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Patrick Chauvel: rapporteur de guerres

Mis à jour le 17 décembre 2019 par RedactionPatrick-Chauvel

Michel Puech publie dans La lettre de la photographie, lettre quotidienne en français et en anglais.

 

Avec « Les pompes de Ricardo Jésus », Patrick Chauvel publie son troisième livre, tout en exposant plusieurs dizaines d’images racontant quarante ans de « Rapporteur de guerre », et ce jusqu’au 3 juin prochain.

« Je ne crois pas qu’un journaliste puisse mourir pour son journal. S’il lui arrive de risquer sa vie, c’est pour lui-même, pour une 

certaine idée qu’il se fait de son métier. » écrivait  Jean-François Chauvel, le père de Patrick,  dans “A rebrousse-poil”  (Editions Olivier Orban 1976), un livre de récits de reportages enregistrés par Philippe Gildas.  Un livre dont le dernier chapitre s’intitule « Tant qu’il y aura des héros »

Sur le berceau de beaucoup d’enfants se penchent, parait-il, des fées. Sur celui de Patrick Chauvel, ce sont des barbus, des poilus, des baroudeurs, fumeurs et buveurs, qui lui ont soufflé l’haleine des routes et des combats. Qu’on en juge : le grand-père est ambassadeur de France, le père, grand reporter à l’AFP, au Figaro, à « Cinq colonnes à la Une » et j’en passe. L’oncle se nomme tout simplement Pierre Schoendoerffer , le cinéaste disparu le 14 mars dernier, le même jour qu’il sauta dans la cuvette de Dien Bien Phu, 58 ans plus tôt.

Patrick Chauvel, qui le considérait comme un père, un frère, un ami tout autant qu’un oncle, terminait « Les pompes de Ricardo Jésus ». Il a donc  relu les épreuves de ce livre à Sarajevo, tout en tournant un film sur l’anniversaire du siège de la ville, avec son ami Rémy Ourdan, grand reporter au quotidien Le Monde. On peut comprendre qu’il reste dans le texte quelques maladresses ou approximations, qui ne nuisent toutefois pas au récit.

Patrick a été biberonné à l’aventure : le père et l’oncle font la tournée des cabarets russes avec leur ami Joseph Kessel. S’ils s’arrêtent un peu trop longtemps dans un cabaret, ils posent le petit Patrick sur la moleskine rouge de la brasserie, où il s’endort dans la fumée et les bruits de verres entrechoqués.

Que voulez-vous qu’un enfant, grandi dans un tel climat, fit dans la vie ?  Il devint, il y a plus de quarante ans, ce qu’il a nommé du titre de son premier livre un « Rapporteur de guerre ».

« Mon père n’a pas assez écrit » me confia un dimanche après-midi à la terrasse de l’un de ses bistrots favoris, « Le Corso » près du Pigalle de Kessel,  Patrick Chauvel.

Il relève donc le défi. Après « Rapporteur de guerre » publié en 1998 et vendu à 22 000 exemplaires selon Philippe Robinet son éditeur actuel,  il rédige un « récit romancé », Sky, que je considère comme son meilleur livre. L’histoire d’une amitié qui débute en opération au Vietnam et se termine en territoire indien aux Etats-Unis ! Epuisé en librairie, mais disponible sur Internet.
« Quand tu écris un récit » commente Patrick Chauvel « on te demande ce qui est faux. Quand tu écris un roman on te demande ce qui est vrai. »

« Les pompes de Ricardo Jésus » est le récit des aventures de Patrick dans les années 1970/1980. La période qui précède celles racontées dans « Rapporteurs de guerre. »  Le dernier se termine là où l’autre commence, à  Panama, le jour où il patiente quatre heures au milieu d’un carrefour par 35 degrés à l’ombre…

  « Mais j’étais au soleil, les tripes à l’air et ça tirait sans arrêt, c’est pour cela qu’ils ont mis tout ce temps à venir me chercher.  Ensuite j’ai été opéré. Les chirurgiens, une fois que j’ai été sauvé, m’ont envoyé un  polaroid où ils posent en salle d’opération  avec mes tripes dans les mains et leurs deux tronches hilares avec des bobs à fleurs… Tu le crois ? »  Oui Patrick je te crois !

« Tu as l’air mort ! » ce sont les premiers mots de la première ligne de  « Les pompes de Ricardo Jésus » et c’est Pierre Schoendoerffer qui les prononcent en regardant Patrick Chauvel photographié blessé au Cambodge en avril 1974.
Patrick écrit ces lignes alors qu’il fait ses premiers pas avec des béquilles suite à « une balle dans la jambe gauche au niveau de la cheville. Un cadeau des gardiens de la révolution à Tabriz » en 1980 …

A propos des blessures de Patrick Chauvel, Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l’image de Perpignan, qui le connait très bien, et qui a recueilli les témoignages de leurs nombreuses connaissances communes, dit :  « A poil, le corps de Patrick, c’est la carte des guerres des quarante dernières années. »

« Pierre, tu nous as montré le chemin, tu as mis la barre très haut ! Alors… On va y aller ! » témoigne Patrick Chauvel dans le numéro de mai du mensuel « Spectacle du Monde » consacré à Pierre Schoendoerffer.  

« On va y aller »

Y aller ! Ces deux mots peuvent résumer la vie de Patrick Chauvel.  Le journalisme est avant tout pour Patrick Chauvel un mode de vie. Il n’est pas un taliban de l’information. La photographie ? L’obligation d’être en première ligne : là où ça se passe vraiment.  « Je ne suis pas un bon photographe » dit-il à qui veut l’entendre, « J’ai fait de temps en temps de bonnes photos. »

Quand Jean-François Leroy lui demande à Perpignan quel effet cela lui a fait de photographier de la fiction comme photographe de plateau du film Dien Bien Phu de Pierre Schoendoerffer, il répond dans le numéro cité de Spectacles du Monde : « La différence entre la fiction et la réalité, c’est que j’ai enfin pu faire toutes les photos que j’ai ratées au cours de mes reportages, et c’est la première fois que je gagne de l’argent en photographiant la guerre. »

La photographie de Delphine Loyau, qui illustre la couverture du dernier livre de Chauvel, le montre en reporter, mais également un peu en clochard céleste. A Miami, alors qu’il mange du homard avec des confrères de la télévision qui l’ont invité, il quitte la table car il entend que les émeutes redémarrent… « Toi, le Frog, tu es dingue, pour nous, c’est un métier, on est payé pour le faire ! »
Pour Patrick, le journalisme, la photographie, le cinéma, l’écriture ne sont pas des boulots, mais comme pour tous les vrais passionnés : une raison de vivre.

«  C’est un mythe vivant » me confie, de Bretagne où il est en vacances (sic),  le jeune photographe Corentin Fohlen :  « J’ai lu ses livres, je l’ai croisé sans lui parler en Libye, et je croyais qu’il ne m’avait pas remarqué. Et puis l’autre semaine je le rencontre au laboratoire Négatif +. Il me salue et me dit : “Ne va plus à la guerre, c’est trop dangereux…  Comme tous les jeunes photographes, je suis épaté par tout ce qu’il a fait, mais je ne suis pas certain d’avoir envie de ce genre de vie. »

« Ils ne se rendent pas compte tous ces jeunes photographes que j’ai  vus en Egypte ou en Lybie… » m’explique toujours au Corso, Patrick Chauvel. « Moi, tous les trois, quatre ans, je fais un stage au service santé de l’armée.  Tu comprends :  une balle dans la cuisse, si l’artère fémorale est touchée, tu as cinq minutes à vivre. Il faut ouvrir la plaie au couteau si elle n’est pas assez grande. Plonger la main dedans et attraper l’artère. Tu la sens, ça palpite sous les doigts, et là, tu mets un clip pour arrêter l’hémorragie.  Le mec va peut-être perdre sa jambe, mais pas sa vie. »

Ecouter Patrick Chauvel parler, c’est exactement comme lire « Les pompes de Ricardo Jésus »… Tout à coup vous redevenez un jeune garçon qui lit un roman d’aventures. C’est Le Comte de Monté-Christo, d’Artagnan et ses copains qui débarquent dans votre tête.

Sauf que ça sent la merde et le sang, que le bruit des hélicoptères et des roquettes est insupportable et qu’après cinq  Bloody Mary vous pouvez plonger dans la piscine du Hilton avant de vous faire saigner à un carrefour…

 Sauf qu’il ne s’agit pas d’un roman, mais de récits vécus par le conteur. On frémit. On rit de bonheur ou nerveusement d’horreur.  Et tout les dix pages, il faut poser le bouquin pour respirer un grand coup.

Alors, in fine, il y aura des photographes pour pinailler sur la qualité des tirages de son exposition, des journalistes pour relever quelques erreurs dans ses bouquins, des rédacteurs en chef pour hausser les épaules et maugréer : « Incontrôlable ! » en parlant de Patrick Chauvel, de ses œuvres et de ses pompes.

Mais, moi, je vous invite à le lire, à regarder ses photos, à venir l’écouter quand il parle. C’est un homme entièrement libre, qui sacrifie tout à sa passion de vivre l’Histoire. C’est suffisamment rare pour ne pas le rater. Et en plus, « Il a la manière… »

Michel Puech

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Les pompes de Chauvel coverLes Pompes de Ricardo Jésus,
 Editions Kero
 

Ses parutions précédentes:

  • Sky, 2005, Oh ! Editions
  •  Rapporteur de Guerre, 2003, Oh ! Editions

Exposition
Patrick Chauvel expose pour la première fois au Musée du Montparnasse, du 16 mai au 3 juin 2012, une centaine de photographies de guerre prises au cours de ses quarante ans de reportages.
Linsk
http://editionskero.com/index.php/patrick-chauvel
http://www.museedumontparnasse.net/

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