EDITORIAL

Corentin Fohlen, la jeune génération de photojournaliste

Mis à jour le 20 mars 2015 par Michel PuechEn février dernier, Corentin Fohlen arrive second dans la catégorie Spot News Stories du World Press. En novembre 2010, il décroche le Prix Calderon du Festival du Scoop d’Angers, juste après le très convoité prix du jeune reporter de la ville de Perpignan au festival Visa pour l’image. Photojournaliste indépendant, après l’Egypte, il est reparti en Lybie.

Le vendredi 14 janvier 2011, Lucas Dolega, photographe de l’agence EPA, est touché par le tir tendu d’une grenade lacrymogène à Tunis. Le lundi 17 janvier, il est mort. A son enterrement, au cimetière du Père Lachaise à Paris, une centaine de jeunes, tous ou presque photographes, sont rassemblés. Il y a peu de têtes blanches. Autour de la famille, la garde est composée de jeunes gens à peine revenus de la révolution du jasmin, et qui parle à mi-voix de leur départ pour Le Caire.

 

C’est la nouvelle vague du photojournalisme français.

Ils ont un peu plus de 20 ans et moins de 35. Ils s’appellent Arnaud Olivier, Rémi Ochlik, Pierre Terdjman, Olivier Laban-Mattei. Corentin Fohlen est l’un d’eux. C’est la génération Lucas Dolega, au sens où il y eut il y a quarante ans une génération Gilles Caron.

Corentin Fohlen habite un petit studio encombré d’un grand bureau surmonté d’un grand écran d’ordinateur, dans le Paris branché d’aujourd’hui, le 18ème arrondissement, un quartier tout en couleurs. Pas très grand, les yeux toujours en mouvement sous une toison frisée, il sourit en voyant débarquer chez lui un « vieux », ils disent cela entre eux.

C’est un garçon simple et agile comme un personnage de bande dessinée. Le dessin, c’est d’ailleurs sa plus vieille passion. Il l’a étudié à la mecque de la bande dessinée, à Bruxelles, capitale de la ligne claire. La photo est venue plus tard.

 

La fièvre du news

J’ai commencé à photographier en N&B en 2002. Autant dire hier. Il arpente les rues de Bruxelles à la recherche de clichés humoristiques, de style photographie humaniste. Il sèche les cours pour tremper des feuilles argentiques dans le révélateur et l’image qu’il fixe, c’est celle d’un reporter photographe. Un peu Tintin, beaucoup Capa, car très vite, à Paris où il s’installe, il découvre la fièvre du news.

A Bruxelles, je ne lisais jamais les journaux, je ne m’intéressais pas à l’actualité. A Paris pour payer son loyer, il travaille à la Fnac, et profite des heures de pause pour photographier ses premières manifestations.

Avec les manifs, ce qui m’a plu, c’est d’être dedans, au cœur de l’action. Après, il faut dire que dans le reportage photo ce qui m’a très vite séduit, c’est le coté mythique : l’aventure, les voyages, le grand reportage, la guerre….

Je n’ai pas été marqué par un photographe, en particulier sauf James Nachwey . D’ailleurs dans la BD, c’était pareil : je n’ai jamais été fan d’un auteur, mais plutôt de leurs images, de leurs façons de raconter une histoire…Avec la photo, je veux être au plus près de l’Histoire avec un grand H.

En attendant sa confrontation avec la guerre et l’Histoire, il « couvre » manifestations sur manifestations…Un ami photographe lui conseille l’agence Wostok Press (Paris). Il y passe dix-huit mois.

L’agence était installée dans l’appartement de la directrice. C’était vraiment très « roots ». Elle nous faisait à manger pendant que nous éditions les photos. C’était vraiment sympa et j’ai pu vendre mes premières images. L’agence était distribuée par MaxPPP, ce n’était donc pas très rentable : deux commissions d’agences cumulées.

 

Passage à Gamma, à Abaca

Corentin Fohlen passe à Eyedea-Presse (Gamma) où il donne quelques sujets avant de se rendre compte que l’agence est mourante. C’est décidé, il sera indépendant. Il adhère à Fedephoto qui est un serveur d’images pour freelance. Chacun paie un abonnement et chacun se débrouille pour encaisser ses piges. Il est très content du système, mais pour les élections présidentielles de 2007, où il « couvre » le candidat centriste Bayrou, il fait un « deal », qui ne durera pas, avec Abaca press.

Depuis je suis totalement indépendant et je ne cherche plus à intégrer une agence. Avec Fedephoto, diffusé via Pixpalace, je touche 100%. J’envoie des relevés de piges et les journaux me payent comme journaliste-pigiste. Evidemment, en général, c’est le magazine qui impose son tarif.

 

Une fois qu’on part, on ne peut plus s’arrêter

En 2004, je suis parti couvrir la révolution orange en Ukraine…en bus ! Je suis arrivé en retard et je n’ai eu aucune publication. Mon premier grand reportage c’est le Congo, au nord Kiwu en 2006…Mais là aussi, je suis arrivé un peu tard, ou un peu trop tôt, comme on voudra car la guerre est permanente. Quand on est indépendant, la difficulté c’est de savoir quand partir… Pour la Tunisie, j’allais partir avec Lucas et les autres mais j’ai entendu que Ben Ali lâchait du leste. Je suis resté à Paris. Je suis bien allé en Tunisie, mais avec Nathalie Donnadieu, pour rapatrier le corps de notre copain Lucas.

Il y a un silence entre nous, et je le relance sur ses débuts : En août 2008, j’avais calculé de partir embeeded avec l’armée française en Afghanistan, Là, je suis arrivé juste après l’embuscade qui a fait dix morts. La France réalisait qu’elle était en guerre. J’ai bien vendu. J’ai fait Paris Match sur quatre pages, Le Monde etc… Du coup j’ai gagné un peu d’argent, et je me suis dit que c’est possible de partir en reportage malgré la crise.

Après l’Afghanistan… Il hésite, jette un œil sur l’écran de l’ordinateur. J’ai une mémoire de poisson rouge. Ah oui … Je suis parti à Athènes au moment où un manifestant a été tué. En 2009 je suis reparti deux fois en Afghanistan pour « couvrir » les élections et aussi pour être  embedeed avec l’armée américaine. Et ça a bien marché aussi. J’en vends toujours grâce au stock disponible sur Fedephoto.

Jusqu’en 2009, j’ai continué parallèlement à mes reportages à l’étranger, à travailler sur la politique française, mais les magazines ont commencé à s’abonner aux grosses agences (AFP, Reuters, AP)… Au Nouvel Observateur, par exemple, j’avais toutes les semaines des parutions et puis tout à coup, plus rien. Donc plus de raison et plus d’envie de faire l’actualité sur Paris. En même temps, j’ai commencé à recevoir des commandes des hebdomadaires catholiques : La Vie, Témoignage Chrétien, Le Pélerin

Je suis parti pour le tremblement de terre de 2010 en Haïti avec ma compagne Leila Minano qui est journaliste au collectif Youpress. Jusque là nous avions des commandes sur Paris, de temps en temps en province : tu prends le train deux heures, c’est le grand reportage du mois! Donc partir sept fois dans l’année en Haïti en commande, c’est le rêve. Dans la foulée, il y a eu le Mozambique pour l’hebdo féminin Femme actuelle : un sujet sur le déminage fait par des femmes…

A ce moment là j’avais déjà compris que si je voulais vivre des évènements historiques il fallait se décider vite tout seul et partir comme un grand.

Ma technique ? J’envoie un e-mail aux rédactions pour dire où je pars et quand. Et puis j’attends, soit qu’ils téléchargent mes images sur Fedephoto, soit si j’ai de la chance, d’attraper une commande. Mais, en dehors du « hot news », sur place, je fais également des sujets un peu décalés par rapport à l’évènement pour alimenter des journaux à petit budget mais qui ont de la place pour montrer les photos. Car une image non publiée n’existe pas.

J’ai couvert comme cela la révolte des chemises rouges à Bangkok où ça tirait avec des vraies balles…La Tunisie, je l’avais loupée, je ne voulais pas faire pareil avec l’Egypte. Je suis parti le soir de l’enterrement de Lucas. J’ai bien travaillé là-bas. Superbe histoire à vivre.

Au début on n’était pas très nombreux, mais très vite tout le monde est arrivé. Il y avait même des « vieux » comme Laurent Van der Stock, Alfred Yaghobzadeh qui n’étaient pour moi que des signatures prestigieuses. J’ai fait un portfolio dans les Inrock, des parutions dans des quotidiens, Le Monde, La Croix, Le Figaro, et puis la couverture de Time via le bureau US de Sipa Press. Car Fedephoto est un peu faible sur l’étranger. Studio X nous vend en Allemagne, mais aux USA… .
La Lybie ? Je suis resté trois jours sur place. J’ai fait un vol Paris Le Caire et un taxi collectif avec d’autres reporters pour aller à Benghazi et là, je suis allé jusqu’à Ras Lanouf. C’était très chaud. J’ai suivi trois jours le début de la retraite des rebelles avant l’intervention. Mon baptême du feu. Des avions qui bombardent, des tirs de partout… Tu cours vers ton chauffeur… Tu vois les balles percer le sol à tes pieds… C’est le premier reportage qui me marque autant. C’était la roulette russe pour rien, car il n’y avait pas de front et peu d’images à faire. J’étais parti pour aller à Tripoli, mais ils battaient en retraite…

En plus arrive la catastrophe du Japon qui occulte la Lybie, donc je suis rentré. Ça m’a coûté 1200 euros et un objectif cassé. Si je n’avais pas fait une double page dans Paris Match, j’étais dedans… Mais, une fois qu’on part, on ne peut plus s’arrêter.

Le 26 mars 2011, le jury du concours Le photographe de l’année de l’Agence pour la Promotion de la Photographie Professionnelle en France lui décerne le 1er Prix dans la catégorie reportage. Sans attendre la publication d’un prochain livre, il repart cette semaine en Lybie, direction Tripoli.

Michel Puech
http://www.corentinfohlen.com/

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