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Irlande, mission ratée

Mis à jour le 25 février 2022 par Redaction

Libération du 15 mai 1978 relatant l’affaire.

Une information tombe au Syndicat National des Journalistes (SNJ) et elle m’intéresse : Alain Frilet, correspondant de Libération et de Sipa Press à Belfast, a été arrêté pour avoir pris des photos de l’IRA présentant une mitrailleuse lourde dans les rues de Derry, lors de la commémoration du Bloody Sunday.

Immédiatement, j’appelle Sorj Chalandon et on convient de parler à Serge July, pour ce qui me concerne au nom du SNJ. Le patron de Libé refuse de faire une déclaration en faveur de son journaliste. Je contacte aussitôt la Fédération Internationale des Journalistes, à laquelle le SNJ (et moi-même) est affilié. On nous met en relation avec le National Union of Journalists (NUJ) britannique et on décide que je pars en mission à Belfast pour faire pression sur les Anglais et ramener Alain Frilet à Paris.

Il y a maldonne à Belfast, mon ordre de mission en anglais est ainsi libellé : « M.P. Abramovici ». P. pour Pierre. Mais les autorités militaires croient lire M.P. « Member of Parliament ». En d’autres termes, ils pensent avoir à faire avec un député ! En tout cas, c’est leur version à l’aéroport. Quelle n’est donc pas leur surprise de voir débarquer un jeune chevelu en lieu et place d’un honorable représentant du peuple français en costume trois pièces, accompagné d’un collègue et ami photographe, Alain Bétry.

Une fois revenus de leur surprise supposée, ils nous conduisent au QG de l’armée britannique et de la 38ème Brigade d’infanterie en Irlande du Nord, Thiepval Barracks à Lisburn. Un endroit que je désespérais de visiter durant mes précédents reportages ici. Il va sans dire, qu’en vérité, tout ça était du cinéma. En fait, ils savaient parfaitement qui j’étais puisque j’avais déjà été accrédité auprès de l’armée britannique en Irlande.

Alain Frilet (a gauche en bas) en Irlande. Photo Patrick Frilet

Pendant trois jours, ils trouvent tous les prétextes pour nous empêcher de voir Frilet malgré nos demandes pressantes. En attendant une hypothétique autorisation, ils nous baladent, avec une certaine complaisance, en patrouille dans Belfast et les alentours. Une fois même, nous sommes invités dans un déjeuner surréaliste, au QG de l’armée à Belfast. Un ancien hôtel de luxe, transformé en caserne. Il faut imaginer le mess des officiers où des militaires en treillis sont servis par des maîtres d’hôtel en veste blanche et galons, la serviette sur le bras, sous une peau de bête au plafond et le portrait de la reine Victoria au mur. Un moment, un bruit violent. A l’évidence, une bombe pas loin. Et voilà ces militaires qui quittent la salle à manger de l’hôtel, enfilent leur gilet pare-balles, prennent leurs fusils et courent (nous avec eux) sur le lieu d’un attentat dans une rue adjacente.

Toutes ces péripéties sans voir Frilet. Au bout de trois jours, ils nous annoncent que nous pouvons rentrer chez nous, il s’est évadé ! En vérité, il a été libéré sous caution (versée par Libé) mais nous n’en savons rien.

Au demeurant, lui savait parfaitement que nous étions là et que les syndicats s’étaient mobilisés en sa faveur. Le voyage n’a pas tout à fait été inutile puisqu’il a été le prétexte à un reportage exclusif dans les locaux de l’armée britannique en Irlande du nord que nous n’aurions jamais obtenu autrement.

Après avoir finalement été titularisé à Libération en promettant à July qu’il ne travaillerait plus jamais sur l’Irlande et qu’il avait bien renoncé à faire de la politique, bien des années après, Alain est devenu directeur éditorial de Magnum Photos.

Pierre Abramovici

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