EDITORIAL

Requiem pour un géant du photojournalisme

Mis à jour le 23 avril 2020 par Redaction

Horst Faas (c) Associated Press

Jeudi 10 mai 2012 est mort à Munich, Horst Faas l’un des plus grands photojournalistes du XXème siècle. Horst Faas a été co-rédacteur en chef de « Requiem », un livre culte publié en 1997 pour rendre hommage aux  photographes tués, des deux côtés du frre du Vietnam.

Je n’ai jamais osé parler à Horst Faas. Quand je l’ai croisé pour la première fois en 2008 à Visa pour l’image, je ne connaissais qu’une petite partie de son travail, celle qui lui a valu, pour sa « couverture » au Vietnam et au Bangladesh, de recevoir deux Prix Pulitzer.

L’homme était déjà en fauteuil roulant, et j’étais bien trop intimidé pour entreprendre une conversation. Intimidé par sa réputation, et, il faut bien le dire aussi, par son handicap. Les déficients visuels et les « en fauteuil » ont un rapport délicat. Les uns ne voient pas les autres, les autres roulent sur les pieds des premiers… L’approche est complexe.

Et puis, comme le dit Michel Euler, un photographe d’Associated Press : « Il était sec dans le boulot. Il donnait un ordre et il n’y avait pas à discuté. Un jour à un sommet, il voulait une photo du lac de Geneve ou j’étais basé. Je lui ai dit qu’il y avait du brouillard. Il m’a répondu de sortir. Pour lui un photographe devait toujours être sur le terrain. Par contre en dehors du travail, c’était un homme chaleureux, blagueur et bon vivant. Mais la première fois que je l’ai vu en 1985, j’ai pensé qu’il était bourru. »

En 2011, la Maison Européenne de la Photographie (MEP) a présenté une exposition d’Henri Huet, un photojournaliste des années 1950/1960 quelque peu oublié. Huet était l’un des amis de Faas qui a contribué au livre édité au même moment par Hélène Gédouin d’Hachette Livre. Horst Faas est donc naturellement venu à cette occasion à Paris, de Munich, toujours en fauteuil.

A Paris, une réunion de vétérans

Le lundi 7 février 2011, le CAPE (Centre d’accueil de la presse étrangère) avait organisé une conférence débat. Ce jour restera gravé dans ma mémoire. Il y avait à la tribune une brochette incroyable. Horst Faas était assis sur son fauteuil à droite de l’estrade. Derrière la table, à côté de Jean-François Leroy qui menait – pour une fois intimidé –  les débats, siégeaient Robert Pyle ( Chef du bureau d’Associated Press lors de la guerre du Vietnam), Russell Burrows (fils de Larry Burrows, décédé lors du même accident d’hélicoptère qu’Henri Huet), Nick Ut d’Associated Press, dont la photographie de la petite fille courant nue et brulée après un bombardement au napalm est une icône du XXème siècle. Le tableau des vétérans était complété par la présence du corse Christian Simonpietri (Gamma, Sygma, Corbis) et d’Olivier Laban-Mattei, venant de quitter l’AFP et quLabani jouait le rôle du petit jeune, de la relève.

La salle était comble. Tous les correspondants de la presse étrangère étaient là, tous les pictures-editors :  et les autres, étaient  photographes.  C’était une vraie scène. L’émotion était palpable comme un brouillard dans lequel apparaissaient les visages  des dizaines de morts et de disparus de ce conflit qui commence en Indochine, se poursuit au Vietnam, au Laos et finit par le génocide des Khmers rouges au Cambodge.

Pour vous raconter la vie de Horst Faas, j’emprunte des informations  à l’article le plus complet publié en anglais par Richard Pyle d’Associated Press, un de ses amis.

Horst Faas est né à Berlin le 28 avril 1933,  il a donc grandi pendant la seconde guerre mondiale et, comme la très grande majorité des jeunes allemands, a adhéré à l’organisation des Jeunesses hitlériennes.
Des années plus tard, il écrivit que les raids aériens des forces alliées et « le spectacle fascinant de l’action anti-aérienne dans le ciel faisaient partie de la vie quotidienne ; comme de se mettre au garde à vous  à l’école pour écouter l’annonce que le père ou le frère d’un camarade de classe était mort pour la Patrie et le Führer. »

A la fin de la guerre, ses parents ont fui l’avancée des troupes russes, puis ont réussi à « passer à l’ouest ». A Munich, à 15 ans, le jeune Horst est devenu batteur dans un groupe de soldats américains noirs qui jouaient du jazz.

A Saigon, à nouveau dans la guerre

A 23 ans, aux Etats-Unis,  il a commencé à travailler comme photographe pour Associated Press (AP) et quatre ans plus tard sa carrière de correspondant de guerre a démarré au Congo (1960) puis en Algérie où il a « couvert » l’année 1962. Ensuite il fut envoyé à Saigon. C’est là qu’il va bâtir sa renommée à coup de photographies exceptionnelles.

« Je ne me souviens plus très bien du premier jour de notre rencontre » me raconte au téléphone, de Corse, Christian Simonpietri, autre figure du photojournalisme de ce Saigon devenu aujourd’hui un mythe.

« J’étais très ami avec Henri Huet, donc j’ai dû rencontrer Horst à un retour d’opération… C’était un type obsédé par son boulot. A l’Hôtel Continental qui était le lieu de rendez-vous des journalistes, on ne le voyait pas tous les jours à l’apéro. »

Effectivement, Horst passe beaucoup de temps sur le terrain, en opération. Le 6 décembre 1967, il est  blessé aux jambes par une grenade dans le centre du Vietnam. Il aurait pu être saigné à mort si  un jeune médecin de l’armée américaine n’avait  réussi à endiguer l’hémorragie. Vingt ans plus tard à une réunion de vétérans, l’ancien « medic » lui dit : «Vous étiez si gris que je pensais que vous étiez fichu. »
Avec des béquilles, il s’occupe alors du bureau d’AP Photo à Saigon, et crée ce qu’on appellera « l’armée de Horst », des dizaines de jeunes photographes pigistes.

« C’est lui qui a tout appris à Catherine Leroy » raconte Henri Bureau (Reporters Associés, Gamma, Sygma) qui va le voir en débarquant au Vietnam. «  Il était LA référence. Un regard d’aigle ! Il choisissait les photos sur les films négatifs à peine séchés. Un des plus grands que j’ai rencontré.  Un des très grands avec David Douglas Duncan et Mc Cullin. »

A AP Photo à Saigon, Horst Faas et ses éditeurs ont choisi les meilleurs photographes et ont organisé  la production en flux régulier de photos pour raconter en images, les combats au Vietnam, la vie de ses soldats et des civils luttant pour survivre au milieu de la tourmente.

«  Un regard d’aigle »

A Saigon, parmi ses protégés il y avait  Huynh Thanh My qui en 1965 est devenu l’un des membres du personnel AP et l’un des photographes Sud-Vietnamiens  mort,  parmi plus de 70 journalistes tués pendant les 15 ans qu’a duré cette guerre.

Son frère cadet Huynh Cong dit Nick Ut, travaille sous la tutelle de Faas. Il  a remporté l’un des six Prix Pulitzer décernés pendant la guerre du Vietnam, pour son emblématique image de la fillette brulée au napalm.

Avec ses béquilles et confiné au bureau d’AP, Faas n’a pu couvrir lui-même l’offensive du Têt de Février 1968 , mais il a dirigé les  opérations de « son armée de photographes » comme un général déploie ses troupes devant  l’ennemi.

Le photographe Eddie Adams est revenu de cette offensive avec cette image mondialement connue et horrible, celle du chef de la police nationale du Vietnam exécutant un suspect vietcong d’une balle de revolver dans une rue de Saigon. « En règle générale nous devions aller chercher la guerre, mais cette fois là, elle est venue à nous. Ça se passait à côté du bureau. » a raconté Horst Faas.

Un temps, Horst Faas a  partagé une villa à Saigon avec le correspondant du New York Times David Halberstam, qui dit de lui « Je ne pense pas que quiconque soit resté plus longtemps, a pris plus de risques ou a montré une plus grande dévotion à son travail et à ses collègues. Je pense à lui comme rien de moins qu’un génie du journalisme. »

En route pour un second Pulitzer

Faas quitte Saigon en 1970 pour devenir photographe itinérant pour AP en Asie. Basé à Singapour cela ne l’a pas empêché d’aller couvrir les Jeux olympiques de Munich en 1972 où il a photographié un terroriste  palestinien cagoulé sur le balcon de l’immeuble où les athlètes israéliens ont été pris en otage , puis assassinés.

« Après le Vietnam, je l’ai retrouvé au Bangladesh » se souvient Christian Simonpietri qui travaille alors pour Gamma “J’étais avec lui et Michel Laurent le 18 décembre 1971 dans le stade de Dacca, un reportage qui lui a valu, avec Michel Laurent, son deuxième prix Pulitzer en 1972. Le premier il l’avait gagné en 1965 au Vietnam, deux ans avant d’être blessé. » Michel Laurent est le dernier journaliste tué dans la guerre du Vietnam, deux jours avant la chute de Saigon le 30 avril 1975, alors qu’il travaillait pour l’agence Gamma.

Horst Faas au Vietnam n’a pas été qu’un photographe exceptionnel, il a été également un rédacteur en chef photo hors du commun. « J’ai inventé Excel avant l’informatique » a-t-il confié avec humour à Hélène Gédouin qui a édité deux livres avec lui. « Horst avait des fiches sur tous les photographes qu’il faisait travailler. »

A Londres, chef de la photo

En 1976, Il s’installe à Londres en tant que responsable de la photo d’AP pour l’Europe et y vivra jusqu’à sa retraite de l’agence en 2004.

« La première fois que je l’ai vu, c’était il y a 30 ans » se souvient Jérome Delay photographe et responsable d’AP Photo pour l’Afrique  « J’étais alors un jeunot, pigiste dans le Colorado, et je suis venu à Londres… J’ai travaillé avec lui. C’était le genre d’homme qui savait ce que sont les risques. Un jour où j’étais embedded en Irak, il m’a téléphoné pour me dire de ne pas partir. Le pape était mort, et il a tout de suite décidé que ça ne valait pas le coup que je risque de me faire trouer la peau pour ¼ de page en page 27. C’était un frère, un père, un mentor… Un immense savoir-faire, et un très bon vivant qui ne racontait ses souvenirs qu’autour d’une excellente bouteille de Bordeaux. »

« Pendant les cinq ans ou j’ai couvert des guerres » raconte Michel Euler photographe d’AP « je pouvais toujours compter sur Horst en cas de problème. Et nous en avons eu… J’ai perdu plusieurs collègues. Chaque fois Horst était de bon conseil. Il connaissait la guerre. Il savait ce que nous vivions. »

« Un très grand, un ami. » témoigne Jean-Claude Delmas de l’Agence France Presse «  Je le revois comme si c’était hier aux JO de Moscou, de Lake Placid, de Los Angeles, de Barcelone et même en costume bavarois à Laporte, en Corrèze, chez Marina Spickerman (AP) pour son anniversaire. J’ouvre son livre à nouveau ! “Requiem”. Son hommage aux reporters photographes morts au Vietnam ! Un grand lion avec sa crinière d’argent. »

Il a en effet,  été co-rédacteur en chef de ce livre culte qu’est  “Requiem”, édité en  1997 et a également été co-auteur de “Lost sur le Laos,” édité en 2003, à propos des quatre photographes abattus au Laos en 1971. Horst Fass est retourné sur le site du crash, 27 ans plus tard.

Tim Page qui travaille actuellement au Cambodge sur une nouvelle enquête pour retrouver des traces des journalistes disparus au Cambodge est particulièrement touché d’apprendre le décès de Faas. Il me confie au téléphone « Je l’ai connu en 1965 quand j’étais freelance au Vietnam, c’était un guide, un mentor. La dernière fois que je l’ai vu, et c’est le meilleur souvenir que je garderai, c’est juste avant son accident vasculaire à l’inauguration de l’exposition pour les 30 ans de la fin de la guerre. J’ai une photo, ma compagne va vous l’envoyer. C’était un homme extraordinaire et cette triste nouvelle me donne du courage pour continuer à chercher les confrères disparus. »

«  Horst Faas était un géant du photojournalisme dont l’extraordinaire engagement à raconter des histoires difficiles était unique et remarquable», a déclaré Santiago Lyon, vice-président d’AP et directeur de la photographie.

« Il avait un talent exceptionnel à la fois derrière le viseur et pour éditer  le travail des autres. Même dans les plus sombres circonstances il a toujours fait en sorte de vivre pleinement sa vie » a dit Lyon. « Il va beaucoup nous manquer et encore plus à ce groupe, hélas réduit, avec lequel il couvrait les conflits, en particulier celui de la génération du Vietnam. »

Il avait la réputation d’être un maître exigeant et perfectionniste et en même temps d’être très généreux et curieux du travail des jeunes photographes.

« Il venait toujours à Visa pour être avec les mecs, comme il disait. » confie Jean-François Leroy le directeur du festival de photojournalisme Visa pour l’image de Perpignan. 

Et effectivement, c’était particulièrement impressionnant de rencontrer, encore l’an passé, cet homme de 79 ans venu de Munich à Perpignan avec son fauteuil roulant pour assister, entre autres manifestations, à la conférence de presse annonçant le Prix Lucas Dolega.  Il était très attentif à ce que disait les jeunes photographes. Il aurait aimé disposer des outils d’aujoourd’hui. Il aimait Perpignan pour se replonger dans l’ambiance du métier, pour voir la production de l’année, pour retrouver ses amis de jadis et discuter avec les nouvelles générations.

 

Une jeune homme moderne de 79 ans

« C’était un homme qui ne parlait pas facilement de lui » raconte Hélène Gédouin qui a édité son dernier livre « 50 ans de photojournalisme » :  « Il était intarissable sur le photojournalisme, sur les photographies des autres… Je l’avais contacté quand j’ai commencé à travailler sur les reportages de mon oncle par alliance, Henri Huet. C’était l’année avant son accident…. Ensuite nous avons souvent travaillé dans les hôpitaux. Il était passionné par les jeunes photographes et aurait souhaité à son époque disposer des outils d’aujourd’hui. D’ailleurs c’est lui qui m’a parlé de Skype pour échanger entre deux rendez-vous. Il avait la passion de l’information, de la photographie comme du texte. »

« Quand je repense à lui c’est, à sa générosité, à sa liberté d’esprit, d’analyse, à sa curiosité des choses. Je me souviens qu’il m’a parlé de son enfance dans l’Allemagne en guerre et pense que cela a dû conditionner son appétit de découverte du monde, de sortir de son pays pour aller voir ailleurs, son goût de l’aventure. C’était un homme d’une grande force de caractère, d’un grand courage. Sa façon d’aborder la maladie m’a plus qu’étonnée : pas une plainte. »

« Je me souviens l’avoir accompagné à Londres rendre visite à un ami photographe devenu aveugle. Lui, dans sa chaise roulante, a pris les choses en main et l’a emmené dans un restaurant afin que cet ami ait “a décent meal”. Même au trois quarts paralysé, il était encore celui qui soutenait, organisait. Il m’impressionnait aussi par sa culture artistique, car c’était un grand collectionneur de gravures et pas uniquement asiatiques. »

Sa santé s’est détériorée à la fin 2008, mais il conservait beaucoup d’énergie. Hospitalisé en février dernier, il avait subi une opération et était atteint par diverses séquelles de son accident vasculaire, pourtant il gardait l’espoir, une fois de plus de se replonger dans le milieu du photojournalisme et avait demandé qu’on lui réserve une chambre d’hôtel à Perpignan pour le prochain Visa pour l’image…
 Il manquera physiquement à l’appel, mais son esprit planera au-dessus du Campo Santo.

Michel Puech

Condoléances à la famille et aux amis de Horst Faas.
Remerciements particuliers à  Robert Pyle, Robert Taggart, Jérome Delay et Laurent Rebourg d’Associated Press  et à celles et ceux qui ont bien voulu témoigner alors qu’ils étaient dans la peine.

Voir une sélection de ses photos par AP
http://apphotocontests.ap.org/AP_ContestSlidshows/horst_faas_obit/index.html

Pour aller plus loin avec des livres

  • Horst Faas : 50 Ans de photojournalisme Ed Le Chêne 2008
  • Henri Huet : J’étais photographe de guerre au Viêtnam Ed Le Chêne 2006
  • Requiem Ed Marval 1998
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