Fronts

L’été chaud des ouvriers de Vitte

Mis à jour le 19 octobre 2021 par Redaction

Publié dans Combat du samedi/dimanche 2 août 1970

Vittel a connu une fin de mois très agitée. Dans cette station thermale de 6000 habitants le calme est de rigueur. Monsieur Guy de la Motte-Bouloumié [1] y veille scrupuleusement en tant que maire, conseiller général UDR des Vosges, PDG des Eaux de Vittel, ainsi qu’en tant qu’époux de Madame la directrice des Thermes…

Bref, Vittel était une ville très heureuse jusqu’à ce que les 2 500 ouvriers qui mettent l’eau en bouteille arrêtent le travail.

Mai en juillet

Le 21 juillet, la grève éclate par un débrayage d’une heure et demie.  Le lendemain le mouvement est général, 90% des ouvriers se croisent les bras. Les revendications portent essentiellement sur les salaires qui sont très bas (3,80 Francs de l’heure). Les travailleurs exigent 30 centimes d’augmentation non hiérarchisée, une réduction de 10 minutes au 1er septembre ainsi que des primes d’ancienneté.

Guy de la Motte-Bouloumié ne l’entend pas de cette oreille, il déclare tout net aux délégués syndicaux qu’il n’accordera pas un centime. Chez les 2 500 ouvriers la colère monte d’un ton, d’autant et c’est là un point très important, qu’il ne s’est rien passé en mai 1968 à Vittel.

A cette époque, les travailleurs, abusés par une direction paternaliste et des syndicats « tout sourire pour le patron », ont travaillé même en heures supplémentaires. On comprend que les autres usines d’eaux minérales et notamment celle de Contrexéville ne se soient pas jointes par solidarité au mouvement. De même, on comprend mieux la fermeté voire l’agressivité des ouvriers de Vittel.

Spontanément et aux grands cris des délégués syndicaux, la majeure partie des ouvriers va envahir les deux usines d’embouteillage. Spontanément, ils vont faire face aux gardes mobiles qui quadrillent la station thermale, organisant une manifestation par petits groupes, harcelant les forces de police sans jamais véritablement les affronter. Au grand effroi de la CGT, les plus durs iront troubler la tranquillité et le calme des curistes jusque dans le parc thermal où se trouvent les sources.  Comme me l’ont dit beaucoup d’entre eux : « c’était une journée à barricades et ça a failli cogner dur ».

Enfin, jeudi dernier, a eu lieu une nouvelle réunion avec la direction. Guy de La Motte-Bouloumié se montre encore plus ferme, déclarant qu’il ne pouvait pas, comme lui demandaient les syndicalistes, prendre l’engagement de ne pas recourir à des sanctions pour fait de grève. D’autre part, il ne lève pas sa plainte contre les travailleurs accusés « d’atteinte à la liberté du travail et d’occupation illégale des locaux[2] ».

Alors, après de vives discussions au cours desquelles les délégués syndicalistes ont vivement été pris à partie pour leur attitude durant les manifestations, ainsi que pour leur « mollesse » générale, les travailleurs décident de reprendre le travail, mais de débrayer à nouveau dès les premiers jours sous forme de grève perlée.

La grève est maintenant terminée à Vittel depuis hier matin mais les travailleurs sont en colère. Colère quant à l’attitude des syndicats auxquels ils reprochent de les avoir empêchés de poursuivre l’occupation des usines qui aurait permis un blocage total de celles-ci. Reproche également en ce qui concerne le Comité de grève « élu » sans élection et jamais réuni. Reproche en général pour leur manque de fermeté vis-à-vis du patron. En revanche, ils sont très satisfaits d’avoir manifesté malgré les gardes mobiles, d’avoir, sans rien cassé, brisé le calme et la tranquillité, le silence réservé aux curistes de Vittel qui n’ont guère apprécié « l’ambiance style quartier latin » de la station thermale.  Si les ouvriers des eaux minérales ne sont pas de l’ex-Gauche Prolétarienne[3], il n’empêche que l’été est chaud à Vittel. D’ailleurs, comme me l’ont dit en riant des jeunes travailleurs : « Nous on est des Mao » !

Michel Puech

 

[1] Guy Noël Abel Maigre de La Motte-Bouloumié (France, Lyon, 24 décembre 1920) fut Président de la Société Vittel (1972), Administrateur de la Société Ricqlès-Zan, Évadé, Résistant, Officier de l’Ordre National du Mérite, Croix de guerre 1939-1945, Maire de Vittel (1953-1977 et 1995-2001) fils adoptif de Germaine Bouloumié (1885-1981), héritière de Louis Bouloumié fondateur en 1854 des Eaux de Vittel.

[2] « C’est au cours de cet été que les militants de la Gauche prolétarienne font leur apparition à Vittel. Plusieurs étudiants de Nancy sont embauchés à la Société des eaux, mais il est difficile de déterminer leur rôle exact dans le déclenchement de la grève de juillet. En effet, leur action se manifestera surtout au mois d’août.

Six jeunes en période d’essai seront remerciés au cours de l’été, deux ouvriers seront licenciés, dont Gérard Cremel, qui témoignera au procès Geismar. Enfin, le mois dernier, trois travailleurs sont arrêtés et placés sous mandat de dépôt pour avoir tenté de mettre le feu à un wagon. Le 3 novembre, la direction de la Société des eaux demande la convocation extraordinaire du comité d’entreprise, afin d’examiner le prochain licenciement de M. Arthur Staub, vingt-neuf ans, deux enfants, entré dans l’entreprise en 1965.

La direction, qui a expliqué ses griefs dans une lettre adressée aux deux-mille-quatre-cents ouvriers de la société, reproche à M. Staub une entrave à la liberté du travail en juillet 1970 et sa participation à la rédaction et à la diffusion de tracts, l’un “contenant des propos diffamatoires à l’égard de la société”, l’autre qui reproduisait un article paru en août dans la Cause du Peuple ” incitant à la destruction de matériel et des marchandises “. Enfin, dernier motif, M. Staub a déclaré, lors d’une réunion du comité d’entreprise, que s’il avait connaissance de sabotages, il ne dénoncerait pas les auteurs. ” Il n’y a aucune raison que les délégués jouent aux dénonciateurs, nous a-t-il déclaré. C’est le travail des policiers. ” Claude Levy in Le Monde du 30 novembre 1970.

[3] La Gauche prolétarienne (GP), créée en France en septembre 1968, est une organisation d’extrême gauche d’obédience « maoïste » dirigée principalement par Benny Levy, Alain Geismar et Serge July. La GP a été créée au lendemain des évènements de mai 1968, et a été dissoute par le gouvernement en mai 1970.  Elle s’auto-dissoudra en 1973 pour éviter le recours au terrorisme.

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