L’agence de presse des Reporters Associés par Louis Le Roux (4/5)

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Jean Renoir interviewé par Pierre Ménochet avenue Frochot – Collection Pierre Menochet

L’agence de presse des Reporters Associés fait partie, avec les agences APIS, Dalmas, Europress et quelques autres, des rédactions photo qui naissent dans les années 1950 et s’épanouissent avec le développement des magazines Paris Match, Stern, Jours de France etc. Elles préfigurent le succès des agences Gamma, Sipa, Sygma. Elles sont le berceau de femmes et d’hommes qui inventent « le photojournalisme à la française » de la seconde partie du XXème siècle.

Louis Le Roux, laborantin et photographe, puis chef du laboratoire des Reporters Associés avant de devenir celui de Sipa Press est, non seulement un acteur, mais également un observateur attentif de cette époque. Son témoignage est exceptionnel de précisions tant sur les hommes que sur l’évolution des techniques. A l’œil a le plaisir de publier ses souvenirs dans une série de cinq articles. Michel Puech

Les années soixante, l’apogée des Reporters Associés

Blaru, pique-nique, de gauche à droite Pierre Menochet, Josette et Louis Le Roux, Jean Desaunois et son épouse.
Le tempon des Reporters Associés. Collection Louis Le Roux

Paris est le centre du monde ! Comme une toile d’araignée les lignes aériennes partent du nouvel aéroport d’Orly et desservent tous les continents. C’est donc là que doivent se trouver les agences de presse. Dixit de Vaysse !

C’est ainsi qu’il explique son succès quand je lui demande pourquoi les journaux américains travaillent autant avec les photographes français. Et d’ailleurs, il n’y a pas que les Américains, l’agence travaille pour tous les grands magazines d’Europe. Je pense surtout que la qualité du travail, la pugnacité des photographes des agences françaises y sont pour beaucoup.

Il faut être les meilleurs et les plus rapides pour réaliser et vendre les reportages. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, les grands magazines ont tous des équipes de photographes salariés et pigistes à demeure. Il en est de même dans les laboratoires.

A partir des années soixante, les Reporters Associés couvrent tous les grands événements. C’est l’époque où Paris Match et Jours de France « se tirent la bourre ». (Ndlr: voir les tirages de 1965). En 1960, Paris Match lance la mode du 35 mm. Le Leica prend le dessus. Fini les Rolleiflex, les photographes disposent aussi de Pentax, et ensuite de Canon et de Nikon qui enterreront vite le format 6×6.

Il y aura de moins en moins besoin de recadrage des photos. Le cadrage sera fait directement par les photographes grâce au changement d’optique. D’ailleurs les photographes n’aiment pas trop qu’on recadre leur prise de vue.

A l’époque de l’argentique, le mot photographe a un sens. N’est pas photographe qui veut. Tout commence par le labo. Jusqu’aux années soixante aucun appareil n’était entièrement « automatique », c’est pourquoi le passage par le labo apprend beaucoup pour la prise de vue. Les premières cellules photoélectriques sont apparues à la fin des années cinquante : l’Ikophot[1] de Zeiss Ikon.

Auparavant le photographe juge du réglage de l’appareil de prise de vue par rapport à la lumière ambiante et à la sensibilité du film ou de la pellicule qu’il utilise. La valeur du photographe est vite évaluée ! La qualité de son travail est de savoir opérer, en intérieur comme en extérieur. Il faut savoir régler très vite l’appareil, diaphragme et vitesse. L’instantané en reportage n’attend pas !

Les magazines, surtout Paris Match, ont de grands reporters photographes attitrés et un laboratoire performant. Pour vendre il faut être meilleur et plus rapide ne cesse de rappeler Jean Monteux, le vendeur de nos reportages.

Le matériel des années 50/60 – (c) Louis Le Roux

 

Un contrat mirifique avec Stern

Début soixante, Lova de Vaysse signe un contrat mirifique avec le grand hebdomadaire allemand Stern. Il embauche Pierre Menochet à la rédaction et agrandit les locaux. Lova de Vaysse a enfin compris que pour faire de la qualité et de la rapidité, en photo il faut équiper l’agence de matériel moderne.

Davis Boyer, qui est le locataire de l’avenue Frochot où loge, en sous-location, l’agence, accepte de céder une autre grande partie du pavillon : tout le rez-de-chaussée, la cave et une partie du 1er étage.

On peut enfin créer un laboratoire moderne, avec des agrandisseurs de qualité. L’agrandisseur en bois, l’Imperator, que j’avais trouvé à mon arrivée est remplacé par du matériel Durst, Oméga, Leica. Des bacs sont installés pour le traitement de l’image. Ils sont encore hélas en béton ! Deux glaceuses rotatives de la société Vitau sont achetées.

Le développement des films passe en cuve verticale de 20 litres. J’invente un système d’agitation des films dans les bains avec des essuie-glaces de camion. Le développement des films se fait à 18°centigrade, nous le ferons à 20° pour accélérer le processus. Dans les cas d’urgence absolue, le séchage se fera à l’alcool. Bien des minutes seront gagnées.

Le format des tirages papier va changer, le 20×25 d’Ilford n’est plus à la mode. Je calcule que proportionnellement au 24×36 le format du papier photo sera de 21×29,7 cm. Nous faisons fabriquer ce format par Kodak . Cette fabrication spéciale nous permet enfin d’imprimer au dos des photos le nom de l’agence.

Peu après ces nouveaux formats de papier photo, Paris Match sort le 20×30 cm, nous décidons avec Lova de Vaysse d’adopter ce format plus simple qui deviendra classique et sera bientôt employé par toutes les agences, ce qui arrange la société Kodak.

Mais Il faut également tamponner les photos au dos une par une. Nous faisons le concours du plus rapide tamponneur… Jean Monteux battait tous les records de vitesse pour être le premier sur le marché.

A l’agence, avant l’arrivée de Pierre Menochet, il n’y a pas de rédacteur ou rarement, en revanche les légendes sont très importantes. C’est le travail du photographe qui doit rapporter les éléments pour les rédiger.  Au début les légendes étaient tapées par Jacqueline de Vaysse sur un simple papier puis découpées et collées derrière le tirage… Par la suite les textes sont ronéotypés à l’alcool directement sur la photo, avec pas mal de dégâts, de bavures et de ratés au début. En plus quand les photos tombaient les unes sur les autres elles se tachaient entre elles.

A partie de 1965, je découvre que de petites machines offset peuvent imprimer les textes et légendes directement au dos des photos.

Il n’est pas rare que chaque reportage expédié comporte entre 20 et 30 photos par reportage tirées pour vingt pays différents et qui doivent partir le soir même par avion ou par le train. Les textes sont succincts mais les photos parlent généralement d’elles-mêmes.

Mais, voilà la couleur

Jusqu’à présent toutes les photos sont en noir et blanc ! Le film Kodachrome existait mais était peu employé en presse du fait d’un temps de développement trop long. Il faut expédier les films soit en Allemagne, soit aux USA… Il ne pouvait être utilisé que pour les reportages magazines, pas pour l’actualité pure.

LEktachrome[2] de Kodak fait son apparition, il est développé à Paris par deux laboratoires Central Color et Labo Color. Les prises de vue en couleur sont surtout réservées pour les couvertures de magazines. Le problème de l’Ektachrome c’est que la bonne photo, le scoop, est unique. Comment faire pour partager le scoop entre tous les magazines qui le veulent tous tout de suite pour leurs bouclages ! J’étudie ce problème, il faut réussir à faire des duplicatas, mais des duplicatas de qualité.

Avec le service professionnel de Kodak nous essayons de trouver une solution par contact ou par agrandissement … Mais il y a trop de perte de qualité. Sur des tests réalisés en Ektachrome 120 le « piqué » et le contraste augmentent … Ensuite c’est fastidieux de porter les développements à l’extérieur pour attendre le résultat…

La maison Télos, alors installée rue de Clichy à Paris, propose à la vente un appareil capable de développer de l’Ektachrome. Enfin ! Cet appareil s’appelle l’Unitub[3]. Avec Lova de Vaysse nous décidons de l’acheter. J’installe un coin labo couleur. La société P.C. (produits chimiques) fournit la chimie. Ce système de développement à bain perdu marche bien, en tous les cas il nous permet encore de gagner du temps et de faire un homme heureux : Jean Monteux toujours soucieux d’arriver le premier dans les rédactions.

En 1965 Lova de Vaysse suit mes conseils et nous décidons d’installer un laboratoire complet pour la couleur dans la cave du pavillon et nous lançons la duplication de tous les reportages couleur.

Cette possibilité d’investissement et de modernisation de l’agence est pour moi l’occasion d’agrandir, d’acheter du matériel performant et d’embaucher. Un tireur arrive, Maurice Aye, qui restera quatre ans avant d’être engagé comme photographe à la centrale nucléaire de la Hague.

Il y aura par la suite Gérard Lamade, un camarade de l’Aéronautique, puis Gilbert Regazzi, un très bon tireur de presse, courageux, mais à problèmes … Il traînait un peu trop dans les bars tabac et je ne pouvais pas toujours compter sur lui. Plus tard il rejoindra Gamma.

Entre temps Lova de Vaysse s’est acheté une maison de campagne à Blaru en Basse-Normandie vers Mantes-la-Jolie, c’est un beau petit cottage normand au toit de chaume entouré d’un grand terrain. Il y part alors très souvent en week-end. Et il nous fait confiance pour faire tourner l’agence sans sa présence. Pierre Menochet donne beaucoup de son temps…

C’est aussi l’époque où arrive Jean Desaunois et ses reportages exclusifs sur la famille royale d’Iran. Ils se vendent dans le monde entier et font rentrer beaucoup de devises étrangères à l’agence… Mais il n’est pas toujours payé cash … Peut-être laisse-t-il volontairement les choses courir, jusqu’au moment où Lova de Vaysse lui vend des parts de la société. Alors, tout rentre dans l’ordre.

Avec Jean Desaunois, les Reporters Associés couvrent de plus en plus d’événements princiers. Il est de plus en plus présent et commence à imposer sa façon de travailler.

Texte et photos ©Louis Le Roux (mars 2020)
( à suivre)

 

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Notes

[1] Ikophot, 1950 : 1328/1. Bakélite noire. Cellule au Sélénium 6 à 30 Din, capot métal, lecture par aiguille, mesure directe ou réfléchie. Bakélite noire avec capot. Source : http://fotobox.over-blog.fr/article-zeiss-ikon-les-posemetres-a-main-116816149.html

[2] L’Ektachrome a été inventé en 1940 mais depuis les années 1950, il est possible à de petits laboratoires professionnels de s’équiper pour le développement. Au fil du temps, le procédé a évolué de l’E-1 à l’E-5 puis au traitement E-6. L’autre intérêt est de pouvoir faire des bandes test : développement de quelques vues en début de bobine, avant de procéder au traitement final en appliquant les corrections demandées par les photographes. Enfin, les films Ektachrome ont été disponibles dans de nombreuses sensibilités particulièrement appréciées en reportage.

[3] Cet appareil sera longtemps critiqué, il est pourtant l’ancêtre des machines à développement continu style Hostert de fabrication allemande et de toutes les machines à développement continu. Kodak critique ce système, car ils commencent à vendre le leur en bac 12 litres et agitation à l’azote.

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