Sur la route

Perpignan sans visa

Le Castillet Perpignan – ©Geneviève Delalot pour A l’oeil

Perpignan dans les années 70 c’était un peu comme un terminus de la route avant la frontière.

Une ville de province qui roupillait sous le soleil, des cinés pornos pour les Espagnols d’à côté qui raquaient des forfaits aller-retour depuis Barcelone incluant une dizaine de films de cul. Les types remontaient dans leurs bus le cerveau rempli de foutre pour se taper les cent quatre-vingts bornes du retour…

Il y avait déjà la vieille ville, le Castillet, les gitans du quartier Saint-Jacques et leur réputation qui n’était plus à faire et puis, point central de la zone du coin, la place Arago, vierge à cette époque de toute terrasse ou tonnelle, et dont les bancs étaient squattés toute la journée par des zonards à l’allure patibulaire, mais au fond de braves gars…

On vivait là, on y dormait à l’occasion, c’était ici que battait le cœur de la ville et non dans la gare de Perpignan, comme le prétendait Salvador Dali le célèbre illuminé catalan. Un biotope et sa microfaune où je me fondis en débarquant un beau matin après une nuit en camion.

Un des hôtes les plus remarquables du lieu était Michel. On ne savait rien de lui à part son prénom. Il était clochard. Un gros clochard, énorme, gigantesque qui passait ses journées à picoler sur un banc. Le soir il disparaissait on ne savait où et, chaque matin, il reprenait sa place sur son banc que personne n’aurait jamais eu l’idée de lui disputer car il était grand, gros et fort. Enfin aussi longtemps qu’il était à jeun. Il se poivrait sur place sans bouger. Toutes les heures, il appelait :

– Tiens petit, tu peux aller me chercher du vin ?

Il nous filait un peu de thunes et nous filions dans une cantine de la vieille ville pour lui rapporter le précieux breuvage. A raison d’un kil à l’heure, il commençait à être bourré un peu avant midi et, en fin de journée, il s’était torché en moyenne, cinq à sept litres d’un pinard poisseux et violet, le moins cher de la cantine.

Contrairement aux autres zonards qui en avaient toujours une bonne à raconter, Michel était peu loquace. On ne l’entendait guère sauf à prononcer la petite phrase rituelle. Nous allions au ravitaillement à tour de rôle car Michel, bon bougre n’était pas très regardant sur la monnaie.Ainsi filaient les journées sur la place Arago, monotones et avinées, avec des nouveaux qui arrivaient et des anciens qui disparaissaient.

Officiellement, tout le monde était venu jusqu’ici pour « faire les cerises à Prades ou à Céret. Dans la pratique personne n’avait jamais franchi la distance jusqu’au travail et, la seule fois où j’ai vu les cerisiers, c’est le soir où, empilés dans une vieille 2CV, nous avons été piller les vergers comme une bande de gros merles.

De toute manière les locaux préféraient embaucher des troupes de gitans plutôt que des fainéants comme nous. Et Perpignan, dernière ville avant la frontière, n’était pas un lieu qui poussait à l’action.

Comme les cafés autour de la place nous avaient tous déclaré persona non grata et parfois même viré à coups de pompes dans le cul, il n’y avait rien d’autre à faire que glander sur les bancs de la place en se racontant nos histoires foireuses, de voyage et parfois même de cul mais c’était plus rare. Quelques branleurs, se prétendant étudiants au Beaux-Arts du coin venaient nous voir pour passer le temps et fumer discrètement des pétards.

Tout se passait donc au mieux. Nous étions ostracisés, mais néanmoins tolérés sur la place. Jusqu’au jour où les flics s’emparèrent de tout ce qui trainait dehors, nous entassèrent dans trois estafettes pour nous larguer au milieu de nulle part entre collines et vergers. Ils repartirent en rigolant.

– Hé, les artistes, paraît que vous êtes venus pour la saison… Les cerises vous attendent. Et nous on veut plus vous voir en ville. Compris ?

– Bande d’enfoirés, murmura l’un d’entre nous, on reviendra c’est sûr.

Comme nous ne savions pas où aller et que les arboriculteurs catalans ne nous portaient pas vraiment dans leur cœur, il ne fallut que quelques jours pour que la petite colonie se reforme sur la place Arago.

Le soir même, la police débarqua. Quatre gardiens de la paix qui nous chassèrent sans grande conviction. La petite bande de zonards, peu désireuse de se faire cogner, reflua vers la terrasse du bar le plus proche.

Seul sur son banc, Michel ne bougea pas d’un poil de cul. Personne ne savait combien de bouteilles il avait séchées ce jour-là et, lorsque le flic s’approcha du banc, il le contempla d’un air comateux.

– Allez Michel, faut calter. Lève-toi.

Borborygmes vagues et quelques bulles violacées vinrent égayer le filet de bave qui s’écoulait de sa bouche aux chicots branlants… Michel était pétrifié sur son banc comme d’habitude à cette heure, et peut-être même un peu plus à cause du pétard d’herbe que nous avions partagé une heure plus tôt.

– Allez Michel, fais pas le con. Lève-toi, s’énerva un des flics.

Michel, lentement ouvrit un oeil, puis l’autre, contempla les flics, rota bruyamment et se rencoigna peinard pour reprendre sa sieste alcoolisée.

– Bon, ça suffit, s’exclama le gradé qui avait reculé devant l’odeur féroce du rot. Y’en a marre. Debout ou je te fous au trou !

Au mot trou, Michel  rouvrit les yeux et se leva lentement du banc. Il ne m’avait jamais paru aussi grand et gros dans son grand manteau gris. Le flic recula impressionné malgré lui. Michel se levait toujours, immense, se dépliait et, toujours plus grand, parvint enfin à se tenir debout  et droit comme un piquet.

Cela dura un très bref instant, puis il se mit à pencher, d’abord tout doucement, de façon imperceptible. Il regardait par-dessus l’épaule du flic qu’il dominait de toute sa masse, le regard perdu au loin vers l’infini et le paradis de pochtrons, rota encore une fois, puis, d’un coup, sans prévenir, tomba en avant comme une masse, tellement anesthésié par le jaja qu’il n’eut pas même le geste réflexe de mettre les bras en avant.

Il tomba comme un arbre abattu et s’écrasa de toute sa hauteur sur le goudron de la place. Son nez, qu’il avait fort long à la Cyrano, s’éclata comme un fruit mûr et le sang éclaboussa le pantalon du gradé, très occupé à ne pas se prendre Michel sur le coin de la tronche. Les quelques passants préféraient tourner la tête et regarder ailleurs pendant que Michel, couché sur le sol et le visage ensanglanté, reprenait son somme interrompu.

Il fallut que les flics se mettent à quatre et nous demandent de l’aide afin de le relever pour l’installer de nouveau sur le banc. Visiblement, ils ne savaient pas trop quoi faire du bonhomme et nous ricanions sous cape.

– Alors, vous le foutez au trou ou pas ?

Le brigadier nous regarda d’un air à la fois dégouté et fatigué. Il hésita quelques secondes.

– Oh et puis merde, Qu’ils se démerdent à la mairie avec vous, moi j’en ai ma claque.

Et la maréchaussée disparut. Police : 0 Zone : un point.

Aujourd’hui tout a changé. La place Arago est devenue chic et les bancs publics tout comme les zonards ont disparu pour céder le terrain à des terrasses chics. Mais l’ombre du grand Michel plane encore au-dessus des platanes quand souffle la brise du soir.

Richard Walter

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