Sur la route

Dans les vignes du Seigneur

Pas de souci, Jean -Louis. Détends-toi. Tout va bien.

C’est l’été. Il fait chaud et les autostoppeurs s’entassent Porte d ‘Orléans. Je ne vais pas loin. A Auxerre pour voir mon père. Une formalité plus qu’un voyage. Sur la balustrade en béton un vieux graffiti n’a pas bougé. Une main anonyme a inscrit avec un gros feutre noir indélébile, cette forte maxime : « Partir c’est partir loin. Partir loin c’est revenir » L’inscription depuis plusieurs années, résiste à la pluie et aux intempéries.

N’en déplaise au gourou inconnu de la Porte d’Orléans, je ne pars pas loin et sais déjà quand je vais revenir.  Je m’installe avec mon petit sac, mon panneau et allume une clope.

Même pas le temps de la fumer ! Une voiture freine à la vue de mon panneau. Le gars baisse sa vitre.

– Vous allez à Auxerre ? J’y passe. Montez vite le feu va passer au vert…

Je suis déjà dedans. Installé. En route et fouette cocher !

Mon hôte porte tranquillement une petite quarantaine, est vêtu d’un jean des plus classiques, d’un polo crocodilé Lacoste et a les pieds dans une paire de Clarks. Il a l’air gentil avec ses yeux bleu très clair et son crâne tout lisse. Un petit côté cureton me dis-je, juste au moment où il me tend la main en disant :

– Je m’appelle Jean-Louis et je suis aumônier.

Bingo ! Je suis tombé juste… Pile poil.

– Euh. Richard. Zonard. Enchanté.

Nous passons le tunnel et retrouvons le flot de voitures qui arrive de la Porte d’Italie. Quelques kilomètres et nous voici sur l’autoroute du Sud. Au début mon compagnon est peu bavard. Taciturne même, concentré sur la circulation plutôt dense sur cette portion d’autoroute. Nous passons la section rainurée, maudite par les deux roues. Il paraît que c’était un essai pour améliorer la tenue de route des véhicules en cas de verglas. Hélas, ce rainurage est surtout à l’origine de nombreuses gamelles chez les motards. Il a fallu que quelques motards émérites, membres de la gendarmerie, s’explosent ici pour que l’on prenne enfin conscience du problème. En attendant, tout le monde lève le pied en passant là et ces fichues rainures se sentent dans l’habitacle. Seuls les poids lourds sont au-delà de ce souci de revêtement.

Mon conducteur se détend un fois retrouvé un macadam bitumineux plus classique.

– Alors, comme ça, vous allez à Auxerre ?

– Oui. Comme ça. Et vous ?

– Ah moi je passe à Auxerre et puis ensuite Avallon jusqu’à mon centre au fin fond du Morvan.

– Un centre ?

– Euh, oui. On l’appelle comme ça. Le centre.

– Ah bon. Je peux fumer ?

– Mais bien sûr, mon ami…

Il me fixe de ses yeux bleu clair. Ce gaillard dégage une sorte de sérénité peu commune et m’interroge du regard.

– Et vous ? Que faites-vous dans la vie ? Si je ne suis pas trop curieux bien sûr.

– Bof. Pas grand-chose. Je voyage et c’est tout.

Nous laissons derrière nous la grande station-service sur l’autoroute d’où je suis parti tant de fois vers l’Italie ou l ‘Espagne. Le lieu m’est devenu familier. J’aime ces endroits ouverts 24h/24. On peut y passer la nuit au chaud et à l’abri avec des distributeurs de boissons chaudes. Il suffit de s’embusquer à côté et d’attendre que les conducteurs fatigués viennent prendre un petit café, un moment de détente où l’on peut les aborder et leur demander où ils vont. C’est toujours mieux qu’être planté au bout de la bretelle d’accès à l’autoroute sous la flotte et dans le noir. Là, au moins, on se voit. On se parle et on se jauge avant de faire affaire.

La station disparaît dans le rétroviseur. Une bonne heure avant d’arriver à la sortie pour Auxerre. En espérant qu’il n’y aura ni accident, ni bouchon ce qui n’est jamais à écarter.

L’aumônier revient à la charge.

– Excusez-moi de cette question un peu directe, mais croyez-vous ?

– Ben ça dépend en quoi

– Je veux dire êtes-vous croyant ?

Je rigole un coup. Je crois en moi parfois, à ma bonne étoile toujours. Pour le reste c’est assez confus. Déjà, gamin, le catéchisme me semblait une belle histoire assez fumeuse. Ce type qui multipliait les pains et le vin, qui marchait sur l’eau me semblait aussi peu réel que Hansel et Gretel ou Barbe-Bleue. De plus, sa représentation sanguinolente, cloué vivant sur une croix de bois, m’effrayait. Que son père l’ait laissé tomber ajoutait au tragique de sa brève existence. Comment croire à ceci ?

D’autant plus qu’il existait d’autres dieux, chacun étant le vrai aux yeux de ses fans. Les Croisades, l’Inquisition et les massacres de la Saint-Barthélemy me poussaient vers un athéisme peinard dans une république en principe laïque. Croire, c’était la porte ouverte à l’exclusion de l’autre. Une sorte d’intoxication spirituelle… Enfin, c’est plus ou moins ce que j’expliquai à mon aumônier pendant que filait la route.

Il m’écoutait, hochant parfois la tête, pas agressif, ouvert, charitable en un mot. Sûr de lui, renforcé par une foi que je ne partageai pas

– Pourtant, déclara-t-il d’une voix douce, moi, croire, cela m’aide dans mon travail au centre

– C’est quoi exactement ce centre et votre travail ? demandai-je, un peu agacé par son calme olympien alors que je venais de lui parler des horreurs de l’Inquisition et du piège des Croisades, organisées par l’Eglise pour affaiblir les royaumes naissants.

– C’est un centre pour adolescents en difficulté, me lâcha-t-il, mais attention ce n’est ni une maison de correction ni un centre fermé. Les jeunes peuvent sortir s’ils le désirent. A condition de bien se tenir ajouta-t-il après un moment de silence.

– Et vous êtes le bon pasteur de ce troupeau de brebis égarées, ironisai-je.

– C’est exactement mon rôle !

Il m’agaçait ce Jean-Louis avec sa tranquille assurance ! Sa bonne humeur lisse comme un galet sur laquelle rebondissaient mes sarcasmes qui semblaient ne pas l’atteindre…. C’était limite contagieux et je commençai moi-même à me détendre en l’écoutant parler de ses garçons comme il les appelait. Selon lui, c’était avant tout des victimes de la société et il fallait les comprendre, même lorsqu’ils se comportaient comme de petites brutes cruelles ce qui était parfois le cas.  Jean-Louis poussait le pardon très loin probablement à cause de la religion. Il avait une tête à tendre l’autre joue. Je trouvai ça touchant et un peu dérisoire aussi…

Peu après avoir passé la sortie pour Sens il me confia un de ses désirs secrets. J’allais enfin passer derrière ce masque lisse et sans aspérité.

– Le seul truc qui m’intéresse c’est …. Oh et puis, non c’est trop bête !

–  Allons Jean-Louis, tu peux tout me dire. Dans 80 bornes je descends de ta caisse et tu ne me reverras plus jamais. Confesse-toi si j’ose dire.

Je me sentais bien dans la peau du serpent et du tentateur. Dehors un beau soleil brillait sur la campagne. Il hésita puis finalement se jeta à l’eau.

– Bon, voilà. Je crois, enfin je suis sûr que certains de mes garçons fument du … Des trucs… Enfin de la drogue. Et j’aimerais bien essayer pour voir ce que cela fait car je pense que ça m’aiderait à les comprendre.

Enfin, nous y étions après des plombes de blablas théologiques ! Entre mes doigts je fis rouler la boite de pellicule remplie d’herbe au fond d’une de mes poches. Je gardai le silence, les yeux fixés sur l’autoroute. Jean-Louis soupira, un peu faux cul…

– Mais c’est impossible. D’abord je ne sais pas où on peut en trouver…

– Ca peut s’arranger. Peut-être, lâchai-je du bout des lèvres.

– Vraiment ? Vous croyez ?

– J’en ai un peu sur moi. On peut se faire un petit joint avant de se séparer.

– Oh mon Dieu ! Ce serait tellement incroyable !

Il avait d’un seul coup la tronche d’un gamin devant un sapin de Noël et me regardait comme si j’étais le Messie. L’idée de faire fumer un aumônier me plaisait bien, mais il fallait faire ça dans les règles de l’art. Hors de question de fumer un pétard comme ça, sauvagement, entre ciel et bitume. Mais j’avais ma petite idée derrière la tête pour mettre Jean-Louis sur orbite de la meilleure manière possible.

– On va sortir à Auxerre sud et puis je te dirai où aller.

Il acquiesce tout content. Je pourrais être un sérial killer mais l’idée ne l’effleure pas. Moi non plus d’ailleurs. Sortie Auxerre Sud, puis 4-5 km jusqu’à Augy.  De là on s’embarque dans un petit chemin qui grimpe dans les collines. Je connais le coin. Une pinède aérée et bien tranquille où personne ne viendra nous enquiquiner. Faudra juste faire bien attention à ne pas foutre le feu …

Jean-Louis, tout à son bonheur, roule avec un sourire d’une oreille à l’autre pendant que je roule le spliff. Pas trop chargé quand même. Je ne voudrais pas non plus l’envoyer devant son patron avant l’heure.

On fume tranquillement. Il tousse sur la première latte.

– Je m’excuse. J’ai pas l’habitude. Je suis non-fumeur…

– Pas de souci, Jean -Louis. Détends-toi. Tout va bien.

Il tire une deuxième latte qui passe comme une lettre à la poste. Petit coquin va. Son sourire s’élargit encore. Il est adossé au tronc d’un pin et tout autour ça sent bon la résine et le soleil. Le pétard nous détend grave.

– Ca va Jean-Louis ?

– Oui oui… C’est super. … Mais c’est curieux je ne sens rien. Aucun effet.

– Lève-toi et marche un peu…

Sous les pins, le sol est recouvert d’une épaisse couche d’aiguilles…  Jean-Louis fait quelque pas et s’écrie :

– Mais c’est merveilleux cette sensation. Incroyable ! J’ai l’impression de marcher sur du caoutchouc !

C’est vrai que la sensation n’est pas désagréable.
Nous revenons à la voiture. Jean-Louis, bien parti, parvient néanmoins à conduire entre les troncs. Revoilà le petit chemin, la nationale et nous remontons jusqu’à Auxerre. Mine de rien, je regarde s’il assure au volant. Ça a l’air d’aller. Les voies du Seigneur sont impénétrables mais l’ange gardien fait le boulot et nous arrivons sans dommage au pont Paul Bert qui enjambe l’Yonne et son fameux panorama. Le feu est au rouge et j’en profite pour descendre.

– Bon. Ben. Salut Jean-Louis.

Il tourne la tête vers moi. Il est stoned c’est évident. Totalement déchiré. Mais toujours avec cette innocence à fleur de peau.

– Ah merci mon jeune ami. Je ne me suis jamais senti aussi bien… Et ça va durer combien de temps ?

– Quelques heures, Jean-Louis. Fais gaffe. Conduis doucement et…. Que Dieu te garde.

Il est reparti quand le feu est repassé au vert. J’ai regardé la voiture disparaître, puis j’ai grimpé les vieilles rues jusqu’à la maison de mon père. Je n’ai jamais revu Jean-Louis et aucun accident n’a été signalé par le journal local. J’en déduis que le Seigneur l’a protégé jusqu’à son arrivée. Je me demande juste s’il a fumé l’herbe que je lui ai donnée tout seul dans sa piaule ou avec ses garçons…

Richard Walter

 

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