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Livres avec vue sur la guerre

Mis à jour le 29 septembre 2014 par Michel Puech

Au memorial des reporters à Bayeux: Edith Bouvier, Emilie Blachère, William Daniels
Au mémorial des reporters à Bayeux: A gauche Edith Bouvier, Emilie Blachère compagne de Rémy Ochlik, William Daniels

Aux 19èmes rencontres du prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, le salon du livre a connu un très grand succès. A côté du remarquable témoignage « Bosnia 1992-1995» et de « Révolutions », le livre hommage à Rémi Ochlik, le récit d’Edith Bouvier a retenu toute mon attention et j’espère la vôtre.


Livres avec vue sur la guerre

Cette article a été publié le 1er novembre 2012 dans Le Journal de la Photographie et dans Mediapart le 5 novembre 2012

La prunelle de ses yeux est noire comme la bouche d’un canon de revolver. Mais sous le regard tout à tour scrutateur, interrogatif ou rieur, il y a une bouche souriante qui lâche peu de mots à la fois. Edith Bouvier réfléchit avant de parler, et l’ironie n’est pas absente des ses propos comme dans le titre de son livre : « Chambre avec vue sur la guerre ».

Edith Bouvier, vous l’avez tous vue à la télé, allongée sur un canapé dans un quartier de Homs (Syrie) bombardé jour et nuit. Blessée, elle tentait de rassurer, dans une vidéo, sa famille et ses amis. Dans le même film, on voit le photographe William Daniels commenter avec calme la situation dramatique dans laquelle ils se trouvent en compagnie de Paul Conroy du Sunday Times Magazine, également blessé, et de Javier Espinosa d’El Mundo.

Quelques jours auparavant, le mercredi 22 février 2012, Mary Colvin, du Sunday Times, et Rémi Ochlik, de IP3 Press, sont morts sous le même bombardement. « Devant nous, sur les marches, Marie et Rémi sont allongés. Je m’appuie sur le mur, muette. William se jette sur eux. Face contre terre, je ne vois que le beau profil de Rémi. Ses yeux fermés, il semble s’être seulement évanoui. William s’assied à coté de lui. Il lui parle, lui tapote la joue pour le faire réagir, le réveiller. De Marie, on ne voit que la chevelure blonde. »

Commence alors une longue, et angoissante attente d’une hypothétique sortie de cet enfer. « Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Nous avons tellement fumé que la pièce est nimbée d’un voile de nicotine. Dehors la lumière du jour pointe à peine que déjà le bruit sourd et grave des obus s’abattant sur la ville reprend. Un premier impact. Je sens le sol bouger, doucement, un léger tremblement. Celui-là a dû tomber plus loin…./… Paul (ndlr : le photographe du Sunday Times ancien soldat de l’armée britannique) m’apprend à écouter les bombardements pour les appréhender, anticiper, déchiffrer pour ne plus subir la surprise. On a moins peur, on combat mieux ce qu’on connait. Il m’explique en fonction du son, de l’intensité du tremblement des murs, du sol, d’où viennent les tirs, où se trouve le char, s’il se rapproche ou s’il s’éloigne, s’il vise une cible particulière ou s’il arrose un quartier. Je découvre la langue de la guerre, que je ne parlais pas, que j’apprends à écouter, à comprendre, à traduire. »

Bayeux, le rendez-vous des reporters

Les rencontres Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre - Un hommage à la liberté et à la démocratie - 19è édition en 2012

 

Le récit d’Edith Bouvier est celui d’une correspondante de guerre. Même si le terme est, aujourd’hui, souvent refusé par les reporters, il n’en reste pas moins vrai que le travail journalistique « en zone de conflit », selon le vocable à la mode, est un travail particulier qui fait l’objet d’un petit livre fort intéressant « Grands reporters de guerre entre observation et engagement » dans la collection « Les rencontres de Normal Sup’ ».

« Dans ce métier de correspondant de guerre, que j’exerce depuis plus d’un quart de siècle, je n’ai jamais réussi à me débarrasser de la peur. » écrit Renaud Girard, confrère d’Edith Bouvier au Figaro, dans « Retour à Peshawar » (Ed. Grasset 2011) cité dans l’ouvrage précédent.

La peur, les blessures font partie du métier. Patrick Chauvel dont le corps est, selon Jean-François Leroy directeur de Visa pour l’image, « la carte des conflits du XXème siècle » ne cache ni ses peurs, ni les risques. Dans Les pompes de Ricardo Jésus il écrit :

« – C’est un métier dangereux que vous faites, vous, les journalistes.
C’est mon voisin qui se réveille.

– Ce n’est pas faux. Il est vrai que dès qu’on descend de l’avion, la moitié des gens que l’on va rencontrer vont essayer de nous tuer, les autres vont refuser de nous parler et ceux qui nous acceptent, et même nous remercient d’être là, vont tenter de nous utiliser en nous racontant leur version des faits. La “vérité”, qui est la raison de notre présence, sera quelque part au milieu de ce merdier qu’on appelle guerre ou révolution, à nous de la débusquer et de la proposer à ceux qui vivent dans le monde de la paix. Il faudra beaucoup de travail pour intéresser les gens qui ont aussi leurs problèmes. C’est-à-dire, faire notre métier. »

Dans « Chambre avec vue sur la guerre » Edith Bouvier parle de sa peur avec beaucoup de pudeur et rend un hommage appuyé, et mérité, au photographe William Daniels qui l’a assistée pendant leur interminable attente sous les bombardements. « Que voulais-tu que je fasse ? Que je me tire ? » me répond un peu énervé le photographe quand, le week-end dernier à Bayeux, je le félicite pour son courage et sa généreuse humanité. « Laisse tomber, je ne veux plus parler de ça. » me rétorque-t- il.

Il n’empêche, les projecteurs sont braqués sur les morts, sur les blessés, mais beaucoup moins sur les survivants et les obscurs qui oeuvrent pour sauver ou assister la vie dans ces situations extrêmes. « L’homme qui me portait me pose délicatement à l’arrière de la camionnette» raconte Edith Bouvier lors de la première tentative de sortie de Baba Amr, il « se tourne vers moi, me serre la main et repart chercher d’autres personnes. Je ne le connais pas, il ne me connait pas. Au péril de sa vie, il a sauvé la mienne. »

Aujourd’hui, William Daniels et Edith Bouvier n’ont qu’une angoisse, c’est que nous oublions tous ces syriens qui continuent de souffrir dans cette horrible guerre. Leur inquiétude est justifiée car le monde continue de s’enliser dans un silence honteux . Crainte de l’internationalisation du conflit, crainte d’une islamisation, on sent une réticence de l’opinion publique à soutenir les combattants de l’horrible et sanglant régime de Damas. Et quand l’opinion hésite, la presse traîne les pieds. Il n’est pas anodin que le jury du Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre ait, pour beaucoup de récompenses, préféré honorer le travail sur la guerre en Lybie, plutôt que les reportages en Syrie…

Chaque année, ils se retrouvent là, en Normandie, dans cette ville miraculeusement épargnée par les bombardements qui ont ravagé la région en 1944. On est à quelques kilomètres des plages du débarquement allié, c’est-à-dire à côté du plus grand cimetière de soldats britanniques et à deux pas de ceux des canadiens, des américains, des australiens et de tant d’autres nations…

Après les ravages d’innombrables conflits, du Vietnam au Congo, du Cambodge à la Bosnie, en passant par la Tchétchénie, l’Irak, l’Afghanistan, le Mexique et cent autres lieux où les civils ont payé le prix du sang, depuis 2010 ce sont les « printemps arabes » qui nous endeuillent.

 

Ainsi a commencé une macabre série…

Le maire de Bayeux se recueille devant la stèle des reporters tués en 2012 (c) Geneviève Delalot
Le maire de Bayeux se recueille devant la stèle des reporters tués en 2012 (c) Geneviève Delalot

Comme beaucoup de mes confrères, je n’oublierai jamais ce vendredi 14 janvier 2011, quand, dans l’après-midi, un coup de fil m’apprit que Lucas Dolega était grièvement blessé, atteint de plein fouet par une grenade lacrymogène « made in France », tirée par un policier tunisien. Il parait que ce ne serait pas un tir tendu, mais un rebond… N’empêche, le lundi Lucas Dolega était bel et bien mort.

Les révolutions et les guerres n’attendent pas la fin des deuils. La cérémonie pour Lucas Dolega au Père Lachaise était à peine terminée que ses amis avaient déjà leur billet d’avion en poche pour Le Caire. Dans « Révolutions », le magnifique livre hommage au travail de Rémi Ochlik, une consoeur témoigne d’un SMS envoyé par le photographe « J’y vais pas. On m’a déconseillé d’y aller. Je perds 600 euros de billet d’avion mais tant pis. Je ne veux pas mourir. »

Mais le lendemain, il envoie un courriel à sa compagne, Emilie Blachère, journaliste à Paris Match, « J’ai changé d’avis. Je serai au Caire demain à 4 heures du matin. » Et puis, comme tant d’autres, il va aussi en Lybie, où, le 20 avril 2011, Chris Hondros et Tim Hetherington trouveront la mort à Misrata. Tim Hetherington mourra dans les bras de Marie Colvin… D’Anton Harmmerl, un photographe sud-africain, on n’apprendra la mort que six semaines plus tard… Et puis, il y a tous ces confrères arabes, aux noms difficilement prononçables pour les occidentaux, et qu’on n’oublie de mentionner, même au mémorial des reporters de Bayeux, mais dont Reporters sans frontières tient nécessairement la macabre comptabilité.

Après quelques mois, le théâtre des opérations, comme disent les militaires, s’est déplacé vers la Syrie. Le 11 janvier 2012, en léger différé, les téléspectateurs voient le bombardement du quartier de Homs où le caméraman d’Envoyé Spécial, Gilles Jacquier, tombe sous les yeux de sa femme, la photographe Caroline Poiron. L’horreur absolue.

La profession est une nouvelle fois fortement secouée. D’où viennent les bombes s’interroge-t-on, comme si nous avions besoin d’avoir une preuve de plus, un mort bien de chez nous, pour condamner la dictature du Président syrien ?

On est encore en pleine interrogation quand Jean-Pierre Perrin fait la une de Libération avec le martyr du quartier à Homs. Il en est sorti au moment où arrivent à Baba Amr, Edith Bouvier, Rémi Ochlik et William Daniels… Marie Colvin, la légendaire journaliste borgne du Sunday Time Magazine envoie un courriel, cité par Vanity Fair, à son amie la photographe Janine Di Giovanni « Nous ne pouvons pas partir maintenant que les poubelles européennes (ndlr : Eurotrash – sic) sont là ». L’humour britannique n’explique pas tout. La concurrence est sévère, même au front !

Elle sévit maintenant dans la presse écrite et la télévision plus violemment que dans le photojournalisme. Les photographes racontent volontiers, une ou deux décennies après, les coups tordus qu’ils se faisaient entre membres d’agences concurrentes au XXème siècle. L’énorme diminution du montant et du nombre des « assignments », ces garanties données par les magazines pour couvrir l’actualité, ont renforcé la confraternité entre photographes. Et sur les terrains des « printemps arabes » les coups de main ont plutôt été la règle. Côté presse écrite, le climat semble s’être durci. Concurrence des réseaux sociaux ?

Javier Espinosa d’El Mundo, prix Bayeux-Calvados cette année pour son reportage à Homs, n’a pas eu un mot, à la remise des prix, pour ses confrères morts à ses côtés… Pudeur ? Pourtant il écrit dans l’article primé : « La mort est toujours associée au noir. Peut-être parce que c’est la couleur qui domine tout lorsqu’elle rode. « Je suis touché ! ». Les cris de Paul Conroy ont été les premiers à retentir dans l’obscurité absolue dans laquelle nous étions plongés. « Marie aussi ! » Marie Colvin avait été décapitée par la mitraille. En se dissipant, la fumée a laissé place à une vision d’horreur. Plusieurs corps gisaient au milieu des gravats, des ordinateurs et des caméras des journalistes. La roquette était tombée juste à l’entrée de la pièce. L’onde de choc a dévasté la chambre qui servait de résidence improvisée aux journalistes étrangers et locaux. Pour l’un d’entre eux, Hussein, 22 ans, « Allah a décidé du sort » de chacun. Dans mon cas et celui de William Daniels, ce fut un mur. »

Marc Charuel, grand reporter, aujourd’hui écrivain et directeur de la photo du groupe Valmonde (Spectacle du Monde, Valeurs actuelles) a jeté un regard glacial sur le métier dans son livre bilan d’une vie de reporter : « Les cercueils de toile ».

« Evidemment, tout ça n’a rien changé à la guerre. On ne vous le dira jamais, mais ceux qui sont partis allaient rarement, au début, témoigner des horreurs. Je ne crois pas avoir jamais croisé un seul correspondant qui ne se gonfle pas d’orgueil à la seule évocation des endroits immondes où il a pataugé, qui ne s’adresse pas d’égal à égal à ceux ayant tourné dans la même folie que lui et qu’une seule question intéressait vraiment : « T’y es allé ? ». Parfois, ils ne savent pas dans quelle guerre ils sont allés ni vraiment pourquoi, mais ce sont des gens qui n’auraient pas pu vivre ailleurs (dans le Merdier du Vietnam, dans le Rock n’roll de Sarajevo, chaque conflit porte un nom de baptême), c’est un club très fermé où l’on confronte ses fantasmes, on n’a rien d’autre à prouver, seulement d’emmagasiner les terreurs des autres, de les transporter d’un endroit à l’autre, de vivre avec et d’espérer qu’on sache bien qu’on les porte en soi. Découvrir qu’on a été un peu dingue d’être venu là et qu’on a beaucoup menti prend parfois du temps, parfois pas. Au bout du compte, c’est toujours beaucoup d’efforts, beaucoup de souffrances avant de réaliser que vos images n’ont vraiment changé que vous, qu’elles Evous ont blessé, qu’elle vous ont volé une part essentielle de vous–même et vous ont conduit avant l’heure à la Grande Tribu des Morts du proverbe bantou. »

Comme Marc Charuel, Yan Morvan a parfois un gout amer dans la bouche. Dans Reporter de guerre (Ed de La Martinière) il confie : « 1982, 1983, 1984, 1985, j’ai vécu quatre années dans l’enfer de la guerre. Je ne suis pas sorti indemne de cette expérience. A gagner de l’argent avec l’horreur, je devenu cynique. »

« Pourtant le choix de vie de ces reporters de guerre ne va pas sans attirer la curiosité sinon la fascination du public. » écrit Antonin Durand dans son avant-propos – qui me sert de conclusion – au livre d’entretiens « Grands reporters de guerre ». « Chacun aimerait mieux comprendre les motivations de ces civils qui se précipitent dans les lieux que tout le monde cherche à fuir, pour donner à voir ce que chacun sent devoir connaitre sans être prêt à l’affronter. »

Michel Puech

Tous nos articles concernant Rémi Ochlik

Références à lire

« Révolutions » Photographies de Rémi Ochlik
Editeur : Emphas.is Journalism expérience Dublin 2012
http://www.emphas.is

Bosnia 1992-1995 avec de nombreuses photographies du conflit.
Hors éditeur, ce livre exceptionnel n’est actuellement disponible qu’à la librairie « Comme un roman » 39 Rue de Bretagne, 75003 Paris Tel: 09 79 21 06 80

Chambre avec vue sur la guerre d’Edith Bouvier
Editions Flammarion – 2012

Grands reporters de guerre, entre observation et engagement de Pierre Barbancey, Renaud Girard, Jean-Pierre Perrin, Jon Swain. Entretiens conduits par Emmanuel Laurentin et Gilles Pécout
Editions Les rencontres de Normal Sup’ – 2012

Reporter de guerre de Yan Morvan Ed de La Martinière

Les pompes de Ricardo Jésus de Patrick Chauvel
Editions Kero – 2012

Les cercueils de toiles de Marc Charuel
Editions du Rocher – 1998
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