Hubert Henrotte, fondateur de Gamma et de Sygma est mort

Mis à jour le 25 novembre 2020 par Redaction

Entretien avec Hubert Henrotte © 2010 Michel Baret / Rapho

Le dernier grand acteur de l’âge d’or du photojournalisme français s’est éteint ce vendredi 20 novembre 2020 vers 3h30 du matin, à l’Hôpital Georges Pompidou, à Paris, à l’âge de 86 ans. Une cérémonie religieuse intime va avoir lieu et Jean-François Leroy organisera dès que possible un hommage professionnel.

Hubert Henrotte e © Micha Henrotte
Hubert Henrotte © Micha Henrotte

Monique Kouznetzoff l’avait baptisé « HH » quand elle est arrivée à l’agence Gamma qu’Hubert Henrotte avait créée quelques mois plus tôt. Ces initiales lui allaient bien. Deux lettres qui claquent, comme son caractère, tranchant parfois cassant, surtout dans sa jeunesse. Il avait un tel désir de bien faire qu’il en a bousculé plus d’un dans la profession. Je n’ai tenu que deux mois à Sygma. Quand j’arrivais le matin, si j’avais cinq minutes de retard, il m’attendait regardant ostensiblement sa montre, et, il oubliait de dire bonjour. Hubert Henrotte était craint. Bien des années plus tard, l’âge étant venu, il avait gardé tout son tranchant, mais manifestait plus fréquemment sa sympathie.  Finalement, c’était un homme mal connu, même des professionnels.

Né le 16 juin 1934 à Sargé-lès-Le-Mans une petite commune des Pays de Loire dans le département de la Sarthe, il devient étudiant photographe de la prestigieuse école d’Arts appliqués de Vevey en Suisse en 1954. Passionné de course automobile, il fait le voyage sur son scooter de Suisse au Mans pour assister aux 24 heures du Mans. 740 km, tout de même !

En 1960, il entre au quotidien Le Figaro, comme photographe, à une époque où les photographes ne sont pas encore véritablement considérés comme des journalistes à part entière. Pendant de nombreuses années, les cartes de presse de photographes porteront la mention « assimilé journaliste » ! Evidemment les photographies publiées ne font pas mention du nom de l’opérateur et les agences de l’époque (Dalmas, APIS, AGIP, Keystone, Reporters Associés) paient les photographes de la main à la main, ou au mieux en salaire de misère avec pour conséquence que les négatifs restent la propriété de l’agence. Cette situation révolte Hubert Henrotte.

Dès qu’il apprend la création à Grenoble d’une association de photographes de presse, il s’y intéresse, prend contact avec Georges Richard le principal fondateur et le 30 avril 1962 est à Lyon à l’assemblée générale de cette nouvelle association.. Le 12 décembre 1964, lors de l’assemblée générale de l’Association Nationale des Journalistes Reporters Photographes (ANJRP) il est élu Vice-Président. Il va avoir un rôle prépondérant dans le développement de l’ANJRP qui deviendra ANJRPC avec l’arrivée des cinéastes. Il est membre du Conseil de direction, trouve un local pas loin du Figaro et consacre tout son temps libre à militer. Bien des années plus tard, il me confiera que l’erreur avait été de ne pas créer de syndicat.

“Alors c’est vous qui m’avez succédé à l’ANJRPC” dit Hubert Henrotte à Christian Ducasse (à gauche) en 2013. (c) Mohamed Lounes

Sous sa houlette, l’ANJRPC va réunir tout ce que la France compte de reporters photographes, car comme il le souligne lors de l’assemblée générale de 1965, il n’est pas nécessaire que le Président de l’association soit un parisien, il souligne l’importance des provinciaux.  Roger Pic, Jean Lattès, Jacques Widenberger, Jean Potier, Robert Doisneau, Willy Ronis, Henri Cartier-Bresson et bien d’autres deviennent membres de cette association.

Tous les débats de l’ANJRPC alimentent la réflexion d’Hubert Henrotte, tout comme ses discussions avec Léonard de Raemy. C’est de là, que va sortir l’idée d’une agence d’un autre type, d’une agence qui assure un contrôle total sur la production des photographes par rapport aux journaux et magazines.  Hubert Henrotte débat alors non seulement avec Léonard de Raemy, mais également Pierre Lelièvre qui finalement ne quittera pas Le Figaro.  Il s’ouvre de son projet avec Hugues Vassal et Jean Monteux, alors vendeur aux Reporters Associés. Jean Monteux lui parle de Raymond Depardon et de Gilles Caron…. L’affaire prend forme.  Dès le mois de septembre avant même la création de Gamma, il rencontre Grazia Neri qui est alors l’agent en Italie de Giancarlo Botti chez qui Gilles Caron peaufine sa technique de photographie de star.

« En septembre 1966, j’étais à Paris pour renforcer mes liens avec les agences françaises. Mon agence vedette à Paris était Photographic Service » raconte Grazia Neri « Michel Roi, un photographe de mode dont j’étais l’agente, m’a téléphoné : il y a un photographe, Hubert Henrotte, qui veut te voir. Je lui réponds que je pars ce soir … Appelle-le ! Ok. Je me retrouve dans le quartier des Champs-Élysées, avenue George V. La célèbre avenue était alors un lieu merveilleux, c’était le quartier de la presse. Le George V était le bar des journalistes. Dans les rues alentour, il y avait Le Figaro, Paris Match, Salut les Copains et d’autres rédactions importantes. Hubert Henrotte m’accueillit de manière très formelle et me dit qu’en novembre il créait l’agence Gamma et qu’il souhaitait que je la représente en Italie. Il devait m’envoyer dès le mois de novembre un rapport, en réalité le début réel fut le 2 janvier. Il m’a également demandé que je le présente aux photographes de Rome. Il m’a dit que les professionnels français parlaient de moi comme de la meilleure agence. Son agence, a-t-il ajouté, deviendra la plus célèbre du monde ! …/… Nous partagions l’engagement de sortir le photojournalisme du scandaleux anonymat de l’époque. Il n’y avait pas le crédit des photographes sur les photographies publiées. La conversation est devenue vraiment passionnée de mon côté, plus froide et technique du côté d’Hubert qui est une personne que j’ai toujours très appréciée. En me disant au revoir, il m’a dit : je vous confirmerai le tout par lettre et nous nous reverrons en décembre à Paris. Le 23 décembre je suis allée à l’aéroport de Malpensa de Milan, mais en raison du brouillard l’avion pour Paris n’a pas décollé. Hubert n’a pas voulu croire au brouillard. Il m’a accusé de paresse. Je suis partie en France en train le 26. Des années plus tard, en se rendant de Vérone à Milan, Henrotte s’est perdu dans le brouillard sur l’autoroute et alors, il m’a rappelé l’aventure de 66.  Les premières photographies sont arrivées par un « hors-sac » du 28 décembre au matin.  Mon monde a alors changé.  En plus de m’occuper des photographes italiens et étrangers que je représentais, j’ai distribué les centaines de photographes qu’il avait choisis de diffuser avec Gamma.[1] »

Le 14 novembre 1966 Hubert Henrotte dépose les statuts de l’agence Gamma avec Hugues Vassal, Léonard de Raemy et Raymond Depardon. La suite va être une succession de succès journalistiques dans lesquels les femmes vont jouer un grand rôle au côté d’Henrotte. Monique Kouznetzoff d’abord, qui de « petite main » aux Reporters Associés est embauchée comme journaliste à Gamma, et va  débuter une carrière exceptionnelle de relations publiques avec les stars de l’époque. Elle devient Madame Monique Henrotte. Et puis Eliane Laffont, épouse du photographe Jean-Pierre Laffont condisciple d’HH à Vevey à laquelle Hubert Henrotte va confier la représentation de Gamma aux Etats-Unis où elle va devenir « la reine du photojournalisme à la française. »  Monique et Eliane ne vont pas être pour rien dans les succès d’Hubert !

Monique Kouznetzoff & Eliane Laffont, les stars de Sygma © Jean-Pierre Laffont

En 1973, une crise entre associés et une grève du personnel et des photographes de Gamma poussent Hubert Henrotte à créer une autre agence. Ce sera Sygma qui va donner le ton à trois décennies de photojournalisme. L’entreprise est rapidement florissante malgré la nouvelle concurrence qui s’est installée avec Gamma et Sipa. Sygma devient le phare de la profession. Mais, dès la fin des années 80, les difficultés apparaissent. L’informatique qu’Hubert Henrotte a vu arriver et dont il a immédiatement perçu l’importance, demande de gros moyens financiers dont ne dispose pas la PME qu’est Sygma. Commencent les négociations avec des financiers, un sport que le journaliste Hubert Henrotte ne maitrise pas bien. A la fin des années quatre-vingt-dix, il est débarqué de l’agence par l’un des actionnaires qui va vendre Sygma à Corbis, une société de Bill Gates. Corbis-Sygma finira en faillite, puis tout le stock de Corbis deviendra propriété de Visual China Group. Un vrai crève-cœur pour HH.

Perpignan, Visa pour l’image septembre 2013, signature du livre Sygma, 40 ans de photojournalisme de Michel Setboun. Photographie (c) Geneviève Delalot

Quand je rencontrais, assez fréquemment, Hubert Henrotte ces dernières années, j’étais toujours frappé par la tristesse qui semblait l’avoir envahi. C’était un homme blessé d’avoir dû quitter Gamma, « son enfant » et de s’être fait évincer de Sygma. D’entretien en entretien, j’ai compris que cet homme intègre s’était toute sa vie battu pour que les photographes vivent bien de leur métier. Et évidemment, tout dans l’époque actuelle lui prouvait que ses espérances des années soixante s’étaient envolées à la même vitesse que l’inflation des bénéfices des financiers.

Le 2 Janvier 2005, dans le Journal Officiel on peut lire : « Hubert Henrotte, PDG de Henrotte Conseil, gérant des agences de presse Kipa, Kipa-Interpress et Witness, fondateur et ancien directeur de l’agence de presse Gamma, ancien PDG de Sygma » a été nommé Chevalier de la Légion d’Honneur.

Michel Puech

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[1] La mia fotographia de Grazia Neri, Editions Feltrinelli 2013, p.64

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