans les pas de leurs aînés, même si ils ont le défaut de ne pas avoir de  patron ou alors il leur en faudrait un « tournant » à la manière de Magnum, qui fait toujours école et a réussi à préserver l’esprit de sa création voulue par Henri Cartier Bresson et Robert Capa à l’origine.

AM : Tu aurais vingt ans aujourd’hui, avec quelle agence souhaiterais-tu travailler

PC : J’irai au Darfour ou en Irak, en essayant de vendre ponctuellement des photos à Associated Press comme je le faisais au Vietnam en espérant me faire remarquer par Magnum ou Paris Match.

AM : Est-ce à dire que l’épopée des trois glorieuses françaises, Gamma-Sygma-Sipa, ne sera plus qu’une parenthèse dans l’histoire du photojournalisme à l’échelle de la planète ?

PC : Peut-être pas, le risque est là  mais les images réalisées par les photographes resteront plus dans la mémoire collective que le souvenir des patrons qui les ont dirigées vers cette triste  fin pathétique.

Interview réalisée par Alain Mingam, ex-photographe de Sipa et Gamma puis rédacteur en chef de Gamma puis de Sygma.

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