Retour d'archives

D’Irlande à Paris, en passant par Londres, mes instants décisifs

Irlande, Dublin – Photographie © Pierre Abramovici / Fotolib

Je ne prétends pas être Cartier-Bresson, mais comme tout le monde j’en ai rêvé de ce fameux « instant décisif ».

On a oublié… Mais, avec l’agentique, il fallait attendre avant de voir l’image, le développement !  C’était toujours une surprise, bonne ou mauvaise. Voilà quelques photos où j’ai imaginé approcher ce fameux moment décisif.

Dublin, j’attends ma copine du moment qui doit arriver de France. Je me balade en ville et là, coup de chance, une explosion pas loin de la grande poste. J’apprendrai par la suite que cinq membres de l’IRA se sont évadés. Je ne suis pas loin.  J’y vais.

Surprise d’un journaliste irlandais de l’Irish Times : « Vous êtes déjà là les Français… Incroyable ! ». Heureux hasard surtout. Je fais les photos du trou dans le mur de la prison (publiées dans Libération) et je profite du bouclage du quartier pour photographier la Garda, la police irlandaise, et l’armée déployée dans les rues adjacentes.

La différence avec Belfast, c’est que les gens ne sont pas habitués, le climat est tout différent, les soldats ne sont pas sur le qui-vive et l’atmosphère est plutôt à la curiosité voire à la rigolade. On n’est pas à Belfast.

Un moment, un jeune soldat passe devant une porte cochère. Deux jeunes regardent le soldat qui me regarde et l’un d’entre eux me voit. C’est le moment d’immortaliser tous les regards. J’en ai oublié ma copine…

Irlande, Belfast – © Pierre Abramovici / Fotolib

Belfast, il est difficile de photographier dans les quartiers protestants. Les photographes, en particulier français, ne sont pas les bienvenus. Je n’aime pas y aller, j’ai un peu peur, territoire ennemi, en somme. Un vieil homme mange un hamburger, assis sur un muret. Derrière lui, un soldat se positionne. Ambiance traditionnelle. Je cadre soigneusement, soudain, l’homme me regarde et, à l’évidence, il n’est pas content, et, en même temps, je le sens troublé peut-être parce que je le dérange dans un moment d’intimité. Mais y a-t-il intimité quand on mange à l’ombre d’un soldat aux aguets ? C’est le moment ! Je le photographie. Derrière moi, des jeunes sortent d’un pub et me virent un peu brutalement du quartier… Pas grave, j’ai l’image.

Irlande, Belfast – © Pierre Abramovici / Fotolib

Belfast, les Anglais ont accepté de me laisser patrouiller avec eux, je vais y passer plusieurs jours. Un moment, je monte dans un véhicule. Position classique, un soldat est debout tourné vers l’avant, je ne vois que ses jambes. Un autre est tourné vers l’arrière, fusil sorti … Je fais presque machinalement le point sur le fusil et soudain, un gamin jaillit… Dans les pays anglo-saxons, le doigt d’honneur, c’est V à l’envers… Par réflexe, j’ai appuyé sur le déclencheur. Je l’ai eu…

Paris – © Pierre Abramovici / Fotolib

Paris, au petit matin, j’ai décidé de faire l’ouverture des bistrots, des magasins et de la vie en général. Place Furstenberg, je vois une vieille dame qui nourrit des pigeons. Image classique, trop classique.  Je tourne autour, je fais plusieurs photos peu satisfaisantes, la dame concentrée sur ses pigeons ne me voit pas. Un instant, fugace, elle a un regard, un léger sourire, d’une telle tendresse, j’appuie sur le déclencheur. Je sais que la photo est bonne. Je suis reparti sans qu’elle se soit rendue compte de ma présence.

Bejard – © Pierre Abramovici / Fotolib

Paris, les répétitions du Ballet du XXème Siècle. On a accepté de me laisser prendre des photos, à condition que je me fasse tout petit. Tout est incroyablement photogénique. Béjart, lui-même est extraordinaire, sur scène, au milieu de ses danseurs, il est beau, graphique.  Toutes les photos sont bonnes mais pas plus que ça… Il manque quelque chose. Béjart a une lampe torche dans sa main. il anime ses musiciens avec le rayon lumineux. J’essaie de capter cette image… Il n’y a pas assez de lumière, c’est flou.  Soudain, il déploie ses bras comme les ailes d’un oiseau… J’y suis, c’est l’instant, bref, mais c’est le bon.

Militant PS – © Pierre Abramovici / Fotolib

Paris, le Parti socialiste a perdu une élection. Les militants sont abattus, le 10 mai 1981 est encore loin. L’espoir est encore là et la déception n’en est que plus grande. Comme tout le monde, je cherche une bonne « plaque » et là, je vois un militant, anéanti. C’est la bonne…

Londres – © Pierre Abramovici / Fotolib

Londres, je me promène et je tombe sur ce que l’on appelait encore des « clochards ». J’ai toujours hésité à prendre ce genre d’image par pudeur, peut-être… Mais là, ce groupe est intéressant, pathétique,  les deux hommes sont saouls, la femme a l’air désespéré. Une seule image, j’y suis…

© Pierre Abramovici / Fotolib

Paris, une manif quelconque à côté du Musée d’Art Moderne.  Sans intérêt. Je tourne autour et je vois une affiche sympa. À côté, deux flics. Là encore, des regards, une position, et le bon moment…

Paris, commissariat de la place St-Sulpice – © Pierre Abramovici / Fotolib

Paris, j’ai passé une semaine avec les étudiants qui occupaient la faculté de Jussieu. J’étais tout seul, c’était très bien. Et, pour le coup, j’ai fait beaucoup de publications, en grande partie parce que j’étais l’unique photographe dans la fac.

Fin de l’occupation, prise d’assaut par la police, un mort. La situation est dramatique. Le lendemain, grande manifestation de protestation très violente… Les affrontements ont lieu tout autour du Sénat et notamment, place Saint-Sulpice. Des policiers se retrouvent bloqués devant le commissariat.

Leurs collègues les laissent rentrer sauf un pris à partie par les autonomes, les black blocs de l’époque, bien plus violents.

C’est tellement dur que le commissariat se barricade de peur d’être envahi. Le flic se retrouve à la porte, tout seul. Les affrontements risquent de tourner au lynchage. Face aux autonomes qui veulent manifestement lui faire la peau, il sort son arme…

Le moment est sidérant. Après le mort de la veille, y aura-t-il un autre drame ? C’est comme si le temps s’était arrêté… Sur le côté, notre regretté Georges Bendrihem de l’AFP. Je saurais après qu’il a un grand angle. Moi je suis face au policier, au téléobjectif. Quand on va comparer nos images, par la suite, manifestement, on a appuyé sur le déclencheur au même moment.

« Tire si tu l’oses » crie l’autonome. Instant décisif…

Hélas, Ben, son surnom, était à l’AFP… Aucune chance de vendre mon image. Avec le recul, j’aime bien ma photo et j’ai eu mon instant décisif.

Ce qui est intéressant, c’est qu’aucune de ces photos ne s’est vendue… Aucune ! Alors ces instants décisifs sont restés mes instants… Qui sait, aujourd’hui, peut-être présentent-elles un intérêt ?

Pierre Abramovici

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