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Madame Courage et le Prix Lucas Dolega

Mis à jour le 2 septembre 2014 par Michel PuechNathalie Donnadieu à Visa pour l'image 2011 (c) Geneviève Delalot

C’est le prix du courage, celui d’une jeune femme, d’une famille, d’amis qui n’ont pas accepté d’être paralysés par les conséquences du tir tendu d’une grenade lacrymogène dans la tête du jeune reporter Lucas Dolega, le jour où Tunis se soulevait. Neuf mois plus tard, l’Association Lucas Dolega lance un prix. Les reporters photographes doivent se porter candidats avant le 10 novembre 2011.

Affiche du Prix Lucas Doléga

L’appel à candidatures pour cette première, donc exceptionnelle, édition du Prix Lucas Dolega, se termine le 10 novembre 2011. « Le Prix Lucas Dolega est destiné à soutenir les photographes qui exercent leur activité dans des conditions souvent difficiles et sur des zones pouvant comporter des risques pour assurer la diffusion d’une information libre et indépendante. Il a pour essence de récompenser un photographe qui par son engagement personnel, son implication sur le terrain, ses prises de position et la qualité de son travail, aura su témoigner de son attachement à la liberté de l’information.»

Pour attribuer ce premier prix, Barbara Herman (Editrice Photo au bureau Paris de Stern), Daphnée Angles (Editrice Photo au bureau Paris du New York Times), Armelle Canitrot (Responsable service photo du journal La Croix), Kathleen Grosset (Présidente de la Fédération Française des agences de presse), Jean-Luc Monterosso (Directeur de la Maison Européenne de la Photographie), Dimitri Beck (Rédacteur en chef de Polka Magazine), Jean-François Julliard (Secrétaire général de Reporters sans Frontières), Alain Mingam (Ancien Directeur des rédactions de l’agence Sygma, consultant média, commissaire d’expo et membre du Conseil d’Administration de Reporters sans Frontières), Patrick Chauvel (Photographe), Walter Astrada (Photographe) se réuniront sous la présidence du photographe Paolo Pellegrin.

Début de révolution

Le 17 décembre 2010, l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant de Sidi Bouzid, une localité du sud tunisien, déclenche ce qu’on appellera la « révolution du jasmin » en Tunisie, puis les « printemps arabes ».

Le vendredi 14 janvier 2011, à Tunis, il y a déjà des photographes européens, quand Lucas Dolega de l’agence EPA embarque avec quelques confrères. La police de l’aéroport les bloque un moment, puis leur redonne leurs appareils photo. Ils sont impatients. Leurs confrères les informent par téléphone qu’une grande manifestation pacifique a débuté dans le centre de Tunis.

Le temps de déposer un peu de matériel à leur hôtel, et ils sont dans la rue, appareil photo en main. L’atmosphère est bon enfant. Soudain les policiers tirent des grenades lacrymogènes pour disperser la foule.

La bande de reporters, Bruno Stevens, Oliver Laban-Mattei, Pierre Terdjman, Matthias Bruggman, Rémi Ochlik et Lucas Dolega s’égaillent dans les ruelles avec les manifestants, mais s’en distinguent nettement. A un moment, ils sont regroupés à l’angle de petites rues. L’un d’entre eux, Olivier Laban-Mattei, est au milieu de la chaussée. Il sent une grenade lui passer au ras de l’oreille. Lucas Dolega aura moins de chance, une autre grenade le blesse gravement entre la tempe et l’œil, il s’effondre.

Le « Savoir-faire français »

Transporté au centre neurologique La Rabta, on le croit d’abord sévèrement touché mais pas mortellement. Olivier Laban-Mattei, au téléphone est choqué mais m’annonce que Lucas perdra peut-être un œil… Il est catastrophé, mais personne ne pense encore au pire. Mais dès la nuit son état empire. En réalité la grenade lacrymogène, fruit du « savoir-faire français » cher à Michèle Alliot-Marie lui a littéralement explosé le crâne.

Nathalie Donnadieu et Corentin Fohlen s’envolent ce samedi matin vers Tunis où sont attendus les parents de Lucas Dolega. Pendant ce week-end, la presse dément la mort du jeune homme. Ludivine Gaudry qui fait la liaison entre les journalistes, Nathalie et ses parents, demande un embargo. Il sera plus ou moins respecté. Mais le lundi 17 janvier 2011, la mort de Lucas Dolega est confirmée.

Les heures de ce tragique week-end vont rester gravées dans les mémoires de tous les jeunes reporters de la génération de Lucas Dolega. A ses obsèques, ils sont nombreux. Autour de Nathalie Donnadieu, comme membre de l’association Lucas Dolega, ils sont toujours là.

En quelques mois, la Libye s’est hissée au rang des fronts meurtriers pour les journalistes. Plusieurs et des plus valeureux y ont perdu la vie. Des gars comme Chris Hondros et Tim Hetherington étaient très connus du monde du photojournalisme dont ils faisaient partie des stars.

Lucas Dolega, était une étoile montante. Une petite étoile qui, après deux ou trois grands reportages, arrivait à accéder à sa première vraie page d’Histoire. Sa jeunesse, son enthousiasme, ses photographies en ont fait une référence pour la génération post-argentique.

« La force de Lucas »

« Nous ne vous demandons pas de respecter une minute de silence, disait-elle. Au contraire: vous êtes des journalistes, nous vous demandons donc de ne jamais vous taire. » a déclaré à la presse, Nathalie Donnadieu en descendant de l’avion qui ramenait à Paris le corps de son compagnon.

Logiquement, ce bout de femme, concentré d’énergie et d’amour, veut faire vivre la mémoire de Lucas dans l’avenir, pas dans la nostalgie. Quelques semaines après les obsèques, elle a voulu me voir pour me demander mon avis sur la création de l’association Lucas Dolega et le prix. Je dissuadais Nathalie, l’encourageant à prendre de la distance… Comme si cela lui était envisageable. Elle ne suivit donc pas mes conseils et se lança à corps perdu dans la création de l’association Lucas Dolega et la recherche de partenaires. En quelques semaines elle convainc la Mairie de Paris, Reporters sans frontières, Polka, Nikon et cent autres interlocuteurs. Comment ne pas la soutenir ?

Dans le journal allemand « De Morgen », Nathalie Donnadieu se confie à Rik Van Puymbroeck : « Mais à partir du moment où on a quitté Tunis, j’ai senti une énorme force monter en moi. Je ne peux pas l’expliquer. Si ce n’est que Lucas m’envoyait de la force. Peut-être aussi la colère. Et cette force de Lucas, je la sens encore aujourd’hui, elle me donne une confiance énorme. Quand j’ai besoin de quelque chose, ça va de soi. J’ai été abattue pendant trois mois, mais ensuite je me suis lancée sur le projet. Et ça avance à une vitesse qui même à moi ne me semble pas possible. »

Michel Puech

Michel Puech publie dans La lettre de la photographie, lettre quotidienne en français et en anglais.    Madame Courage et le Prix Lucas Dolega publié in La lettre de la photographie du 7 octobre 2011

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Links

http://www.lucasdolega.com/en/prix-lucas-dolega
http://www.lucasdolega.com/downloads/Rules-Award-updated_23-09-2011.pdf
http://www.lucasdolega.com/downloads/PARTICIPATIONFORM-EN.pdf

 

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