Hommage

Francis Apesteguy (1952-2022)
L’indomptable « Apes »

Mis à jour le 11 février 2022 par Redaction

Charenton-le-Pont, 5 avril 2013 – Pour soutenir Marie-Laure de Decker dans son procès avec Gamma, Francis Apesteguy montre les preuves que les agences Team International, Daniel Angeli, Sipa Press et Gamma lui ont rendures (films, diapos, contacts et duplis) – (c) Michel Puech

Dimanche 30 janvier 2022, rue de la Gare à Orgeval dans les Yvelines, les pompiers et la Police, appelés par les voisins, ont enfoncé la porte de l’appartement. Sur son divan, un verre de vin blanc, un téléphone et une montre à portée de main, le photographe Francis Apesteguy, 69 ans, était mort depuis un ou deux jours. Il sera incinéré mardi 8 février à 12h30 au crématorium des Mureaux (Yvelines).

Le « héros » de Reporters

Francis Apesteguy

« C’était un aristocrate ! Quand il bougeait, il avait un style élégant » dit Raymond Depardon qui en a fait le « héros » de son film Reporters sorti en 1981.  « J’ai commencé le film et c’est un peu par hasard qu’il a pris cette place… Il avait un don cinématographique. J’ai rarement vu un photographe avoir un style aussi incroyable. Très simple. Je sais très peu de choses sur lui. Il avait une sorte de pudeur égale à son élégance. »

Raymond Depardon réfléchit, explique à Claudine Nougaret son épouse qui est décédé, et reprend « Nous avions un point commun, Weill, le tailleur en montant à droite dans la rue Soufflot.  A cette époque, il fallait être bien habillé pour travailler. Avec Gilles Caron on allait déjà là-bas, chez Weill, pour acheter nos vestes. Apesteguy avait non seulement de l’élégance mais un contact étonnant avec les gens, quels qu’ils soient : les Monaco ou les Chirac …  Avec les autres paparazzi, les Angeli, les Barthélémy, ils pouvaient s’engueuler comme des chiens sauvages, puis aller boire un coup ensemble. C’était un bon photographe, toujours bien placé, très travailleur … C’était un bosseur… Et puis, Il prenait toujours la défense des photographes face aux agences, au pouvoir… »

Apesteguy, le nom est d’origine basque et désigne la demeure du prêtre, autrement dit le presbytère, ce qui peut sembler paradoxal pour un des paparazzi les plus connus. On sait peu de choses de la famille Apesteguy. Son père Jean-François Apesteguy, toujours de ce monde fut un galeriste bien connu de Deauville, après avoir été également photographe, ce que Francis a ignoré longtemps. Son oncle Yves Corbassière, un peintre coté, se faisait appeler Maître Corbassière…

Francis Apesteguy, « Apes » comme l’appelait ses confrères, débute selon Daniel Angeli, à la fin des années 1960, brièvement comme assistant de Willy Rizzo puis d’Helmut Newton. Il part, comme beaucoup de jeunes photographes faire son premier reportage sur le conflit en Irlande du Nord.

« Le cheval fou »

Le 27 septembre 1972, il réalise son premier scoop. Il dîne au drugstore Publicis sur les Champs-Élysées quand l’immeuble est ravagé par un incendie. Il photographie une femme qui saute du premier étage. France-Soir publie la photo sur cinq colonnes à la une, et ce sera sa carte de visite pour entrer dans l’agence que crée alors Göksin Sipahioglu, rue de Marignan près des Champs-Elysées.

« Nous avons commencé ensemble début des années 1970 » raconte Jean-Gabriel Barthélémy, un de ses collègues paparazzo. « Je l’appelais le cheval fou, comme les chevaux du pays basque. Il en avait le caractère.  Apes a travaillé à Team International avec moi et Michel Giniès. Il bossait un peu avec tout le monde… Une fois on est allé faire Brigitte Bardot qui habitait au 4ème étage … Et là, il me sort une paire de chaussures bateau, lesquelles, m’assure-t-il, sont parfaites pour la varappe et, par les gouttières et les balcons, il escalade l’immeuble pour la shooter par la fenêtre. Après elle lui jetait des trucs par la fenêtre…  Il était no limit. »

(c) Francis Apesteguy

Mete Zihnioglu, directeur de Sipa Press, se souvient de ses débuts « C’était les années de gloire de l’agence, les années 1970.  Après il est parti chez Gamma où il a fait un procès qui a eu de grosses répercussions pour toutes les agences mais, on doit se souvenir, qu’il a vraiment défendu les photographes. »

Michel Giniès, lui aussi se souvient.  « Après Les Reporters Associés où *Loulou (ndlr : Louis Le Roux) nous apprit le labo à Jean-Gabriel Barthélémy et à moi, on a travaillé un temps pour l’agence Team Internationa de Michel Buh, puis pour Göksin, 14 rue de Marignan à Paris. Francis et moi nous nous appelions toujours – et encore hier – du nom de Dédé, qui était en fait un bonhomme du bistrot à côté de Sipa. Il y avait aussi des gens comme Abbas, Francolon qui passaient rue de Marignan…

Dans la bande des paparazzi de l’époque, « l’ancien » c’est Daniel Angeli, très affecté par le décès d’Apes. « Francis, ça remonte à très loin… On s’est connu en 1967, 1968… On est restés très amis. La dernière fois que je l’ai vu, avec ses sourcils tout blancs, c’est à La Grande Arche où j’avais une exposition. On a été ami/ennemi… Le boulot quoi, comme avec James Andanson. Francis, c’est comme si je perdais quelqu’un de ma famille. »

Paparazzo, certes, Apes le fut. Mais pas que… Le 14 mars 1981, par exemple, des manifestations ont lieu devant les ambassades du Canada et de la Norvège pour protester contre la chasse aux phoques. « Une jeune manifestante a été interpellée après avoir jeté des œufs sur les policiers. Un jeune homme et notre confrère Francis Apesteguy, de l’agence Gamma, qui s’étaient interposés, ont été interpellés, après avoir été bousculés et projetés à terre. » note Le Monde.

Bonheurs & tempêtes à Gamma

Devant le 85 avenue Dernfert Rochereau siège de l'agence de presse Gamma, de gauche à droite: Georges Bernier, Patrick Aventurier, Jean Guichard, Eric Bouvet, raphael Gaillarde,Etienne Montès, Jean Monteux; floris de Bonneville, Christian Viojard, Daniel Simon, Alain Mingam, François Lochon, Francis Apesteguy, Jean-Claude Francolon, Arnaud Borrel, Alain Denize et Laurent Maous..
Devant le 85 avenue Dernfert Rochereau siège de l’agence de presse Gamma, de gauche à droite: Jean-Jacques Bernier, Patrick Aventurier, Jean Guichard, Eric Bouvet, raphael Gaillarde,Etienne Montès, Jean Monteux; floris de Bonneville, Christian Viojard, Daniel Simon, Alain Mingam, François Lochon, Francis Apesteguy, Jean-Claude Francolon, Arnaud Borrel, Alain Denize et Laurent Maous.. Copyright Gamma
L’organigramme de Gamma, Jean Monteux directeur gérant de l’agence de presse in Zoom

Jean Monteux, ancien de Keystone et des Reporters Associés, historique dirigeant de l’agence Gamma l’embauche en 1977.  « Je l’ai engagé parce qu’il fallait bien un ou deux paparazzi pour faire tourner la boutique ; mais je m’en suis mordu plusieurs fois les doigts surtout quand il a commencé à faire du syndicalisme. Je garde un souvenir mitigé, un garçon super sympa et chiant par moment. »

« Dieu sait si j’ai eu des problèmes avec lui ! » s’exclame Floris de Bonneville, l’historique rédacteur en chef de l’agence « Mais je l’aimais beaucoup. Il m’appelait emphatiquement « Mon Chef ! » Il était emmerdant avec ses syndicats à la con, et c’est un peu à cause de lui que j’ai quitté Gamma. Bien plus tard, au téléphone, je lui ai dit : « je suis chrétien, je vous pardonne ». Il s’est mis à pleurer. Nous étions émus tous les deux. Cela étant, on se parlait de temps en temps. C’est quelqu’un qui s’est donné à fond pour ce métier ; mais à l’époque il avait l’un des plus gros salaires de l’agence ! Il gagnait entre 80 000 et 100 000 Francs par mois ! (+ de 20 000€/mois) ».

« C’est vrai qu’on se tirait la bourre tous les mois » confirme Daniel Simon qui précise : « Il avait une particularité : quand tu étais en pool avec lui, et nous l’étions souvent ensemble car il était très professionnel, tu étais sûr qu’il aurait le meilleur placement. Nous étions les piliers de Gamma.  J’étais déjà à l’agence quand la fameuse loi Cressard est entrée en vigueur. A Gamma, Raymond Depardon l’a tout de suite appliquée. Toutes nos piges étaient payées en salaire. »

C’est la belle époque, le fameux « âge d’or », mais dès 1991, les choses se gâtent. Gamma, comme Sygma font appel à des capitaux financiers extérieurs à la profession. » En 1990, le groupe Oros Communication a pris 60 % du capital de Sygma. Le fonds d’investissement Schroders a racheté 47 % de Gamma, ce qui a permis à celle-ci de multiplier par vingt son capital et de racheter plusieurs agences spécialisées (Giraudon, Stills, Explorer, Spooner) mais au détriment de la relation de confiance entre les photographes et la direction, qui avait fait son succès dans les années 1970 : “Nous sommes devenus des pions “, affirme Francis Apesteguy, photographe. [1]»

Gamma déménage à Vanves, François Lochon, un photographe qu’Apes a vu débuter comme homme à tout faire est déjà à la manœuvre. En 1995, Francis Apesteguy et Michel Cabellic, responsable de l’informatique sont pour le premier « mis à pied » et le second « licencié » pour « fautes graves » …

Francis Apesteguy mène sa première « grève des appareils photo » en 1994 à Monaco pour protester contre les conditions de travail. En 1995, c’est la fameuse grève des photographes. L’agence est paralysée et Apes est en conflit quasi permanent avec les directions et les financiers qui se succèdent. A l’origine de l’affaire la « loi Cressard » du nom du sénateur rapporteur.

« Quand l’agence a déménagé à Vanves » se souvient Daniel Simon « Jean Monteux nous a expliqué qu’ils avaient trouvé une solution :  les ventes à l’étranger allaient être comptabilisées en droits d’auteur puisque nous bénéficions déjà de la sécurité sociale avec les ventes en France… En fait, c’’était une idée de Jean Desaunois d’Imapress.  Nous avons dit pourquoi pas… Mais quelque temps après nous nous sommes rendu compte que nous n’existions pas à l’Agessa qui gère les droits d’auteur !  Le bazar a commencé comme ça… C’est là que nous [2] avons fait le procès contre Gamma avec Maitre Jean-Louis Lagarde comme avocat. On l’a gagné haut la main, d’autant que des caisses sociales se sont jointes à notre plainte. Nous avons été réintégrés dans nos droits de salariés et nous avons même bénéficié de la caisse des cadres !  D’où d’anciennes fâcheries … Chez Sygma et chez Sipa, la situation des photographes était semblable, à Sygma les premières ventes étaient payées en salaire et les autres en droits d’auteur. Quand nous avons gagné notre procès ça a fait des vagues ! »

Jean-Louis Lagarde, l’avocat des photographes n’est pas bavard : « Je suis tenu par le secret professionnel. Ce que je peux dire c’est qu’Apes avait une forme de généreuse conscience sociale. Il gagnait très bien sa vie, mais il oubliait de payer mes honoraires. J’ai été complètement manipulé par lui. Il m’aurait dit de sauter par la fenêtre, que je l’aurais fait ! »

Pour la veuve et l’orphelin

En 1997, Francis Apesteguy quitte Gamma, et il va connaitre une traversée du désert. Le procès contre Gamma, n’a pas été apprécié par les patrons d’agences de presse, ni par les directions des magazines. Le temps des vaches plus maigres est venu, d’autant que « la grande gueule » continue de l’ouvrir.  Entre autres, il va entrer en conflit avec Connaissance des Arts qui ne veut pas lui payer son « Génie de la Bastille » ! Il écrira une lettre ouverte à Bernard Arnaud propriétaire du groupe LVMH dont le magazine fait partie « vous un combattant de la contrefaçon, vous n’aimez pas être spolié. Et bien moi non plus. » Du pur Apes !

En mars 2015, il lance un Manifeste de l’indignation à l’intention des artistes créateurs et du ministère de la Justice pour soutenir sa consœur Marie-Laure de Decker vis-à-vis de l’agence Gamma-Rapho. Elle réclame que l’agence Gamma-Rapho, héritière des actifs de Gamma, lui cède gracieusement les scans de ses photos ! En fait, c’est un conflit de personnes, d’inimitiés et de jalousies professionnelles. Mais, en déniant les faits, Apes, par solidarité confraternelle se bat. La générosité et la fidélité du « cheval fou ».

Rien ne saurait l’arrêter, et il est encore au front quand Sylvain Julienne essaie de récupérer ses archives qu’il a délaissées pendant des décennies. Nouvelle pétition d’Apes. La défense des photographes, c’est son truc, même si ses déclarations sur les plateaux de télévision ont choqué au moment où ses collègues paparazzi étaient injustement accusés d’avoir été la cause de l’accident dans lequel Lady Di est décédée. Jean-François Leroy, le mythique patron de Visa pour l’image, lui en tient encore un peu rigueur. « Quelle tête de con ! » s’exclame-t-il au téléphone, « mais qu’est-ce qu’on l’aimait ! »

Il a raison. Francis Apesteguy ne laissait personne indifférent. Il y a les « pour » et les « contre », mais malgré son caractère ombrageux, son charisme, son dynamisme, son amour du métier forcent le respect. Et puis, pour tous ses confrères, il y a « les bons souvenirs ». Les batailles de polochon, dans les avions aux retours des voyages officiels. Thomas Haley s’en souvient avec nostalgie.

« Francis, c’était un personnage haut en couleur comme on n’en fait plus. » raconte Eric Bouvet, de la génération suivant celle d’Apes, qu’il appelle d’ailleurs par son prénom.  « Francis c’était le pur produit des agences de l’âge d’or. Il maniait le gros télé, il faisait le paparazzi mais aussi de la politique. J’ai côtoyé ces fameux paparazzi qui ont été si décriés. Moi, je n’ai jamais eu de problème avec eux ; mais, j’avais une admiration pour ces gens-là, des excellents journalistes.  La première fois que j’ai rencontré Francis au début des années quatre-vingt, à la sortie d’un théâtre, je guette les stars… Il y a tous ces photographes… Francis se retourne et me dit : viens manger avec nous ! J’ai été touché. C’était un homme généreux qui n’hésitait pas à donner des conseils … »

« Il était adorable, super dynamique, si tous les photographe étaient comme lui… » soupire Wilfrid Estève. « Il s’occupait bien de ses archives. Je l’appréciais. Il était constructif, c’était un chouette mec. Ça m’a foutu un coup. Il était présent à Hans Lucas depuis 2018.  Il avait un regard bienveillant pour les jeunes photographes.

La mort de Francis Apesteguy provoque une grande tristesse dans la génération des photographes babyboomers. Le « héros de Depardon », quel symbole, s’est envolé.  Le seul qui a sabré le champagne « un millésimé » précise-t-il, c’est François Lochon, connu sous le nom de « La raflette », exercice autrement plus critiquable que les « paparazzades » qui sont, elles, entrées au Musée, celui du Centre Pompidou-Metz en 2014.

Salut l’artiste !

Michel Puech

www.a-l-oeil.info présente ses très sincères condoléances à ses filles Justine et Amélie Apesteguy, ainsi qu’à sa famille.

La cérémonie pour Francis Apesteguy se déroulera le mardi 8 février 2022 à 12h30 précises

au Crématorium des Mureaux situé 52, rue de la Nouvelle France 78130 LES MUREAUX.

En raison du Covid, la jauge est de 100 personnes. En conséquence, Amélie et Justine Apesteguy demandent à être informées de votre présence. Elles seront contentes de vous accueillir et de connaitre celles et ceux avec qui leur père a travaillé.  Au cas où la jauge serait atteinte, et de toute façon, elles ont prévu un pot au Moulin d’Orgeval rue de l’Abbaye 78630 Orgeval.

Voir des extraits du film Reporters de Raymond Depardon

Notes

[1] Le Monde du 6 octobre 1992

[2] Les photographes du procès Gamma : Francis APESTEGUY, Patrick AVENTURIER, Gilles BASSIGNAC, Alain BENAINOUS, Alain BUU, Francis DEMANGE, Alexis DUCLOS, Romuald RAT, Raphaël GAILLARDE, Nicolas LE CORRE, Georges MERILLON, Frédéric REGLAIN, Jean-Pierre REY, Xavier ROSSI, Emmanuel SCORCELLETTI, Daniel SIMON, Stevens WILLIAN, Jean-Michel TURPIN, Laurent VAN DER STOCKT, Christian VIOUJARD

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