A hauteur de jazz : le photographe Hervé Gloaguen, batteur argentique

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Un livre aux Editions de La Martinière, une exposition à la galerie Arcturus, rue de Seine à Paris, rendent hommage en 60 superbes images « N&B » aux balades musicales – de Paris à Harlem en passant par la Nouvelle-Orléans – d’un photojournaliste passionné et passionnant : Hervé Gloaguen.

20041213_Gloaguen-HerveEncore peu connu du grand public de la photographie, Hervé Gloaguen en est, pourtant, une personnalité rare. « Glo », comme les photographes l’appellent amicalement, est un breton né en 1937 à Rennes, pêcheur d’images depuis près de cinquante ans.

Il arrive à Paris en 1958 pour suivre l’enseignement de l’école de photographie de la rue de Vaugirard, avant de devenir l’assistant de Gilles Ehrmann (1928-2005), un photographe d’illustration poétique quelque peu oublié aujourd’hui.

« Glo » débute son travail comme photographe indépendant, un qualificatif qui lui va comme un gant, même si sa sensibilité pour le collectif en fera un temps un compagnon de route du Parti communiste. Fin des années 50, début 60, le magazine Réalités publie des reportages photographiques de grande qualité, remarquablement mis en page comme l’a rappelé, il y a un an, en mars 2008, une exposition à la Maison Européenne de la Photographie. Il en sera l’un des « pigistes » réguliers puis rejoindra la première agence Vu, celle fondée par Pierre de Fenoÿl et Charles Henri Feyrod, quand les éditions suisses Rencontres  arrêteront le financement du magazine.

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Durant ces années 60, Hervé Gloaguen effectue plusieurs voyages aux Etats-Unis.

Il découvre les grands paysages américains dont il ramènera d’inoubliables images. A New York, ses rencontres avec le chorégraphe Merce Cunningham et le peintre Andy Warhol sont à l’origine de sa passion pour l’art plastique contemporain et entre 1969 et 1973, il photographie la scène artistique française. Un livre introuvable en sortira « L’art actuel en France » (Ed. André Balland 1973) dont on a revu en 2003 les images lors d’une exposition à la Galerie Arturus.

Mais, surtout dans les « sixties» il photographie quelques lieux cultes du jazz, comme l’Apollo Theater d’Harlem ou le Preservation Hall de la Nouvelle-Orléans où se produisaient comme dit Hervé Gloaguen « les derniers survivants d’une époque mythique ». Cette musique le passionne depuis son adolescence et, il n’est pas un simple auditeur mais un pratiquant assidu comme en témoigne « Watergate seven+one, de Paris à Sacremento » un CD regroupant les morceaux joués avec ses amis entre 1976 et 1980. Des amis « de bon niveau qui ont la gentillesse de m’accueillir encore dans leur formation pour la rythmique. Mais je suis un batteur discret» ajoute-t-il en souriant.

De 1958 à 1968, à Paris, avec ses boitiers, son éternelle parka et son vélo, il est dans tous les clubs et toutes les salles où jouent ses idoles : au Blue note, au Caveau de la Huchette, à Pleyel, à l’Olympia, au Palais des sports, au Théâtre des Champs-Elysées, à Wagram, à la Mutualité ou aux Trois Maillets, il capte en argentique l’ambiance enfumée où, par la grâce d’une trompette, d’un saxo, d’une voix puissante, des musiciens de légende expriment leurs joies ou leurs difficultés à vivre.

On ne peut donc que féliciter les Editions de la Martinière d’éditer « A hauteur de jazz », car indubitablement Hervé Gloaguen l’est. « J’ai fait mes premières armes en photographiant mes idoles » confie-t-il volontiers quand on parle avec lui de ce livre rare.

« J’ai fait peu de livres, j’étais dégoûté de l’édition, mais, cette fois avec La Martinière, j’ai eu affaire à de vrais professionnels ». Le compliment, dans la bouche de cet éternel contestataire n’est pas rien. Il a raison, car le livre est magnifique, tout noir, sobre, élégant. Des textes d’écrivains et les témoignages qui accompagnent ses portraits révèlent combien le jazz est pour tous une incessante source d’inspiration et une grande leçon de vie.

Mais, il faut particulièrement attirer l’attention du lecteur sur le texte d’introduction signé Hervé Gloaguen. Ceux qui le connaissent, savent que « Glo » prend des notes sur tous ses reportages, et qu’il a non seulement la « tchache » mais une bonne plume.

Une plume combattante : « Nous les photographes, à cette époque, nous étions cantonnés dans un rôle de garçons de course. Mais les photographes ont un rôle social, politique… » dit-il.

En 1972, il est l’un des artisans les plus actifs, le plus politique, de la création du groupe de photographe Viva . Aujourd’hui pour Viva on parlerait de collectif, à l’époque le terme coopérative définissait la réunion de quelques uns des photographes les plus originaux des années 70 (Alain Dagbert, Martine Franck, Hervé Gloaguen, François Hers, Richard Kalvar, Jean Lattès, Guy Le Querrec et Claude Raymond-Dityvon).

Viva s’intéressera à la société, au social, à la politique de son temps et aura une incontestable influence sur une génération de photographes comme François Le Diascorn, Yves Jeanmougin, Gilles Courtinat et tant d’autres qui ne me pardonneront pas de ne pas les citer, car c’est un courant photographique de caractères.

Dans son texte d’introduction « A hauteur de jazz », Hervé Gloaguen livre en même temps que ses souvenirs de prises de vue, une véritable leçon de photojournalisme :

« Se faire admettre dans un lieu sans autorisation officielle. Photographier d’abord, demander à photographier ensuite. Contourner l’autorité sous toutes ses formes, car l’autorité est, par nature, hostile à la photographie de reportage…/… Le photojournalisme est une pratique de liberté, d’initiative, d’audace, mais aussi de retenue, de rigueur et d’harmonie. Comme le jazz »

Loin de se cantonner à la musique ou à l’art contemporain, « Glo » fut aussi reporter au Vietnam où il assiste à la chute de Saigon (1975). Après son départ de Viva, il rejoint l’agence photographique Rapho et fera de nombreux voyages en Afrique, au Pérou, en Bolivie et collabore régulièrement au magazine Géo.

Aujourd’hui, dans sa tanière de la rue Castagnary, toute proche de la gare Montparnasse, dans ce petit bout de Bretagne, en face du seul phare breton de Paris, une réplique de celui du Croizic, « Glo » re-visionne l’ensemble de son travail, ce qui nous vaut ce petit livre, et beaucoup d’autres, espérons le pour lui, et pour notre plaisir.

En vous regardant de son œil malicieux, il conclut l’entretien par : « Comme disait Robert (Doisneau) ce sont les 70 premières années les plus dures.. ».

Michel Puech
25 mars 2009

Notre dossier Gloaguen Hervé

Le livre
À hauteur de jazz
Éditeur : Éditions de la Martinière
Dimensions : 14,2 x 21,3 cm
Pages : 120 pages
Présentation couverture cartonnée
Prix : 14 euros
Référence : ISBN 978-2-732-43909-9
Edition italienne

A memoria di jazz
Editore: L’Ippocampo
Prezzo: € 12,00
ISBN-13: 9788895363530
ISBN: 8895363531
L’exposition
Du 31 mars au 25 avril, une trentaine d’épreuves barytées
Galerie Arcturus
65, rue de Seine – Paris 6e
www.art11.com/arcturus

Pour écouter la voix d’Hervé Gloaguen
Radio Campus : Interview et musiques

La Matinale, tous les soirs sur Radio Campus Paris !

Précision
Dans le livre, les portraits de : Fats Domino, Cootie Williams, Willie Humphrey, Louis Armstrong, Mae Mercer, Donald Byrd, Count Basie, Elvin Jones, Eddy Louis, Velma Middleton, Bud Freeman, Duke Ellington, Art Blakey, Jimmy Smith, Sonny Rollins, Chris Barber, Jackie McLean, Black Nativity, Chris White, Dizzy Gillespie, Ella Fitzgerald, Marshall Royal, Sonny Boy Williamson, Cannonball Adderlay, Stuff Smith, Miles Davis, Ed Thigpen, Ray Brown, Joe Jones, Buddy Guy, Sleepy John Estes, Docteur Ross, Jimmy Woode, Don Cherry, John Coltrane, Oscar Peterson, Roland Kirk, Leo Wright, John Lewis, Sonny Payne, Donald Byrd, Sonny Boy Williamson, T. Bone Walker, Sam Woodyard, Willie Dixon, Champion Jack Dupree, Ornette Coleman, Cecil Taylor, Charles Saudrais, Louis Cottrell, Oscar Peterson, Ray Brown, Thelonius Monk, Ray Charles.