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Visa : sur l’écran rouge de mes nuits moites

Mis à jour le 29 janvier 2014 par Michel PuechA l'oeil est gratuit dans le Club Mediapart, ça ne vous empêche pas de vous abonnez au journal !  Six soirées de projections ont ponctué, comme chaque année, la semaine professionnelle de Visa pour l’image à Perpignan. Ces « shows » visibles du Campo Santo et de la place de la République ont installé depuis le début ce festival en « pole position » des évènements photographiques.Dix mille photos en six soirées

Sur le Campo Santo, au cœur du vieux Perpignan, un échafaudage de gradins, où 2500 personnes prennent place, fait face à un écran géant de vingt-quatre mètres de large sur huit de haut, adossé au site historique du Campo Santo. Le « Champ saint » est un ensemble collégial comprenant le cloître cimetière, l’église Saint-Jean le Vieux, la Cathédrale Saint-Jean-Baptiste, la chapelle Funéraria, la chapelle du Dévot-Christ et l’hôpital Saint-Jean.

« 192 m2, c’est un bel appartement » commente Jean-François Leroy « Il faut le meubler avec des sujets de qualité. Quand tu penses qu’une photo reste en moyenne de cinq à sept secondes à l’écran… Je ne peux pas me permettre de montrer un sujet avec deux ou trois images ! Il faut que les photographes m’envoient de la matière pour raconter l’histoire de leur reportage ! »

Cette année, en six soirées, nous avons vu plus de dix mille photographies de soixante-dix reportages sans compter les rubriques.
Les projections de Visa pour l’image sont conçues comme un magazine. Il y a les images du jour … Mais pas toujours ! Mercredi 30 août, par exemple, l’image du jour se limitait à une seule : le logo de la Ratp, un coup de gueule de Jean-François Leroy pour protester contre la participation de la RATP à l’expulsion, via des rames de tramway, de 150 Roms installés dans un campement de Saint-Denis.

L’image du jour est toujours un document arrivé dans les heures précédant 21h45, horaire rigoureux du début des séances du Campo Santo. Après l’image du jour, vient le temps du retour en arrière. Le lundi soir, les festivaliers visionnent les évènements des mois de septembre et octobre de l’année précédente. Et ainsi de suite, le mardi, novembre et décembre, le mercredi, janvier et février etc. C’est un moment fort, car il permet de revoir des images publiées, ou de découvrir d’autres images des évènements importants de l’année. Quand le sujet le permet, l’humour est au rendez-vous.

A partir du jeudi soir, les projections du Campo Santo sont retransmises en direct sur la place de la République où un public nombreux se répartit qui aux terrasses des bars, dans les restaurants ou tout simplement sur le trottoir. Quelques habitants dont les fenêtres ou les terrasses donnent sur la place ont le privilège d’assister au spectacle dans leur fauteuil.

Guerre et Violence

« Que des horreurs ! » C’est une phrase que l’on entend souvent à propos de Visa pour l’image. On l’entend à propos des expositions, ce qui peut être concevable car elles drainent, outre un public de professionnels, les catalans et les touristes de passage… Ce n’est évidement pas exact, car Visa pour l’image n’expose pas – loin de là – que les horreurs de la guerre !

On entend également ce reproche dans la bouche de professionnels qui parfois n’assistent pas aux projections et ne vont pas voir les expositions… Le reproche est alors doublement injuste. Comment un journaliste qui n’assiste pas à un évènement peut-il en plus déformer la réalité ? L’époque n’étant pas à un paradoxe près, j’ai compté que sur les soixante-et-onze sujets montrés cette année au Campo Santo, moins d’une vingtaine concernait des guerres ! Et encore, j’ai pris en compte dans cette catégorie « Guerre » les hommages rendus aux photographes tués en Libye, ainsi qu’un sujet comme « Les Ghurkas du Népal » de la photographe Sarah Caron (Polaris / Starface) qui concerne la formation de ces soldats d’élite.

En regardant de plus près la liste des reportages projetés, moins de dix d’entre eux montraient véritablement des images de guerres ou d’atrocités en résultant. Ces sujets concernaient l’Afghanistan, la Côte d’Ivoire, le Soudan, le Mexique (Narcotrafic), la Camorra (Naples) et bien sûr « Les printemps arabes »

Deux reportages ont particulièrement retenu mon attention, « Le Soudan » de Benjamin Loyseau, photojournaliste indépendant, qui a été publié par Le Monde Magazine et « Le Pakistan » de Massimo Berruti (Vu’) qui fut prix du jeune reporter de la ville de Perpignan en 2009.

Le « 11/09 », la suite des attentats des Twin Towers de New York a été pudiquement traité à travers le travail de Jean-Michel Turpin, ex photographe de l’agence Gamma (1991 à 2004). On peut le retrouver dans le numéro de Polka en kiosque actuellement.

Enfin, au chapitre des conflits, Jean-François Leroy nous a offert une rétrospective de la Guerre de Sécession entre le nord et le sud des Etats-Unis qui rappela les débuts du photojournalisme. Des images étonnantes, hélas diront certains, encore pleine de cadavres… Mais rappelons le aux âmes sensibles, ce ne sont pas les photographes qui tuent, mais les gouvernements ou les hommes dans l’horreur de leurs passions.

 

Catastrophes naturelles

Il y a d’autres sources de violence que la guerre : les catastrophes naturelles. Celle qui a frappé le Japon et entrainé également une apocalypse nucléaire était évidemment largement montrée. Sur un écran de vingt-quatre mètres, les conséquences du tsunami sont bien plus impressionnantes qu’en double page dans les magazines. Mais en final, l’invisible menace nucléaire est sans commune mesure avec la gigantesque vague océane. On peut reconstruire en quelques années des bâtiments, la pollution atomique se grave pour des siècles, voire plus, dans les gênes de l’humanité.

Paris Match qui fut l’un des cinquante magazines du monde à faire sa « couverture » avec celle qu’avait sur les épaules Yuko Sugimoto, la jeune Japonaise de vingt-huit ans devenue une icône, a été la star du week-end à Perpignan. La jeune femme n’avait quitté qu’une seule fois le Japon, pour un voyage en Corée, avant de venir en France tout comme Tadashi Okubo, l’auteur de la photo et Jo Iwasa, l’autre photographe japonais qui a permis au magazine de retrouver Yuko. Un « coup » que n’aurait pas renié Roger Thérond le légendaire directeur de l’hebdomadaire auquel Jean-François Leroy a rendu un rapide hommage à la fin de la manifestation.

Au chapitre catastrophes, deux reportages m’ont marqué. L’ un de Jacob Herbahn (Politiken), l’autre de Carl de Souza (Signatures) sur les inondations au Pakistan. Les conséquences du tremblement de terre d’Haïti étaient traitées par Olivier Laban-Matteï (Neus) avec son sujet « Camp Aviation » publié par la revue 6mois. Un reportage qu’a particulièrement apprécié Daniel Barroy, chef de la mission de la photographie au ministère de la Culture et de la Communication : « J’aime voir traités ces côtés positifs dans les catastrophes » m’a-t-il confié à l’issue de la projection. Espérons que cela l’encouragera à augmenter les subventions aux photojournalistes et à ce festival qu’il a semblé très apprécier !

Social, société, politique

La grande majorité des sujets projetés à Visa pour l’image relèvent de la rubrique « Société » des magazines ou des télévisions.
Quand Macief Dakowicz, un reporter polonais installé à Cardiff, photographie les beuveries du samedi soir dans cette ville, il y a de la violence, mais surtout les ravages de l’alcool sur une jeune population où le chômage et l’ennui donneraient envie de vomir à qui ne boit que de l’eau. Constat différent mais pas si éloigné fait par Hervé Lequeux (Cosmos) avec sa « Jeunesse française ».
Plutôt que de s’indigner des comportements de la jeunesse, indignons nous avec elle !

Le photographe grec, Nikos Pilos (Galerie M55/ Sipa press), nous montre le ras- le-bol athénien avec des cadrages tout à fait intéressants. Au chapitre « Société » je classe également le remarquable reportage de l’iranien Mohammad Golchin sur une de ces rares écoles laïques et rurales du pays des mollahs où des enfants des deux sexes apprennent ensemble à lire et à écrire, au péril de la vie de leur professeur. « J’ai reçu ce sujet dans une enveloppe timbrée avec des tampons improbables… Je me demandais d’où ça venait » raconte Jean-François Leroy « et c’était cette merveille. »

Géographie, ethno, écolo

Une dizaine de sujets fut consacrée au noir et blanc de la vie même si ils étaient photographiés en couleurs. Avec ses « Donga », Hans Silvester a encore frappé un grand coup. Le terme « Donga » désigne un long et mince bâton avec lequel, dans cette Ethiopie que le photographe arpente depuis plus de vingt ans, les jeunes gens s’affrontent pour choisir femme et régler quelques vieux contentieux.

Ces jeunes gens éthiopiens sont entièrement nus. Et seules leurs oreilles sont protégées par des petits bonnets. Autant dire que la publication va poser problème à pas mal de magazines. En 2006, le peuple de l’Omo, photographié par ce pilier de l’agence Rapho habitué des plus grands magazines photos mondiaux, avait provoqué une « standing ovation », mais ce jeudi soir, le public masculin était moins enclin à se dresser. « Beau sujet pour ELLE » me fit remarquer mon voisin.

Ah la nature ! Les pêcheurs des cataractes Stanley du fleuve Congo photographiés par Andrew Mcconnell (Panos/Réa) sont une leçon d’harmonie entre ciel et eau. Une harmonie que Pierre Gleize (Greenpeace) a défendu pendant trente ans ses boitiers à la main. Impressionnant et très risqué, si l’on se souvient de la tragique fin de Fernando Pereira, son collègue tué par la DGSE, dans l’attentat qui coula le Rainbow Warrior. Autre défenseur de la nature, Jiri Rzac est allé photographier, dans le grand nord canadien, les dégâts provoqués par l’extraction des sables bitumineux.

Je pourrais encore vous parler du reportage sur le fleuve Colorado, du volcan dans les Caraïbes ou de la grotte géante du Vietnam… Tant d’autres sujets où il n’y a pas une goutte de sang, pas un cadavre visible aux alentours, ce qui ne veut pas dire que les photojournalistes qui se lancent dans ces sujets particulièrement appréciés par Géo ou le National Geographic ne prennent pas de risques. Loin s’en faut.

Je souhaitais juste redresser quelques préjugés sur Visa pour l’image et finir de vous raconter ma semaine de projection en évoquant deux moment forts qui ont fait vibrer les gradins.

Mardi 30 août, une nécro musicale occasionnée par la mort d’Amy Winehouse nous a permis de revoir de superbes images et les musiques de trop d’artistes morts à l’âge de 27 ans. Et, vendredi 1er septembre, l’hommage rendu à Jean-Pierre Leloir termina la soirée au son des jazzmen.

6 mois de travail

Pour réaliser ces soixante-dix à quatre-vingt sujets, il faut six mois à une équipe de réalisateurs. Emmanuel Sautai est l’un d’eux et le directeur de la société Abax qui fait ce travail avec lui, et pour le compte de Visa, est entouré de trois autres réalisateurs, Thomas Bart, Laurent Langlois, Jean Louis Fernandez auxquels s’ajoute l’homme du son, Ivan Lattay. Merci à eux et l’année prochaine n’hésitez pas, cher lecteur, à venir participer à ces superbes projections qui vous en apprendrons plus sur le monde d’aujourd’hui qu’une soirée télé !

Michel Puech

Visa : sur l’écran rouge de mes nuits moites a été publié  in Club Mediapart le 6 septembre 2011

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