Sur la route

A table !

Photographie (c) Gérard-Aimé / Ville de Paris / BHVP

Sur la route, sans une thune en poche, une des préoccupations de base, à part bouger, c’était de trouver à bouffer. La liberté de glander a un prix. La bouffe aussi.

Cette quête de nourriture n’était pas simple et il fallait souvent recourir à toutes sortes d’expédients pour se remplir l’estomac.

Au fil des jours, j’ai découvert que j’1étais omnivore et que, lorsque l’on a vraiment faim (je ne parle pas de ces petites fringales de spots publicitaires genre deux doigts coupe-faim mais d’un estomac qui gargouille car il est vide), on fait ventre de tout ce qui est comestible. J’avais vécu une enfance et une adolescence confortables, trois repas par jour assurés sans problème et d’un coup, je devais me débrouiller tout seul pour trouver ma nourriture. En 1976, il n’était plus question de jouer la carte du chasseur, pas plus que celle de la cueillette, cette dernière option se présentant toutefois à l’occasion face à un verger sans surveillance.

La stratégie la plus simple consistait à se faire payer à bouffer par celui qui nous prenait en stop. Coluche en a fait un sketch pas très éloigné de la réalité. Mais ce procédé restait aléatoire et parfois, on tombait de haut. Le baba cool dans son bus Volkswagen se révélait pingre au-delà du possible, alors que le gros bourgeois dans sa berline faisait parfois montre d’une générosité inattendue. Certains allèrent jusqu’à m’inviter chez eux pour partager le repas familial. L’habit ne fait pas le moine, et j’ai appris en zonant à ne plus me fier aux apparences.

Quand la faim se faisait par trop pressante, il restait toujours la possibilité d’entrer dans un supermarché et de chourer. J’ai toujours été un piètre voleur. Ce n’était – et ce n’est toujours – pas mon truc. Je me souviens du jour où, ayant réussi à taxer un saucisson de belle taille, je fis la queue à la caisse pour payer une barre chocolatée à 50 centimes, histoire d’avoir l’air honnête. Les codes-barres n’avaient pas encore envahi la planète, il suffisait donc d’avoir la main leste et de planquer le larcin.

« Au moment de payer, la caissière qui prit ma barre chocolatée, n’avait d’yeux que pour la formidable érection  qui gonflait mon jean. »

Ce jour-là, j’ai eu l’idée malencontreuse de glisser le saucisson dans mon pantalon, me rendant compte, mais un peu tard, que ce n’était pas une bonne idée. Au moment de payer, la caissière qui prit ma barre chocolatée n’avait d’yeux que pour la formidable érection qui gonflait mon jean. Je pense que la malheureuse avait compris que j’avais volé quelque chose, mais n’osait pas – de peur d’une réponse salace – me demander ce que je cachais là.

J’ai payé ma barre avant de sortir sans encombre, mais, des années après, j’ai toujours un peu de remords pour cette pauvre caissière.

D’autres routards n’avaient pas mes scrupules. Le plus fou que j’ai croisé se disait gitan. Va savoir. Rencontré sur un bord de nationale quelque part en France, il m’avait proposé de faire un bout de chemin ensemble “parce que c’est mieux à deux et t’as l’air sympa”. Et c’est parti comme ça.

Ca faisait des plombes qu’on tapait le stop en plein cagnard au bord de la N10 vers Angoulême et pas une caisse ne s’arrêtait. Ils étaient pourtant nombreux sur l’asphalte, en ce début d’été. Mais les départs en vacances, avec la bagnole bondée, les gamins à l’arrière, les valoches sur la galerie et les coffres arrière bourrés de tout un barda, sans compter le plan de route détaillé établi la veille (on s’arrêtera pour manger au petit routier de Couhé-Vérac s’il n’y a pas trop de cons sur la route pour casser ma moyenne) ne laissaient pas de place à l’imprévu. Surtout quand il avait nos tronches. Pedro proposa alors que nous marchions jusqu’au centre commercial qui, d’après le panneau était « à 5 minutes ».

Les minutes en bagnole ça fait des kilomètres à pied et, une heure plus tard, nous arrivons, en sueur, à l’entrée d’un gigantesque Mammouth (vous dire si cette histoire date !), un hypermarché avec parking géant et tout et tout. Pedro me regarda et dit :

– « Te bile pas, laisse-moi faire, c’est tous des narvalos là-dedans ».

Nous entrons, Pedro chope un caddie et commence à le remplir de bouffe en fredonnant. “pain, vin, calendos, jambon, gâteaux ”…. Se tourne vers moi :

– « T’y connais quelque chose en jaja, j’sais pas quoi prendre moi. »

On a pris le plus cher à tout hasard. Deux bouteilles. Un quart d’heure plus tard, après avoir un peu galéré pour trouver un tire-bouchon, des assiettes et des couverts plastique – il était vraiment énorme ce foutu mammouth, on arrive au rayon camping et là, mon Pedro se détend et dit :

– « Bon, c’est l’heure du pique-nique. »

Le rayon était moitié dedans et moitié dehors, avec du grillage pour empêcher qu’on sorte par-là, ou qu’on pique les tentes, les tables ou les chaises de camping. Ou même les caravanes on ne sait jamais jusqu’où peut aller la folie des grandeurs chez les voleurs.

Pedro chopa alors une glacière pour mettre les bières au frais, et, avec l’aide du couteau, raflé quelques gondoles plus haut, se mit à confectionner de gros sandwiches au foie gras.

– « Alors frérot, on est bien ici, oui ou non ? lâcha-t-il tout sourire »

On s’était installé dehors pour profiter du soleil. Il y avait une table avec des chaises, un parasol, tout un truc organisé pour te donner envie d’acheter le bazar.

« T’as vu, y’a même des chaises longues pour bédave après la graille » constata Pédro en rotant un bon coup avant de commencer à rouler un pétard.

C’est vrai qu’on était bien peinard à digérer, vautrés dans des transats, quand d’un coup est arrivé un gazier avec un badge.

– « Ben ça va les gars ? Vous vous faites pas chier ! »

– « Franchement, on est bien », lui rétorque Pédro, mais ça serait top si t’avais du feu, j‘ai pas trouvé les briquets dans ta cambuse.

– « Caltez de là, bande de merdeux », répondit le mec, ou j’appelle les flics ! (le vigile n’était pas encore une espèce aussi commune qu’aujourd’hui)

– « Putain, comment tu me parles », gueula Pédro en se levant brusquement de son transat, mange tes morts connard ! Je suis un gitan, moi, et je vais te crever !

Il sortit alors un autre couteau de sa poche, pas en plastique, une vraie lame, cran d’arrêt et tout, qu’il pointa en direction du type qui s’était déjà taillé dans le magasin en appelant des secours.

– « On s’arrache fissa », jeta Pedro, « ce con va rameuter les autres ».

En zigzaguant dans les entrailles du Mammouth, on a réussi à sortir sans se faire pincer. Sur le parking, Pedro me regarda

– « Quel con, j’avais pas fini mon dessert ! »

Il était bien sympa, Pedro, mais un peu trop speed pour moi. Et moi j’étais cool pour un narvalo, mais j’étais pas gitan. Du coup, après avoir fumé le pétard, on s’est séparé là sur le parking au cas où les bourres auraient cherché deux zonards. Mais ce jour-là, au moins on a vraiment bien bouffé.

Richard Walter

 

 

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