L’agence de presse des Reporters Associés par Louis Le Roux (3/5)

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Le Gaumont à plaques de verre qui sera remplacé par le Rolleiflex au milieu des années 50

L’agence de presse des Reporters Associés fait partie, avec les agences APIS, Dalmas, Europress et quelques autres, des rédactions photo qui naissent dans les années 1950 et s’épanouissent avec le développement des magazines Paris Match, Stern, Jours de France etc. Elles préfigurent le succès des agences  Gamma, Sipa, Sygma. Elles sont le berceau de femmes et d’hommes qui inventent « le photojournalisme à la française » de la seconde partie du XXème siècle.

Louis Le Roux, laborantin et photographe, puis chef du laboratoire des Reporters Associés avant de devenir celui de Sipa Press est, non seulement un acteur, mais également un observateur attentif de cette époque. Son témoignage est exceptionnel de précisions tant sur les hommes que sur l’évolution des techniques.  A l’œil a le plaisir de publier ses souvenirs dans une série de cinq articles. Michel Puech

Les années cinquante du Gaumont au Rolleiflex

Louis Le Roux consulte un négatif.

En 1955, quand je découvre l’agence de presse des Reporters Associés, j’ai l’impression de tomber chez les pauvres.  Je sors de trois ans dans l’aéronautique navale où nous étions assez bien équipés.  En comparant le matériel et les techniques modernes de l’aéronautique avec ce dont je dispose à Reporters Associés, je suis déçu.  Je m’attendais à mieux dans le civil !

Durant mon engagement dans l’aéronautique navale, nous faisions de la photographie aérienne, verticale et oblique, avec des appareils laissés par les américains après leur départ. Les appareils de la fin de seconde guerre mondiale étaient révolutionnaires pour nous.  Les prises de vues aériennes se faisaient au format 13×18 cm ou 18×24 cm. Les films se développaient dans des machines entièrement automatisées. Les appareils : l’Altiphote[1] et ses sept kilos pour la prise de vue aérienne oblique, le Sfom[2] de trente kilos pour la cartographie ou prises de vue verticales. En revanche les prises de vue traditionnelles se faisaient en Semflex[3], un format 6×6 de fabrication française ou au Foca[4]

Altiphote et ses sept kilos

Mais dans les années 1950, il y a encore des appareils à plaque de verre. Les photographes se servent encore fréquemment du Gaumont[5] un appareil en bois, à soufflet, avec des chargeurs de réserve de six plaques de verre. J’ai personnellement travaillé avec cet appareil.

En 1955 le Rolleiflex [6]  s’impose. C’est un appareil d’origine allemande équipé d’optique Zeiss de grande qualité. Il détrône tous les autres. Il y a aussi l’Hasselblad[7] plus perfectionné, mais plus cher, qui sert surtout en studio.

Au milieu des années 1950, les photographes d’agences de presse travaillent presque tous au Rolleiflex, toutes les photos sont alors en noir et blanc. La couleur, peu employée existe avec le film Kodachrome[8]. C’est également le début des films Ektachrome qui vont devenir plus tard le format des professionnels. Mais les journaux impriment surtout en noir et blanc.

 

Ces premières années l’agence couvre les événements français et européens

Les voyages en avion sont encore très chers. Je me souviens du plus lointain reportage réalisé par Lova de Vaysse en 1955. Il est parti « sur les Turcomans[9] » en Asie : quinze jours à cheval dans les grandes steppes et coucher chez l’habitant dans des yourtes. Je crois me souvenir qu’il y est allé avec Jacques Blot, son ami de France Dimanche. Ils n’étaient cavaliers ni l’un ni l’autre et ont souffert !

Lova de Vaysse avec Josette Le Roux en Bretagne (c) Le Roux

(Au début je pars avec lui en reportage. Mon premier reportage est à Chamonix, en décembre 1956 pour la disparition de deux alpinistes Jean Vincendon et François Henry.  Ils ont été coincés par une tempête de neige dans le Mont-Blanc. Ils n’en sortiront pas vivants malgré l’exploit des hélicoptères militaires, des Alouette 2, utilisés pour la première fois en sauvetage en montagne. Marcel Dassault a fondé en 1954 Jours de France, un hebdomadaire de grand reportage à l’époque. Il a l’intention de concurrencer Paris Match et, je crois que nous y étions pour eux.

Je me souviens aussi de l’inauguration d’un monument dans le Vercors à la gloire des résistants par le général de Gaulle. « c’est le retour de De Gaulle en politique » disait Lova de Vaysse. Et puis, un reportage pour l’hebdomadaire allemand Stern à Morlaix à l’occasion de la remise d’une décoration à un officier allemand[10]. Etc. Je ne vais pas tout citer !

Partir en reportage avec Lova de Vaysse, c’est l’aventure !  D’un coup, à 7 heures du soir, il se décide : « tu viens on part à la montagne… » Je n’ai pas le temps d’aller me changer, pas de valise, on monte dans sa voiture une Frégate Renault et en route.  Il aime rouler la nuit, moi je ne conduis pas. A 4 heures du matin, c’est son habitude, il s’arrête au bord de la route et s’endort jusqu’au lever du jour. Nous sommes en hiver, il fait nuit noire mais on arrive à pied d’œuvre au petit matin.

C’est ainsi que nous partons faire De Gaulle dans le Vercors ou Joséphine Baker au Château des Milandes pour l’inauguration de sa « Tribu arc-en-ciel »[11], et tant d’autres reportages.

Au Château des Milandes avec Joséphine Baker, en 1956, il y a un dîner avec d’autres photographes, l’un d’entre eux que je ne connais pas est Jean-Pierre Pedrazzini. Il nous montre fièrement sa nouvelle acquisition, un téléobjectif Novoflex pratique pour la visée. On dirait un fusil. Mais en novembre éclate la révolution de Budapest, Pedrazzini y sera tué[12]. On dira que ce Novoflex ressemblait trop à une arme. De Vayssse était à Budapest avec « Pédra » et Katherine, la fille de de Vaysse,  dit que son père racontait souvent que Pedrazzini était derrière lui, que lui s’était baissé pour changer de film et que c’est Pedrazzini qui avait été blessé à sa place.

Pour Lova de Vaysse dormir n’est pas un problème, sa capacité de récupération est rapide. Il peut dormir dans un coin de rue, debout dans un train, ou comme les marins, par quart. Et, c’est vrai ! Une fois je n’ai pas dormi durant 48 heures, personnellement j’étais épuisé, lui il allait bien.

Mais quand on rentre de reportage, moi je bosse : développement des films et fabrication des planches de contact, lui il va se coucher. Mon travail est à peine terminé qu’il se réveille pour le choix des photos. Moi, je continue au labo toute la journée !
Pas de pointeuse à l’agence bien sûr, pas d’horaires non plus, mais il faut être là le jour, la nuit, le samedi, le dimanche et les jours fériés si besoin. Tout se fait en confiance, mais si je veux partir huit jours en récupération il suffit de prévenir…

J’en ai usé des Scoponet [14] !

Avec Lova de Vaysse je fais l’apprentissage du choix des photos et de l’art du cadrage. Il y tient beaucoup et nous jouons toujours sur les recadrages. Rien de superflu ne doit subsister dans l’image si ça n’entre pas dans le sujet du reportage. Comme je manie parfaitement l’agrandisseur, nous faisons des miracles.

Je me souviens d’un reportage pendant la guerre d’Algérie où grâce à un énorme agrandissement apparaissent des « fellagas[13] » qui se cachent et s’enfuient dans la nature. Lova de Vaysse avait senti qu’il y avait un petit quelque chose dans un coin de l’image. La série de photos paraît dans Paris Match.

Chaque planche de contact porte dans le haut le nom de la société, c’est nouveau. C’est une proposition que j’ai faite à l’agence. Chaque pellicule ou film 120 est découpé par quatre vues pour composer la planche de contact. Chaque film a douze vues avec les Rolleiflex.

Les reportages sont ensuite archivés par date, sujet et nom du photographe toujours dans des boites de papier photos vides. Ça c’est le travail classique…

Pas ou peu d’archives. Pour Renaud Martinie, le comptable-vendeur, qui s’en occupe et range quelques photos dans ces boites, ça prend de la place et ça se vend peu.  Le plus gros du chiffre d’affaires se fait à l’arrivée du reportage en vente directe et en exclusivité aux plus grands magazines.

Jacques Blot

Les négatifs sont rangés dans un petit meuble ou dans des boites de photos vides. Les tirages sont au départ au format 18×24 ou 24×30 sur papier de la marque Lumière. La société Lumière fusionne dans les année 1960 avec Ciba-Geigy puis finira dans la société Ilford. Dès 1956 nous adoptons le format anglais du papier Ilford (20×25) qui s’adapte mieux au format 6×6 du Rolleiflex.  En hauteur ou en largeur, cela a peu d’importance, c’est toujours carré, le cadrage définit l’image.

A partir de 1955, l’équipe des reporters photographes est constituée de Lova de Vaysse, Claude Rodriguez, Jacques Florent, Jacques Blot, Louis Le Roux, un dénommé Martin spécialisé dans la photographie de plateau. Dimitri Sorokine s’est spécialisé dans le show-biz mais fait surtout des photos de striptease, il est d’ailleurs marié à une stripteaseuse.

Renaud Martinie quitte les Reporters Associés et est remplacé par George Fargette, un homme d’une bonne cinquantaine d’années. Jean Monteux, futur vendeur à Gamma le remplacera en 1962. Il arrive de l’agence Keystone.

Texte et photos ©Louis Le Roux (mars 2020)

( à suivre)

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Notes

[1] Appareil Photo Altiphote 1960 Musée Marine. Ce type d’appareil a été mis au point en 1935 par l’ingénieur Américain Richard Labrely. C’est un appareil photo manuel équipé de 2 poignées dont l’une est mobile permettant ainsi le réarmement de l’appareil après chaque prise de vue. Il peut recevoir un film 13x17ncm de 100 vues mais il ne peut être rechargé en vol. Il a équipé l’Armée de l’Air et l’Aéronavale entre 1950 et 1960.

[2] Le SFOM est un appareil de prise de vue aérienne sur film perforé de 70 mm de large, donnant des négatifs 6×7 cm. L’armement est couplé à l’avance du film par rotation d’un demi-tour de la poignée de droite. Le déclenchement se fait avec le pouce, sans avoir à lâcher l’appareil. L’objectif est interchangeable.

[3] Semflex Angénieux est un appareil argentique 6×6 ressemblant au Rolleiflex. Format de film : 120. Année de fabrication : environ 1955 Cellule : Non. Objectif : P. Angénieux Paris 75mm 1:3.

[4] L’appareil Foca, ainsi nommé pour concurrencer le Leica, est de fabrication française créé par la société Optique et précision de Levallois (OPL). L’appareil conçu à partir de 1938 ne sera fabriqué qu’après 1945.

[5] Chambre photographique carrée Gaumont “Folding-Block-System”. Ébénisterie en acajou. Dos carré permettant la prise de vue en hauteur ou en largeur. Soufflet havane en peau. Fabriquée à partir de 1900.

[6] Le Rolleiflex est un appareil photographique reflex bi-objectif de moyen format dit 6×6. Il est fabriqué par “Franke & Heidecke” à Brunswick en Allemagne, à partir de 1929.

[7] Les appareils Hasselblad ont été conçus à partir de 1941 à la demande de l’armée suédoise par la société Hasselblad du nom du fondateur Arvid Viktor Hasselblad. A partir de 1945 les appareils sont fabriqués à Göteborg. Ce sont des appareils de moyen format réputés pour leur grande qualité grâce à des objectifs Carl Zeiss. Ces appareils ont été utilisés pour les premiers pas sur la Lune par les astronautes de la NASA en 1969.

[8] Le Kodachrome est un film inversible couleur qui fut produit par la firme américaine Kodak pour le cinéma. Il fut breveté en 1915 par J.G Capstaff. Inventé par Léopold Godowsky, Jr. et Leopold Mannes, il est introduit en 1935 en format 16 mm pour le cinéma puis au format 35 mm pour la photographie. La production a été arrêtée le 22 juin 2009, après 74 ans de fabrication et après qu’elle eut conquis le titre de pellicule couleur la plus vendue au monde. Le 30 décembre 2010, l’unique laboratoire traitant encore les films Kodachrome, Dwayne’s Photo Service, a cessé d’assurer ce service.

[9] Les Turkmènes, anciennement Turcomans, forment un peuple turc vivant aujourd’hui au Turkménistan, avec d’importants groupes en Irak, en Iran, en Afghanistan, ainsi qu’en Syrie. Ils parlant la langue turkmène.

[10] « M. Klein fut chef de la Kretskommandantur de Morlaix et de Saint-Brieuc en 1941 et 1942. Il a laissé le souvenir d’un homme assez compréhensif auprès d’une partie de la population. On lui doit notamment le retour à leur foyer de nombreux prisonniers de la région. C’est lui également qui arracha M. Tanguy-Prigent, député, maire de Saint-Jean-du-Doigt, des griffes de la Gestapo. » in Le Monde du 2 juillet 1958.

[11] Joséphine Baker, mariée à Jo Bouillon, achète le château des Milandes en Dordogne où elle vivra jusqu’en 1969. Elle y accueille douze enfants de toutes origines qu’elle a adoptés et qu’elle appelle sa « tribu arc-en-ciel.

[12] Jean-Pierre Pedrazzini est un journaliste franco-suisse, né le 30 janvier 1927 à Paris et mort le 7 novembre 1956, à 29 ans à la clinique de Neuilly-sur-Seine des suites des blessures subies à Budapest en Hongrie le 30 octobre lors de l’insurrection contre les Soviétiques. Il était en train de photographier les événements. Ramené en France par avion, il meurt après avoir murmuré le numéro d’appel de son journal : Balzac 00-243, celui de Paris Match.

[13] Combattants partisans de l’Algérie indépendante (1954-1962).

[14] Le Scoponet présente une certaine ressemblance avec un microscope. Une optique réglable à votre vue permet de grossir 20 fois l’image du négatif qui est reflétée dans un petit miroir circulaire. Sa base est lestée pour lui donner une certaine stabilité. Il permet de vérifier s’il y a le point sur la partie de l’image que l’on veut agrandir.

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