Histoire

Madame est servie !

© Cecil Beaton Studio Archive

Pendant longtemps, la photographie s’est vu attribuer la qualité incontestable de restituer la vérité toute nue de façon indubitablement objective, croyance que Saint Thomas n’aurait assurément pas renié.

Aujourd’hui, la tempête numérique, ses outils performants et les performances de manipulation qui les accompagnent ont un peu à peu érodé cette naïve conviction même si un bon bout de chemin reste encore à faire pour atteindre un niveau satisfaisant de sens critique et de légitime méfiance.

Pourtant la pratique du montage trompeur ne date pas de ce matin et on peut citer par exemple les « rectifications » pratiquées sous Staline ou Mao où, au gré des faveurs dictatoriales, des compagnons de route disparaissaient photographiquement et surtout physiquement.

Citons plutôt une duperie plus facétieuse et bien moins dramatique que réalisa, il y a bien des décennies, le photographe de mode et de portraits britannique Cecil Beaton . Egalement scénographe et créateur de costumes pour le théâtre et le cinéma, très introduit dans le milieu mondain londonien de l’époque, il travailla pour Vogue, Harper’s Bazaar et Vanity Fair, photographiant mannequins et stars hollywoodiennes. Même la jeune princesse Elisabeth, future reine deuxième du nom, posa pour lui et s’en trouvant fort satisfaite, elle fera de lui le photographe de la famille royale.

« De la femme de ménage à la douairière »

Dandy, esthète, un brin snob et blasé comme il se doit, il navigua dans le « beau monde » photographiant des célébrités et moult femmes belles et élégantes, bien que cela ne soit pas sa tasse de thé personnelle. Plaisanterie ou provocation, dénonciation du glamour superficiel de son milieu, il réalise, à la fin des années 30, un triptyque baptisé très irrespectueusement « Charwoman to Dowager » (« De la femme de ménage à la douairière »).

En trois images, il transforme sa brave femme de ménage, parée de quelques bijoux, de fleurs et même d’un oiseau empaillé, en une aristocrate amaigrie, rajeunie et un peu hautaine.

L’image centrale dévoile le pot au roses de la manipulation par des annotations manuscrites listant toutes les nombreuses retouches nécessaires à cette métamorphose.

C’est à la fois une démonstration du savoir-faire de l’auteur mais aussi, bien que ce ne fut certainement pas son intention, une invitation à lire l’oeuvre à l’envers, comme une critique ironique transformant la duchesse en manieuse de plumeau. Et gardons en tête ce témoignage venu du passé qui nous enseigne qu’une image peut être trompeuse, ainsi que les mots de l’artiste catalane Anna Malaria: «La photographie est une empreinte de la réalité, mais personne ne fixe le degré de véracité de la réalité photographiée. »

Gilles Courtinat

Crédit photo :
© Cecil Beaton Studio Archive

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.