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1984-2014: Presse et cyberspace, trente ans d’errance

Mis à jour le 11 mai 2014 par Michel Puech1957-Revue-du-minitel

Depuis l’apparition en France en février 1984, sur le réseau Télétel, du système du kiosque 3615 qui permettait de facturer au détenteur d’un Minitel les services d’information, les directions des organes de presse n’ont cessé de tergiverser… Fallait-il basculer dans le nouveau monde cybernétique ?

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Publié dans le Club Mediapart

Après des décennies d’hésitation des éditeurs de presse, et d’absence de réflexion, il est étonnant de constater que peu ont répondu correctement à la question que posait la création d’un lectorat sur écran.

Ce n’est pas faute d’avoir été averti. Contrairement à de nombreux pays, la France a été à l’avant-garde de cette révolution technologique majeure de la fin du XXème siècle qu’est la télématique plus volontiers aujourd’hui appelé Internet.

Dès 1976, au Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes (CFPJ), Roger Cotel, un journaliste visionnaire, enseignait que la presse ne serait rien sans l’informatique et les télécoms.

Et, dès la fin des années 1980, il était évident que le réseau Télétel avec ses Minitel distribués gratuitement dans tous les foyers, préfigurait la future suprématie de ce nouveau médium.

Diffusion instantanée, interactivité en temps réel,  deux formidables atouts pour le journalisme.

Martine Tournier du Parisien Libéré, Roger Lajus d’Hachette Filipacchi et quelques rares autres vont batailler ferme pour obtenir du Ministère des Postes et Télécommunications, un numéro spécial réservé à la presse, le 3615, qui permettra de reverser des royalties aux éditeurs sur les sommes encaissées par l’opérateur. Le paiement en ligne, garanti par l’Etat !

Un privilège que les éditeurs de presse, aux premiers rangs desquels, Libération et le Nouvel Observateur vont s’empresser de détourner. Allant même jusqu’à louer à des messageries roses leur très officiel numéro de Commission paritaire des publications et agences de presse

La plupart des titres français, n’ont pas saisi l’historique chance qu’ils ont eue, entre 1985 et 1995, d’expérimenter le futur.  Les arguments sont risibles aujourd’hui  « Comment veux-tu que les gens tapent sur des claviers aussi petits ? » s’exclamaient les confrères. Les mêmes qui tweetent aujourd’hui à tour de pouce !

Dès 1986, tout journaliste curieux pouvait comprendre que les réseaux de télécommunications utilisaient des protocoles normalisés dans le monde entier, permettant d’espérer rapidement des interconnexions  over the world .  A l’automne 1986, Jean-Louis Fourtanier, de la société d’hébergement CTL, permettait un dialogue transatlantique entre terminaux à New York et Paris.

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De même, il était évident que la photo, le son et la vidéo « passeraient dans les tuyaux » dès que les débits le permettraient. Ce n’était qu’une question de temps…  Nous étions peu nombreux à piaffer d’impatience, nos enthousiasmes étaient tempérés par les ingénieurs, et ils eurent raison.

Au lieu de s’interroger sur la pertinence et l’avenir de ce nouveau médium, de réfléchir à la synergie « papier – écran », les patrons de presse  ont exploité, honteusement et parfois illégalement, la création du kiosque 3615 pour pomper  le miniteliste à travers l’utilisation des messageries roses et ont soutenu un « papier » qui, déjà, perdait beaucoup de lecteurs.

Pourtant, je me souviens encore parfaitement du pic de connexions enregistré par le 3615 AFP lors de la déclaration de la première guerre du Golfe. Les futurs internautes se jetaient sur leur Minitel pour savoir si les missiles irakiens allaient frapper l’Europe ! C’était un signe indubitable que l’information avait sa place dans les nouveaux réseaux.

Le mépris affiché pour le Minitel par les directeurs de presse mais, il faut bien le dire,  également par la grande majorité des  confrères, les a aveuglés et les a jetés, tête baissée, dans le « tout gratuit » de l’Internet.  Conduite étrange.

En 1994 le vent souffle de l’Ouest

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Cette année là, Bill Clinton est élu à la Maison Blanche. Son Vice-Président, Al Gore, est un passionné de nouvelles technologies. Dans son staff, il a un jeune homme, David Lytel, qui lui a fait un rapport particulièrement intelligent sur l’expérience française du Minitel.  Il a longuement enquêté et interviewé tous les « acteurs de la télématique française ».

Al Gore comprend que les services inventés par les français sont porteurs d’avenir. Achat en ligne de pizzas, de fleurs, de billets de train et d’avion, de concerts… Les américains comprennent tout de suite que de ce nouveau monde, ils doivent en devenir les leaders.

Dès 1985, à coup de lobbying auprès de la DG XIII de la Commission européenne à Bruxelles, à coups d’innovation dans le hard et le soft, ils avaient déjà mis en place un dispositif qui tendra à briser toutes les tentatives de regroupement des opérateurs de télécoms européens. Il ne fallait pas faire d’ombre à la Silicon Valley.  Ou, comme le photographe Doug Menuez, chroniqueur de la vallée, me le confiait en 2012 à Visa pour l’image : « Le Minitel ! Tous les ingénieurs de la Silicon Valley le connaissaient et étaient fascinés par l’expérience française ». Il se souvient d’un voyage à Paris pendant lequel Steve Jobs n’a pas cessé de pianoter sur le Minitel à l’hôtel !

En  juillet 1994, Al Gore  lance son opération « Autoroutes de l’information » qui n’est que le plagiat du système Minitel, mais en utilisant un autre protocole de réseau, celui de l’Internet !

Le 21 octobre 1994 est inauguré le site web de la Maison Blanche, et cet automne là, un avion privé fait le tour des capitales mondiales.

A son bord, les géants de l’informatique US de l’époque, en particulier Sun qui présente des stations connectées à Internet. Au Palais des Congrès, à Paris, sont invités tous les patrons de la télématique française. Au milieu des pontes, un jeune homme, David Lytel, leur « vend » ce qu’il a appris quelques années plus tôt à leur contact. Et le plus fort, c’est qu’il finit par les convaincre qu’ils n’ont rien inventé ! (cf: “Internet, Minitel and the Advent of the Hot Air Balloon” by Jean-Benoit Nadeau)

Que croyez-vous qu’il se passa ? La presse fut unanime : le Minitel était ringard ! On vous l’avait bien dit, c’était français. La solution c’était l’Internet gratuit !

1979 à Dallas, Salon Intelcom, le français Gérard Théry annonce « la fin de la civilisation du papier » !

1987 voix du parano

A Dallas, au salon Intelcom en 1979, Gérard Théry avait annoncé le lancement du service vidéotex grand public et clôturé son intervention en évoquant « la fin de la civilisation du papier ». Les américains avaient été surpris, mais ont réfléchi. Tout le monde en France avait rigolé. Jamais « le papier » ne serait supplanté …  On sait, ils savent aujourd’hui que l’information imprimée a perdu définitivement sa place de leader.

Même les radios et les télévisions, qui pensaient détenir un monopole, doivent se rendre à l’évidence, l’audimat des petits écrans tarit leurs revenus publicitaires.

Twitter, Facebook et consorts sont aujourd’hui les sources de l’info. AFP, Reuters, Associated Press confirment la véracité des faits déjà connus sur les réseaux sociaux. C’est un fait.

Un fait, mais une révolution ? Finalement, le journalisme a toujours consisté à vérifier les faits dont le public est acteur ou témoin. La seule révolution c’est que le public dispose aujourd’hui des mêmes moyens techniques que les professionnels de l’information.  Cela change les manières de travailler, mais pas la nature profonde du travail journalistique : vérifier et mettre en perspective.

En France, les premiers à l’avoir bien compris et mis en application, ce sont les fondateurs de Mediapart. Edwy Plenel est parti d’un postulat simple, l’information coûte cher à collecter et à traiter  et seuls les lecteurs peuvent accepter de payer ce prix, pour garantir leur liberté de penser. C’était simple, mais il fallait oser dans la morose ambiance de ce début de XXIème siècle.

Tous les autres organes de presse, ou presque, ont ramé. Changeant de cap au gré des nominations, au gré des innovations technologiques, de la disquette au CD, du modem à la fibre, de « l’ordi de bureau » à la tablette…  Chaque innovation fut l’occasion de brouillons changements de politique.

Abonnement, publicité, sponsoring, tout a été testé. Même l’appel à la générosité, pour ne pas dire à la charité, par souscription. Pour faire branché on appelle ça crowdfunding puisqu’aujourd’hui, toute innovation doit nécessairement être qualifiée dans un jargon « 2.0 ».

Trente ans après le lancement de la presse en ligne, le bilan est désastreux.

Des rédactions ont été décapitées de leurs têtes les mieux faites, les budgets des enquêtes, reportages, que ce soit en texte, en photo ou en vidéo, se sont réduits proportionnellement à la taille des outils de communication. Des gros ordinateurs de bureau, on est passé aux smartphones, des généreux budgets de reportages on est revenu à la débrouille et à la dépendance vis-à-vis des ONG,  des armées, des pouvoirs publics et des entreprises « sponsor » (sic).

Dans cet aveuglement, les patrons de presse français, souvent dépendants pour leurs autres activités de l’Etat, n’ont toujours aujourd’hui qu’une seule obsession : réduire les coûts rédactionnels.

Pourtant, de Mediapart à XXI, il paraît évident que l’internaute aujourd’hui ne cherche plus à se goinfrer d’info, mais souhaite une information précise, qualifiée, réfléchie.

Lassés de lire et de relire les mêmes copier/coller  de dépêches d’agence, les vrais lecteurs de presse se tournent souvent vers les blogs.

Nous souhaitons une bonne et heureuse année 2014 aux 40 000 lecteurs qui sont venus en 2013 lire 66 000 pages sur A l’œil. Nous remercions chaleureusement les 800 abonnés à notre newsletter de leur confiance.

Et nous n’oublions pas d’adresser nos meilleurs vœux à ceux qui nous lisent via Mediapart et L’œil de la Photographie. Vive 2014 !

Michel Puech

minitel sylvie languin
1983, un Minitel fait son entrée à l’agence de La Compagnie des Reporters, c’est la création du premier serveur télématique pour la mise en relation des photographes, des services photo et de l’agence. Photo: Sylvie Languin, secrétaire de rédaction à l’agence. (c) Christian Rausch

 

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