L’agence de presse des Reporters Associés par Louis Le Roux (5/5)

L’agence de presse des Reporters Associés fait partie, avec les agences APIS, Dalmas, Europress et quelques autres, des rédactions photo qui naissent dans les années 1950 et s’épanouissent avec le développement des magazines Paris Match, Stern, Jours de France etc. Elles préfigurent le succès des agences Gamma, Sipa, Sygma. Elles sont le berceau de femmes et d’hommes qui inventent « le photojournalisme à la française » de la seconde partie du XXème siècle.

Louis Le Roux, laborantin et photographe, puis chef du laboratoire des Reporters Associés avant de devenir celui de Sipa Press est, non seulement un acteur, mais également un observateur attentif de cette époque. Son témoignage est exceptionnel de précisions tant sur les hommes que sur l’évolution des techniques. A l’œil a le plaisir de publier ses souvenirs dans une série de cinq articles. MP

 

Des cours royales au Tribunal de commerce

Lova de Vaysse parle couramment quatre langues, le français, l’anglais, l’allemand, et le russe. Je l’entends dire : « Güten tag fräulein Paupitz » et je sais qu’il appelle le magazine Stern.

En Belgique notre représentant est Ben Vandoorne[1], un grand bonhomme jovial qui vient fréquemment à Paris. En Allemagne notre correspondant à Stuttgart est l’agence Pandis.

Pour les grands événements ou les mariages princiers nous déplaçons souvent toute une équipe sur place. On loue un labo bien équipé. Les photos sont ainsi développées, choisies et diffusées au fil de l’évènement.

Ce fut le cas, le 2 juillet 1959, pour le mariage du prince Albert de Liège avec Paola Ruffo di Calabria. L’agence travaille alors en pool avec l’agence Dalmas et celle de Raymond Darolle, Europress. Le reportage a été développé, monté et diffusé depuis la Belgique.

L’agence avait déjà couvert, en octobre 1956, les fiançailles du Comte de Clermont, Henri d’Orléans, avec Marie-Thérèse de Wurtemberg au château d’Altshausen dans le Bade-Wurtemberg (Allemagne). Plus tard en mai 1962, les Reporters Associés couvrent également le mariage de Sophie de Grèce avec Juan Carlos d’Espagne à Athènes… Les événements princiers font toujours recette.

La renommée de l’agence est acquise dès 1965

Tous les grands événements sont couverts et arrivent de jeunes photographes pleins d’énergie et désireux de réussir et de se faire un nom dans la presse photographique.

On voit ainsi passer un grand turc, il s’appelle Göksin Sipahioglu ! La première fois que je le rencontre il revient de Thaïlande avec un reportage sur des travestis. C’est assez cru et je suis un peu gêné de regarder ses photos. Je ne me doute pas alors que nous entamerons plus tard ensemble une grande carrière.

Une nouvelle équipe de reporters s’installe, outre Jean Desaunois devenu associé et futur patron de l’agence Imapress, Gérard de Villiers[2] travaille de temps en temps. Il n’est pas encore l’auteur des romans d’espionnage SAS.

Un jour pour un travail demandé par Desaunois et qui ne devait pas être concluant, ils ont des mots, mots qui finissent en bousculade et presque en coups de poing ! « Tu quittes cette maison ! Tu es viré. » dit Jean Desaunois, et Gérard de Villiers de répondre « Je n’ai pas besoin de cette maison pour travailler, j’aurai bientôt plus d’argent que vous et vous entendrez parler de moi ! » Sans commentaire !

Autre personnage, Hubert Le Campion[3]. Il a raconté sa rencontre avec Lova de Vaysse pour un ouvrage « Souvenirs de reportages », jamais publié.

« Je suis à Paris, j’attends un grand coup depuis des semaines. Le coup ce sont les barricades à Alger[4], je pars à mes frais. Je prends un aller simple sur un Breguet Deux-Ponts[5] de nuit, le moins cher possible. Il me reste 200 francs en poche. A Orly, une Caravelle arrive d’Alger. J’aborde un passager qui descend de l’avion. Il me regarde avec suspicion. J’apprendrai plus tard qu’il a des négatifs plein ses chaussettes ! »

« Il accepte de prendre un verre au bar de l’aéroport. Il se présente, Lova de Vaysse, directeur de l’agence Reporters Associés. Il me dissuade de partir, mais devant mon attitude décidée, il me donne 200 francs (ndlr : 447€). Je double mon capital. Il me dit de prendre la chambre qu’il a gardée à l’hôtel de Genève à Alger et de lui envoyer mes photos. Il me laisse sa carte que je serre précieusement dans mon portefeuille. Je la relirai sans cesse dans l’avion pour la mémoriser. Je sentais que c’était ma chance. J’ai travaillé comme un frénétique pendant 15 jours… »

Et puis dans l’équipe, il y a aussi Philippe Le Tellier[6], Alain Noguès, Alain Dejean, Henri Bureau, Pierre Vautey, Léonard de Raemy, Jack Burlot, Manuel Bidermanas, Jean-Pierre Fizet, Jean-Pierre Laffont, Pierre Bernasconi, Gérard Leroux, Bertrand Laforêt et deux italiens Gian Carlo Bonora et son compère Umberto Guidotti.

Il y a également Jean-Pierre Thévenin qui habite Nice et couvre les événements sur la Côte d’Azur, un breton de Lannion Jean-Yves Marrec qui couvre le mouvement des indépendantistes bretons. Baudouin Wehuizen, fils du directeur du magazine flamand De Post fait un stage de deux ans à l’agence.

 

Mais le contrat avec Stern n’a pas été renouvelé…

Pierre Menochet, futur associé de Jean Desaunois dans l’agence Imapresse, rencontre Lova de Vaysse et remplace Jacqueline de Vaysse à la rédaction. Monique Koutnetzoff fait son entrée, comme secrétaire en février 1962.

En 1965 arrive une autre vague de photographes : Jean Ker, Pierre Bernasconi, Jean-Pierre Bonnotte, Jean-Pierre Guillaume, Raymond Delalande, Elie Kagan, Michel Gianoulatos, Max Colin, Catherine Leroy. Mais c’est loin tout ça….

Charles Bébert un niçois qui couvre le sud de la France. Gilbert Regazzi entre au labo à temps partiel avec Gérard Lamade, un basque venu comme moi de l’Aéronavale.

Monique Kouznetzoff quitte les Reporters Associés en 1965 et rejoindra Gamma en 1967. Lova de Vaysse offre un pot pour son départ et lui fait un petit cadeau. François Caron, futur commercial de Gamma, remplacera Jean Monteux qui rejoint lui aussi l’équipe d’Hubert Henrotte à Gamma.

Monique Kouznetzoff photographiée par (c) Léonard de Raemy
Monique Kouznetzoff photographiée par (c) Léonard de Raemy

Les souvenirs sont nombreux entre 1955 et 1969… Les reportages aussi : la guerre d’Algérie, le canal de Suez, le printemps de Prague, le retour de De Gaulle, son élection, ses conférences de presse. Et puis, Les soirées du Lido, l’extinction de puits de pétrole, mes manifestations diverses …

En mai 68, Jacques Florent photographie les manifs. Il rentre en sang à l’agence. Que t’est-il arrivé ? « J’ai voulu retenir la moto d’un gendarme pour l’aider, il m’a matraqué croyant que je voulais lui piquer sa moto ».

Dans les année 68 deux petits gars demandent à entrer au labo, pour apprendre à faire de la photo : Michel Giniès et Jean-Gabriel Barthélémy, 17 et 18 ans. Ils mettront un peu la pagaille en se baignant dans les bacs en béton de lavage des photos, mais ils deviendront vite doués.

Les stars, Joséphine Baker, Brigitte Bardot et son mariage, celui de Dalida, le festival de Cannes, les grands tournages de films, les mariages princiers, Grace de Monaco, Baudouin et Fabiola, son frère Albert, Henri de Laborde de Monpezat et Margrethe du Danemark…

Les faits divers aussi. Je me souviens de l’affaire Fourquet à Cestas en 1969, un scoop de Gérard Leroux qui disparaîtra de l’agence un an plus tard.

L’été 1969, Lova de Vaysse organise un grand pique-nique dans sa maison de campagne, à Blaru. Toute l’agence et de nombreux amis sont invités. Mais de nombreux photographes ont déjà quitté les Reporters Associés pour rejoindre Hubert Henrotte et l’agence Gamma. A cette réunion champêtre se trouve Jean Desaunois qui quitte les Reporters Associés pour fonder « La Maison de l’Iran » sur les Champs Elysées … Lova de Vaysse en grand prince organise en 1965, le mariage de sa fille Katherine sur les Champs-Elysées au restaurant Ledoyen.

Mais le contrat avec Stern n’a pas été renouvelé !

Après un voyage au Maroc avec son mari, Jacqueline de Vaysse attrape un virus dont elle se remettra mal. Je reste l’un des derniers fidèles, Lova de Vaysse me dit qu’il va s’associer à Jacana ! Absurde !

Il a plein d’idées dans la tête, je ne crois plus en l’avenir des Reporters Associés. En juillet en grand seigneur je donne ma démission… Deux mois après c’est la faillite, et j’aurais, en plus, perdu mes droits au chômage.

En bon Breton je ne regrette rien…

Texte et photos ©Louis Le Roux (mars 2020)
( à suivre)

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Notes

[1] Le photographe de presse Ben Vandoorne (1929-2006) a fondé dans les années 1960 l’agence de presse Photo News Service. Vandoorne a fortement marqué le monde la photographie de presse en Belgique, non seulement en tant que photographe, mais également en tant que grand défenseur du droit d’auteur. En 1979, il avait cédé son agence à ses collaborateurs. Il s’est ensuite consacré à la Sofam, la société d’auteurs dans le domaine des arts visuels, dont il fut le cofondateur et animateur. Source Le Soir.

[2] Gérard de Villiers, né et mort à Paris (8 décembre 1929 – 31 octobre 2013), est un écrivain, journaliste et éditeur français. Il est notamment connu pour avoir écrit la série de romans d’espionnage SAS.

[3] Hubert Le Campion (1934-2003) photographe, grand reporter, cameraman et réalisateur.

[4] Le nom de semaine des barricades désigne les journées insurrectionnelles qui se sont déroulées du 24 janvier au 1er février 1960 à Alger durant la guerre d’Algérie (1954-1962).

[5] Le Breguet Deux-Ponts est un avion de transport de fret et de passagers qui a été exploité entre 1953 et 1972. Son nom lui vient du fait qu’il peut accueillir des passagers sur deux ponts et non un seul comme sur la majorité des avions de ce type. Il est le premier à posséder cette caractéristique.

[6] Philippe Le Tellier (1930–2011) photographe aux Reporters Associés puis à Paris Match où il entre alors qu’il est assistant de Willy Rizzo.

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