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Bac en poche, je débute à l’agence Fotolib

Photo (c) Richard Goldfarb

Ça y est, j’ai passé mon bac au printemps 1973, et je n’ai aucune envie de faire des études supérieures. L’été, en Irlande comme d’habitude, j’ai pris de l’assurance et j’essaie de photographier davantage de soldats anglais en situation.

Ils m’ont arrêté et m’ont donné une intéressante autorisation de photographier partout, sauf les sujets militaires ! On reconnaît bien là l’humour des Anglais, puisque, en fait, je ne peux presque rien photographier. Mais ça les fait rigoler…

Se pose maintenant la question

de mon avenir professionnel.

De 1968 à 1973, des premières manifs au lycée, jusqu’au feuilleton irlandais, je me suis lentement construit une vocation. Depuis déjà un moment, je donne gratuitement des photos – essentiellement de manifs -, à des journaux gauchistes comme Rouge ou Tribune socialiste

Au bahut, j’ai fini ma carrière de chroniqueur photo avec les manifs contre la loi Debré. Et, fasciné, j’ai vu apparaître un nouveau journal que nous nous arrachons tous : Libération. Forcément, après avoir quelque peu flâné, à l’automne 1973, j’y vais.

A Libé, c’est un vaste foutoir !  Je ne sais absolument pas, ce que je dois dire et, quoi demander. Peut-être y faire de la photo….  Je tombe d’abord sur un type sympa, avec l’accent italien, Elio Comarin [1].

Gentiment, il me renvoie à un autre type sympa, Frédéric Laurent [2]. Hasard, il est né à Monaco, comme moi. Les deux m’expliquent que si je veux être photographe – je ne m’imagine pas un instant écrire un article -, je dois aller à côté de la République, rue René Boulanger, dans une agence sœur du journal : Fotolib.

Me voici donc, timide, bientôt 18 ans,

dans le saint des saints.

Paris années 70 – Réunion à l’agence de presse Fotolib. De gauche à droite : Gérard-Aimé, Francine Bajande, Danielle Guardiola, Caroline Lespinasse, Michel Puech. Photo (c) Christian Poulin

En fait, c’est un appartement transformé en local professionnel. Avec le labo à gauche de l’entrée, la salle de réunion à droite et le « secrétariat – bureau de direction » au fond où me reçoit, toujours gentiment Gérard-Aimé. C’est le patron de l’agence. Si le concept de patron a un sens ici.

France, Paris, années 70 – Marc Sémo, photographe à l’agence de presse Fotolib Photographie (c) DR/ Fotolib / Ville de Paris / BHVP

Je vais y croiser Marc Semo qui m’accueille également. Plus tard, aussi étonnant que cela paraisse, ils vont recruter une sorte de rédacteur en chef, Pierre Assouline, qui n’aura pourtant jamais fait une image de sa vie, en tout cas pas en professionnel et dont l’avenir ne sera pas la photo, comme nombre d’entre nous…

Beaucoup, beaucoup de monde passera par Fotolib jusqu’à la faillite en 1978. Michel Puech, lui-même un des fondateurs, recensera plus d’une centaine de photographes qui passeront, au fil du temps, par l’agence. Des anonymes, des célèbres comme Yan Morvan, Pascal Pugin, Pascal Lebrun, et bien d’autres.

Moi, je suis un débutant, un sans-grade. En outre, Jean Claude Trastour [3] qui assurera assez vite la direction effective de l’agence, considère que je n’ai aucun talent. Bon, on verra…

Tu connais l’Irlande, vas-y !

Brassard de presse – (c) Collection Pierre Abramovici

Premier problème : quoi montrer pour prouver que je suis capable ? L’Irlande, bien sûr ! Ça tombe bien, j’ai plein de photos et le sujet ne passionne pas vraiment mes futurs camarades.

Bien, me dit Gérard-Aimé, puisque tu connais l’Irlande, vas-y et on vendra tes photos. Si elles valent quelque chose ! Et les sous ? On te donne de la pellicule et on partage 50/50 les frais. Il faut que trouve de l’argent.

Je me fais embaucher quelques semaines comme grouillot dans une entreprise, à l’époque c’était facile de trouver du boulot; et, ensuite avec le salaire, départ vers l’Irlande et mon nouveau métier.

Autre problème, je n’ai pas de carte de presse. Fotolib me fournit un truc qui pourrait faire l’affaire. Je vais l’utiliser jusqu’en 1975. Plus tard, j’aurai le graal, la vraie carte de presse [4];  mais ne pas en avoir ne m’empêche pas de travailler. On se refile des brassards de presse pour aller dans les manifs, j’ai même gardé un de ceux que m’avait donné Gérard-Aimé, le sien peut-être…

Et surtout, j’adhère au Syndicat National des Journalistes dont, par la suite, je deviendrai un des responsables pour la photographie avec Guy Plazanet. J’adhère également à l’Association Nationale des Journalistes, Reporters, Photographes et cinéastes (ANJRPC) où je sympathise avec Roger Pic, Robert Doisneau, Paul Almasy et d’autres encore.

Une nouvelle vie commence.

Pierre Abramovici

Tous savoir sur l’agence Fotolib

Notes

[1] Elio Comarin (né le 8 février 1944) est Journaliste puis rédacteur en chef dans les quotidiens Libération

et Le Matin de Paris, et à Radio France internationale, en charge surtout des affaires internationales

[2] Frédéric Laurent (Monaco, 1946) est journaliste. Membre fondateur de Libération, puis collaborateur au Matin de Paris, il a conseillé François de Grossouvre à L’Élysée, de 1981 à 1982. Grand reporter à TF1, il est également producteur et directeur des éditions Montparnasse, qu’il a créées.

[3] Jean-Claude Trastour, natif de la Drôme est ami de jeunesse de Gérard-Aimé, il fut le premier commercial de l’agence Fotolib avant d’en devenir le président du conseil d’administration puis l’administrateur et, enfin le liquidateur. Fin cuisinier il a ouvert ensuite le restaurant La Connivence près du quartier de la Bastille à Paris.

[4] La Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP) est l’unique organisme chargé de distribuer les cartes d’identité des journalistes professionnels.

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