Irak

Chronique d’une unité américaine en Irak par un reporter photographe

Mis à jour le 13 mai 2022 par Redaction

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Hubert Picard, est un reporter, photographe de guerre. Il a couvert des conflits en Yougoslavie, au Proche-Orient, en Afghanistan et en Irak. En Irak, il séjourné à OP3, un poste avancé de l’armée américaine à Karmah. Il raconte le quotidien des GI’s.

Ecouter l’entretien accordé par Hubert Picard à WGR

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Hubert Picard

OP3 Road, le titre du récit d’Hubert Picard est également le nom donné par les américains à l’artère principale de Karmah, cette bourgade proche de Fallujah qui de 2005 à 2007 a été le coin réputé le plus violent d’Irak.

De janvier à juin 2007, Hubert Picard a été « embedded » avec la compagnie Baker du 3-509ème Airborne. Il est le premier journaliste à mettre les pieds à Karmah. Il débarque au camp fortifié OP3, le lendemain de la mort du sergent Ryan Baum « snipé » par les « insurgés ».
Les « insurgés », les « terroristes » ? Comprenez les militants d’Al-Qaida, mouvement qui est, à l’époque, fortement implanté dans le secteur.

« Lorsque j’ai atterri dans cette base, en guise de bienvenue, Bell m’a averti : ce qui différencie la planète Karmah d’une autre planète se résume en quelques mots, pour le côté soft, la chaleur, plus suffocante ici que partout ailleurs dans le pays, les sanitaires qui suintent et l’odeur des chambres ; pour le côté hard, les tirs de mortier, les mines, les Kalachnikov, les mouches et les moustiques plus bruyants et agressifs que des Stukas ; les cafards si gros qu’on n’ose pas les écraser, les araignées et occasionnellement, les scorpions ou les serpents. »

« A Karmah, sur les blindés, pas de pin-up ni de crocs de requin comme ils apparaissaient peints à l’avant des B52 durant la guerre du Pacifique. Depuis le Vietnam, les GI’s ne savent plus faire dans l’humour. » ajoute Hubert Picard quelques pages plus loin.

Effectivement, à la lecture de ce récit, on est très loin d’Apocalypse now. La guerre à Karmah, c’est une succession d’actions un peu routinières qui se résume à une seule chose : envoyer tous les insurgés du coin au paradis d’Allah.

Et, bien sûr, éviter de rentrer at home dans une caisse en bois avec la bannière étoilée comme dernière veste. A lire Hubert Picard, on comprend très bien que l’affaire n’est pas évidente. La mort rode jour et nuit autour d’OP3.

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First Sergent Tom Campbell, le sniper ©Hubert Picard

SergeantRyanJohnBaumLa veille de l’arrivée du reporter, Ryan Baum, le spotter du First Sergent Tom Campbell a pris une balle dans la tête, balle destinée à son sniper, Tom Campbell… Hubert Picard fait de précises descriptions du travail du sniper qui rappellent celles de Jean Hatzfeld dans Robert Mitchum ne revient pas (Ed. Gallimard 2013), une histoire de tireur d’élite pendant le siège de Sarajevo en 1992.

Les snipers fascineraient-ils les écrivains reporters ? En tout cas, ce « travail » fournit un contingent important de traumatisés. Hubert Picard, s’attache à Tom Campbell. Ils deviennent amis et se retrouvent en Afghanistan, puis aux USA… Au fil des pages, on découvre la personnalité et les angoisses du First Sergent.

Autre façon de mourir à Karmah : les IED. Ces petites bombes déclenchées le plus souvent par téléphone font d’autant plus de ravages qu’il est très simple pour les insurgés de savoir où les poser. Les Humwee doivent emprunter OP3 Road. Il n’y a qu’une seul rue à Karmah ! Si on peut appeler cela une rue !

Entre les débris de toutes sortes, les poubelles, les vieux papiers, il faut un œil attentif pour déceler la pose d’un de ces engins ! Hubert Picard décrit tout cela méticuleusement. Indiscutablement en lisant OP3 Road, on est en Irak ! Tout juste si l’on n’étouffe pas de chaleur et, si l’on ne sent pas l’odeur de pisse de chien qui envahit le camp.

« Breaking doors ! »

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©Hubert Picard

« Breaking doors ! Doc adore. Ici, nul besoin de sonnerie ni de carillon. On se la joue porte ouverte et on s’invite chez l’autochtone sans faire dans le détail. Un bon coup de Converse à semelles lunaires dans les lourdes et ça valse mieux que Strauss. En cas de résistance, on prend le fusil à pompe. Après ça, le proprio n’a plus qu’à changer les portes. »

Ce n’est là qu’une citation parmi 300 pages d’action. Hubert Picard nous fait partager la chaleur régnant dans les Humvee, l’inquiétude des GI’s quand une femme en sang, et nue sous son imperméable se présente à la porte du poste… Elle finira violée par les policiers irakiens alors que les GI’s les ont chargés de l’emmener à l’hôpital !

Avec l’auteur, on découvre un homme, qui se révèlera chrétien, littéralement vissé sur un fauteuil par les gens d’Al-Qaida. Je n’en dis pas plus, pour ceux qui liront le livre. C’est un des moments, où le lecteur, même peu sensible aux exploits guerriers, se sent proche des Bakers.

On compatira avec le reporter quand celui-ci ne pourra pas faire de photos lors d’une attaque : son boitier est couvert de boue. Sous le feu des insurgés, il a dû plonger dans un fossé visqueux…

Si le lecteur vit au plus près l’action, c’est qu’Hubert Picard est en osmose avec ces GI’s dont il partage le quotidien.  Dans l’entretien qu’il a accordé à WGR, il explique qu’il a été magnifiquement reçu par ses durs à cuire que sont les Bakers. Bien reçu parce qu’il ne les juge pas. Il se défend de prendre parti, mais il y a dans son récit une réelle empathie.

Beaucoup de correspondants de guerre le disent : on ne peut pas vivre avec une unité militaire sans éprouver un peu de sympathie, si ce n’est pour toute la compagnie, du moins pour certains de ses membres.

Pourtant Hubert Picard garde assez de lucidité, pour ne rien cacher des erreurs et des moments difficiles, y compris ceux du retour des guerriers dans la patrie de la super consommation.

« …la guerre est plus forte que Dieu »

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©Hubert Picard

« Je crois que le plus grand danger que la guerre nous oppose, c’est de finir par y prendre goût et se dire qu’elle est bien moins dangereuse que la cigarette ou l’alcool, moins destructrice que la drogue, moins abrutissante que les tabloïds et la téléréalité, moins inutile que la vie d’un type à l’existence pépère qui, d’une certaine façon, n’a jamais existé et n’existera jamais. J’ai peur de me dire que la guerre est plus forte que Dieu » dit Morales, le soldat pasteur de la compagnie.

Des mots qui résonnent comme ceux de Rémi Ochlik, tué à Homs en Syrie et qui écrivait : « La guerre est pire qu’une drogue, sur l’instant c’est le bad trip, le cauchemar. Mais l’instant d’après, une fois le danger passé, on meurt d’envie d’y retourner prendre des photos en risquant sa vie pour pas grand chose. »

A lire leurs témoignages, à les écouter, qu’ils soient soldats ou journalistes, on comprend que pire que la guerre, il y a le retour de guerre.

« Il leur arrive aussi de se raconter des anecdotes telle que celle de cette jeune femme qui a laissé un message sur le répondeur de son boy-friend pour lui annoncer qu’elle le quittait parce qu’elle le jugeait fou. Tout ça parce qu’au retour de la guerre d’Irak, il ne supportait plus d’avoir des gens autour de lui, que dans les supermarchés, il ne pouvait pas rester au milieu des rayons mais devait obligatoirement coller son dos à un mur, que subitement, ses jambes étaient prises d’engourdissement ou de crise de tremblement, que sa mémoire l’obligeait à se réveiller dégoulinant de sueur, que lorsqu’il se trouvait quelque part, il n’y était pas vraiment et lorsqu’on le remarquait, c’était parce que stressé, dévoré par des incendies intérieurs, il venait de frapper un mur d’un violent coup de poing. »

Un médecin militaire confiera à Hubert Picard : « Quand tu pars combattre sous la bannière étoilée et qu’à ton retour, les gens font peu de cas de ta personne, gardent leur distances, refusent de s’intéresser à toi, de t’approcher, de te regarder, parce qu’ils ne voient en toi que la démence ou le malheur et qu’ils craignent la contagion, tu ne peux pas encaisser sans avoir mal. »

Ces dernières décennies, peu à peu, les états-majors des armées, les directions des rédactions et celles des ONG prennent des mesures pour limiter les traumatismes, ou en tout cas les traiter. Mais il y a encore beaucoup à faire ! Malheureusement le seul traitement efficace, supprimer les causes de traumatisme, est une utopie.

Couvrir la guerre ou aimer la guerre ?

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©Hubert Picard

Hubert Picard, comme beaucoup de ses confrères, n’aime pas la guerre. Par contre, à l’inverse de beaucoup, il revendique franchement un goût de l’aventure, un goût du baroud et donc du risque.

La quarantaine sportive, il a le physique et la gueule du baroudeur. Un côté mercenaire déguisé en civil. Comme si la fréquentation des militaires avait modelé sa stature.

Dans la guerre, Hubert Picard aime surtout cette fraternité des armes qui enveloppe le pire et le meilleur de ce dont l’homme est capable. C’est ça qui lui plait !

« On dit de moi que je conduis ma vie comme un alcoolique paranoïaque atteint de folie suicidaire. » dit-il. Son attirance pour les zones de combat est un moyen d’exprimer son rejet d’une société où, je le cite : « derrière un discours convenable de tolérance et d’amour, les hommes cachent leur lâcheté, leur peur, leur hypocrisie. »

« Je refuse d’être assimilé à un paparazzi affamé de sensationnel, absorbé par sa condition de voyeur. Pour cette race de reporter, tant que désinformer paie cash, inutile d’encombrer sa conscience. Ce n’est pas pire que l’autre catégorie de journalistes, ceux dont la morale a érigé les principes de charité en société de secourisme international. Le genre tolérant par détermination profonde, aveugle par grandeur d’âme et laxiste par fait de mode. Ceux-ci ne comprendront jamais qu’on ne commente pas la guerre comme un paysage ensoleillé ou une croûte dans une galerie. »

On a compris, Hubert Picard n’aime pas beaucoup ceux de l’arrière. Il y a deux ans, lors de la sortie de son premier récit :  Itinéraire d’un touriste de guerre (Ed. L’Harmatan 2011), je l’avais déjà rencontré. Le baroudeur m’avait laissé perplexe. Le livre était intéressant mais mal ficelé.

Cette année il publie son second livre, beaucoup plus intéressant, beaucoup plus fort. Bien sûr, il y a encore quelques lourdeurs, quelques maladresses, des envolées un peu trop vengeresses et gratuites mais Hubert Picard est un homme qui ne mâche pas ses mots. Ce n’est pas si fréquent.

« La guerre, c’est le mépris de l’adversaire, trop de guerre, la phobie des hommes, les comptoirs de bar, l’exutoire. Surtout quand t’es confronté à un pâté d’intellos larmoyants, des privilégiés de la bonne conscience à l’absolution adaptable tant qu’il ne s’agit ni de patriotisme ni d’identité, qualités qu’ils ont perdues dans la contestation en même temps qu’ils ont égaré Dieu dans les supermarchés et vendu leur âme pour deux semaines par an au soleil, à claquer ce qu’ils ont mis une année entière à économiser. » Je vous ai prévenu Hubert Picard parle et écrit cash comme on dit aujourd’hui !

Michel Puech

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OP3 Road d’Hubert Picard

Éditions Kyklos – 20€