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A Beyrouth, pour l’agence Fotolib, j’attends l’intervention des Américains !

Mis à jour le 10 novembre 2021 par Redaction

Liban, Beyrouth, 1975, combattant phalangiste – ©Pierre Abramovici

Depuis 1974, la grande affaire de Fotolib, c’est le Portugal et la Révolution des Œillets. Tout le monde y va. Pas moi (pas encore). Moi, je suis toujours sur mon conflit en Irlande du nord. Cependant, au printemps 1975, des combats éclatent au Liban entre « palestino-progressistes » et phalanges chrétiennes.

En juin 1975, j’ai l’idée de proposer un reportage à Beyrouth. Sauf que j’y vais sur une mauvaise analyse. En fait, je propose d’y aller pour attendre… l’intervention des Américains ! J’ai dans la tête 1958 quand l’armée américaine est intervenue pour s’interposer entre les phalangistes et des nationalistes arabes. L’idée est que les combats vont être courts et que les Marines vont séparer les belligérants. Calcul complètement faux comme chacun le sait…

Au début, il y a très peu de journalistes sur place, notamment Philippe Rochot pour Antenne 2 et Radio-France, Dominique Baudis pour la Une (ndlr: TF1) et Philippe Lapousterle pour RMC. C’est évidemment très formateur… Cela étant, comme une guerre civile est un événement peu familier à Fotolib, Gérard-Aimé m’a muni d’une accréditation et m’a recommandé de me présenter aux diverses autorités, y compris aux différentes milices. J’y vais et évidemment tout le monde se moque de moi.

C’est une guerre civile, il n’y a plus d’autorité nulle part ! A tout hasard, je vais à au journal L’Orient le Jour rencontrer son directeur, également correspondant du Monde, Edouard Saab. « La guerre va se terminer incessamment, mon garçon, vous pouvez rentrer chez vous… » Fine analyse, 25 ans de combats et Saab sera tué l’année suivante !

« A part ça, j’ai la trouille tout le temps »

Liban, Beyrouth, 1975 – ©Pierre Abramovici

Je suis les autres journalistes faute de bien comprendre la situation. Je les colle. Philippe Rochot, exaspéré, me vire de sa voiture alors que j’essaie de m’incruster sur une interview exclusive du chef des milices druzes, Kamal Joumblatt. Tant pis, je vais chez les phalangistes. En sortant de leur QG, j’aperçois dans une salle de réunion une énorme photo de Pierre Gemayel, leur fondateur, avec Hitler aux Jeux olympiques de Berlin en 1936. Je vais pour immortaliser la chose mais un des gardes me fait comprendre qu’il vaut mieux ne pas essayer. Je n’insiste pas. Dommage…

A part ça, j’ai la trouille tout le temps. En particulier, dès qu’il y a un coup de canon ou une rafale, je sursaute, je n’arrive pas à m’y habituer (ça viendra) et finalement, je ne sais pas trop comment m’y prendre. En plus, les obus tombent de n’importe où, et la tendance lourde ce sont les tireurs sur les points élevés qui abattent tout ce qui bouge.

Hervé Chabalier, alors grand reporter au Nouvel Obs m’engage, en quelque sorte, et me prend sous son aile. Mais ça ne se passe pas du tout comme il l’imagine. Un moment, on va chez des contacts chrétiens. J’écoute avec attention ce qui se dit. Je ne prends pas une photo. Mieux, il m’emmène sous un intense bombardement dans une école où se trouvent des combattantes palestiniennes. Des filles en treillis, armes à la main… Quel reportage ! Une Américaine, blonde, très jolie, les a rejointes. Elle combat, elle aussi. Fasciné, là encore, j’écoute. A la fin de la journée, Hervé Chabalier : « alors, les photos ? »

– « Ben, je n’en ai pas fait, j’ai écouté et regardé, c’était passionnant… » On imagine la réaction de Chabalier.

Des décennies plus tard, quand on se voit, il me félicite encore d’avoir quitté la photo et d’avoir rejoint la télé. Pour lui, c’était évident, je n’avais pas la vocation mais je ne le savais pas encore. En attendant, il m’emmène à Chypre. Mgr Makarios, le chef de l’Etat chypriote grec, déposé par les colonels grecs, est rentré dans son pays après la fin de la dictature, il y a quelques mois. Je dois assurer le reportage complet pour l’Obs. Là, ça se passe beaucoup mieux. Je fais ce qu’il faut, notamment une image de Makarios, en couleur, cadrée exprès pour la couverture du journal.

« J’écoute, je regarde, et, je ne fais pas de photos »

Mais une fois de plus, mon ignorance et ma curiosité me font rater beaucoup. Un soir, il est prévu un immense concert de Mikis Théodorakis et de Maria Farantouri, sa chanteuse. Naturellement, je couvre le concert. Mais après, tout le monde se retrouve dans un hôtel de Nicosie. Evidemment, j’écoute, je regarde, et, je ne fais pas de photos.

Un moment, un type cherche un partenaire pour jouer aux échecs. Je me propose, je pose les appareils et on joue. Il est accompagné d’une femme, l’air assez sévère qui nous regarde jouer. J’apprendrais ensuite que mon partenaire de jeux était Aléxandros Panagoúlis, un héros de la lutte contre la dictature, emprisonné et torturé par les colonels. L’année d’après, il va mourir vraisemblablement assassiné. Quant à sa compagne, rien moins que Oriana Fallaci, l’une des plus célèbres journalistes de l’époque. Là encore, pas de photos !

Au bout de deux mois, je dois rentrer. Je n’ai plus un sou et plus de pellicule. J’y retournerai mais il faut bien se ravitailler. En partant, je prends un de ces taxis Mercédès conduit par un Arménien. Et, forcément, je me fais braquer. Je lui laisse tout ce qui me reste et je le supplie de m’amener à l’aéroport car la rumeur veut qu’il va être fermé. Je rentre finalement à bon port, les poches vides, incapable de payer le taxi à Paris et c’est finalement Gérard-Aimé qui paye au pied de l’immeuble de l’agence.

A Fotolib, quand je rentre, je suis bien obligé d’expliquer pourquoi mes reportages sont si factuels et si peu développés sur les à-côtés. Ma réputation va être ainsi faite, je suis nul ! Mais, gentiment, on me garde…

En plus de passer plus de temps à écouter et observer qu’à photographier, j’ai une fâcheuse tendance à prendre des photos en couleur, invendables. A l’époque, on travaille presque exclusivement en noir et blanc.

Un exemple type, un jour calme à Beyrouth, on risque juste de se faire descendre par des tireurs isolés. Aujourd’hui, on les appelle « sniper », conséquence de l’influence du cinéma américain ! Je suis à la lisière d’un quartier chrétien nommé Ain El Remmaneh. Là, il y a quelques semaines, a commencé la guerre civile… Pas un bruit, seuls les craquements du verre cassé qu’on écrase au sol, des chiens aboient, l’appel du muezzin au loin, et une femme….  J’ai pris la photo en couleur, mais la couleur se vend mal à l’époque, surtout pour une photo horizontale. Alors, à Fotolib, ils la passent en noir et blanc et la vendent comme ça.  Voilà l’original, l’agrandissement noir et blanc et une publication typique.

J’aime la photo mais le photojournalisme, ce n’est peut-être pas mon truc. Mais, après tout, je n’ai encore que 19 ans… et, demi ! Gag récurrent.

Pierre Abramovici

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