Sur la route

« Plage interdite aux chiens et aux Juifs »

Photographie (c) Richard Walter

Perpignan me rendant un peu gnangnan et la Place Arago tournant au piège à gogos, je décidai de m’arracher et arrivai ainsi la nuit tombée à Collioure dont on m’avait vanté la beauté.

Mais avant tout, soucieux de dormir en paix et de ne pas me faire réveiller aux aurores par la maréchaussée, je marchais jusqu’aux confins de la plage pour me planquer entre un rocher et un canoë. Ce point essentiel réglé, je me glissai dans mon duvet et bientôt le sommeil me gagna.

Dormir dehors c’est forcément se réveiller avec les premiers rayons du soleil, ce qui est toujours agréable, en particulier sur une plage en été. Je me levai donc d’un pied léger et regagnai le centre ville par la plage, lorsque je remarquai le panneau planté dans le sable. Bien blanc avec un texte en lettre noires. Je lus les quelques lignes :

“Plage interdite aux chiens et aux Juifs” et en plus petit “Arrêté municipal du 12 mai 1942.”

D’un seul coup complètement éveillé et bien flippé, j ‘inspectai les alentours, en mode Easy Rider, prêt à me faire tirer dessus par des rednecks catalans. Bien sûr ce panneau m’apparaissait illégal dans son propos, mais quelques jours auparavant, un pied-noir facho m’avait lâché son berger allemand aux fesses pour me virer des abords de sa station service, alors il ne fallait rien écarter. Le panneau en bois avait l’air tout neuf. Le lettrage noir sentait encore la peinture. Je n’osais pas le toucher et, encore troublé, fis prudemment un détour avant de reprendre mon chemin vers le centre ville.

Le cauchemar continuait. Devant moi quelques types en uniforme de la Wehrmacht glandaient au bord du quai. Ils parlaient français et je reconnus à ma grande surprise un des zonards de la place Arago à leurs côtés.

– Tiens salut, qu’est-ce que tu fous là ?

– et toi ?

– Ben j’essaie d’être figurant sur le tournage….

Ok. Je comprenais mieux le panneau sur la plage et les uniformes feldgrau sur le quai. Ludo mon pote me briefa rapide. C’était un tournage de FR3 qui se passait pendant la guerre : Le berger des Abeilles [1].

Et il y avait des possibilités pour être pris comme figurant pendant quelques jours. De l’argent facile à ramasser à condition de faire profil bas. Il fallait mettre le régisseur dans notre poche. C’est lui qui avait la main sur l’embauche potentielle. Ludo, grand et blond, fut enrôlé d’office. Pour moi, petit et brun, c’était moins évident. Je sentais bien que le gars doutait.

– Je parle allemand, lâchai-je.

Formule magique qui me valut de me retrouervé nver dans un bel uniforme allemand avec un calot nazi et, en prime une coupe de cheveux sur le port. Le coiffeur a failli tout foutre en l’air. Il s’était attaqué aux cheveux blonds de Ludo et, après deux coups de tondeuse, s’était arrêté, l’air dégoûté.

– Non, c’est pas possible. Il est plein de vermine votre gars.

De fait les cheveux de Ludo étaient couverts de lentes. Il protesta

– Ils sont morts, c’est que des lentes !

Le figaro hésita un instant puis se résolut à faire son boulot avec détermination. Ludo ressemblait à un bagnard lorsqu’il ressortit de ses mains. Rasé comme il était, pas un morbaque n’aurait pu tenir sur son crâne. Peu désireux d’avoir une tronche de skinhead, je précisais au préposé à la tonte que je n’avais pas de morpions. Il m’examina, grommela et je vis en quelques minutes tomber mes cheveux, mais l’assurance de gagner un peu d’argent valait bien ce sacrifice. Les douilles ca repousse toujours, le pognon non.

Vêtus de nos beaux uniformes, on s’est bien marré pendant deux jours. Faut dire qu’un tournage c’est long. Faut faire des prises jusqu’à ce que le réalisateur soit content et parfois cela peut prendre du temps. Nous avions donc pas mal de temps libre entre deux prises.

Temps libre que nous mettions à profit pour dresser un faux barrage sur la route et foncer sur les touristes en hurlant en allemand : « Halt ! Kontrol ! Papier bitte !!! » On avait un succès monstre. Il y a même eu un vieux avec une Mercedes immatriculée en Allemagne qui a voulu que sa femme le prenne en photo avec nous. On devait lui rappeler sa jeunesse. Et plus l’heure tournait, plus on déconnait, prétendant, outre le contrôle des papiers, fouiller les coffres et que sais-je encore… Une animation gratuite sur le port. Et puis c’était tellement drôle pour nous d’être du côté qui pouvait gueuler et contrôler. Ca nous changeait du quotidien.

Un pauvre type, en espadrilles et béret, s’approcha :

– Petits cons, vous êtes des amuseurs du capital, cracha-t-il en colère.

– Ah ouais ? Et toi tu fais quoi, bouffon ?

– Je suis un artiste, moi, croassa-t-il en reculant devant nous, je peins.

Effectivement, il avait un petit stand et un pliant. Assis, il peignait l’église de Collioure sur des assiettes blanches. Il ne regardait même plus l’église et peignait à la chaine ses foutues assiettes. Un artiste çà ?

– Artiste ? Tu rigoles.  Et moi je suis Obersturmführer ! Et ça se vend tes bouses ?

La situation commençait à déraper. Les artistes locaux se regroupaient pour l’assaut final et nous n’avions – hélas – que de fausses armes pour nous défendre.

C’est alors qu‘arrivèrent à quai trois Zodiacs noirs remplis à ras bord de bidasses, des marsouins plus précisément, des commandos de marine rentrant de manœuvre et qui n’avaient pas l’esprit à rire. Je lançai néanmoins une dernière vanne. J’aurais franchement pu m’abstenir mais trop tard c’était sorti.

– Trop tard les gars, nous avons gagné.

– Bande de connards, dit une voix au fond d’un Zodiac, mon grand-père résistant a été fusillé par les nazis. On va vous éclater comme des merdes.

Je ne sais pas trop ce qui aurait pu nous arriver avec ces authentiques durs à cuire bien échauffés, armés, costauds et dangereux, mais c’est à ce moment là que le régisseur est arrivé en courant

– Bon qu’est-ce que vous foutez là les gars ? On vous cherche partout !  Magnez-vous ! Une dernière prise et on repart sur Perpignan.

Mine de rien, il nous a sauvés le coup sans le savoir. Et la Wehrmacht se retira en bon ordre, laissant le terrain aux commandos de marine qui tiraient la gueule comme si on venait de leur retirer leur proies, nous en l’occurrence.  Zone : un point – Commando de choc : Zéro. On s’en tirait pas mal une fois de plus. Il était grand temps de retrouver Perpignan toujours sans visa …

Richard Walter

[1] Le Berger des abeilles est un téléfilm français réalisé par Jean-Paul Le Chanois pour l’émission Cinéma 16, à partir du roman éponyme d’Armand Lanoux. Il fut diffusé les mercredi 24 novembre 1976 et samedi 18 février 1978 sur FR3.

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