L’agence de presse des Reporters Associés par Louis Le Roux (2/5)

Avenue Frochot dans le 9ème arrondissement de Paris – Collection Louis Le Roux

L’agence de presse des Reporters Associés fait partie, avec les agences APIS, Dalmas, Europress et quelques autres, des rédactions photo qui naissent dans les années 1950 et s’épanouissent avec le développement des magazines Paris Match, Stern, Jours de France etc. Elles préfigurent le succès des agences  Gamma, Sipa, Sygma. Elles sont le berceau de femmes et d’hommes qui inventent « le photojournalisme à la française » de la seconde partie du XXème siècle.

Louis Le Roux, laborantin et photographe, puis chef du laboratoire des Reporters Associés avant de devenir celui de Sipa Press est, non seulement un acteur, mais également un observateur attentif de cette époque. Son témoignage est exceptionnel de précisions tant sur les hommes que sur l’évolution des techniques.  A l’œil a le plaisir de publier ses souvenirs dans une série de cinq articles.  Après « Loulou » découvre les Reporters Associés, Louis Le Roux raconte de Vaysse. MP

 

Mais qui est Lova de Vaysse ?

Lova de Vaysse et Jacqueline de Vaysse à l’agence.

Lova de Vaysse est un patronyme de presse.  Le vrai nom de Lova de Vaysse est Vladimir-Lev Rychkoff-Taroussky né le 21 décembre 1921 et décédé le 7 janvier 1983[1]. Il est descendant de russes blancs émigrés à Paris après la première guerre mondiale, un petit-fils de prince russe, et peut-être de Gengis Khan…

Lova de Vaysse a une petite ressemblance physique avec Paul Meurisse[2], un acteur bien connu à cette époque, ils ont en commun des poches sous les yeux, d’où la ressemblance.

Lova de Vaysse est toujours bien habillé : costume cravate ou veste de tweed un peu sport, souvent assez clair, chaussures vernies. Un jour, je lui demande si ce n’est pas un peu trop voyant…  Je n’ajoute pas, pour son âge ! Il me répond simplement : « quand tu vieilliras tu verras… Habille toi de clair, ça rajeunit ».  Il n’a alors que 34 ans ! Beau parleur, il sait plaire aux dames comme aux messieurs, mais les dames ont droit au baise-main.

Baboussia, sa mère, habite avenue Bosquet près des Invalides et passe souvent par l’avenue Frochot voir son fils et sa petite-fille Katherine[3] âgée de 8 ans et surtout le couple Davis Boyer.  Baboussia garde parfois Katherine quand les parents sortent le soir. Jacqueline de Vaysse est une belle femme, élégante, souriante et très effacée. Bien habillée, joliment coiffée, c’est une vraie parisienne d’origine auvergnate !

Ils ont des amis, dont Jean-François Chauvel, le père de Patrick Chauvel mais surtout Madeleine et Jean Pinard. Jean est un ami d’école de Lova de Vaysse et ils ont fait leurs études universitaires ensemble. Il est colonel de Gendarmerie et en fin de carrière deviendra général. Il commandera la Garde républicaine de l’Elysée sous la présidence du général de Gaulle. J’ai des photos de lui sur le perron de L’Elysée. Quand il a du temps libre il aime bien accompagner Lova en reportage.

1954 à Newport pour le 175ème anniversaire du débarquement du général de Rochambeau lors de la guerre de l’Indépendance des États Unis d’Amérique – (c) Louis Le Roux

J’y vais aussi !  Un jour, nous nous sommes retrouvés sur un reportage à l’île de Ré. Une histoire peu courante pour l’époque : un couple avec deux enfants dont le mari avait changé de sexe.  Nous avons eu droit à une dégustation d’huîtres avant de prendre le bateau pour aller sur l’île…

Le travail avant tout, c’est la devise du patron. Lova de Vaysse m’a pris sous sa coupe, un peu comme un fils. Il me conseille, me guide dans le métier. Bientôt il me fera entière confiance, me laissera choisir les photos des reportages et organiser le travail.

Louis Le Roux en 1957

La légende dit que dès le lever du lit, il va en robe de chambre directement au Balto, le café tabac du bas de l’avenue Frochot.  Mais c’est une légende, en fait. Il aime le petit café du matin suivi d’un Fernet-Branca, un apéritif imbuvable. Mais pour lui c’est son remontant, son « médicament » dit-il. Après le Balto , dix mètres plus bas, il passe chez le libraire prendre les journaux du jour : quotidiens et magazines pour la revue de presse. Je participe à la lecture de la presse presque tous les jours.  Renaud Martinie est là ainsi que les photographes.  Nous discutons des événements importants et de ceux à couvrir.

Lova de Vaysse fume beaucoup, Jacqueline sa femme aussi. Ils déjeunent de temps en temps à la maison, mais souvent à l’extérieur. Il y a un bon petit restaurant dans le bas de la rue Henry Monnier où ils ont leurs habitudes. Au menu, du bon poisson et aussi du homard flambé, fendu vivant et cuit devant le client. C’est bon le homard, mais de le fendre en deux comme cela alors qu’il gigote, j’en ai encore mal au cœur. Mais j’en mange quand même lorsqu’il m’invite, surtout pour des repas d’affaires.

C’est là que nous discutons des marchés et des prix des matières premières – que nous consommons en très grandes quantités – avec les représentants des sociétés Ilford, Kodak, Fuji, et même Guilleminot[4]… Lova de Vaysse signe toujours ses contrats à la mode française, c’est-à-dire après un bon repas dans un bon restaurant.

Il aime aussi sortir le soir, il a ses habitudes dans un club :  Chez Touré[5]  où il a sa bouteille de whisky à disposition. Dans ces boites on danse ! On boit ! On discute aussi affaires ! Lova de Vaysse croit nous faire plaisir, à moi et mon épouse, mais ce n’est pas le cas. On a toujours essayé d’éviter ces soirées.

Un jour, pour un anniversaire, il invite une partie de l’agence dans une boite russe dont je n’ai plus le nom en tête, un repas russe et une fête à tout casser avec musique, violons tziganes et vodka à boire à la russe en jetant son verre derrière soi pour le briser. Il parait que ça porte bonheur. Pour moi, ce fut une catastrophe, je n’ai jamais su qui m’a ramené à la maison…

Une autre fois ce fut une soirée à Montmartre Au Lapin Agile[6], cabaret illustre, pour remercier les équipes après un gros coup de presse réussi. De ce côté-là il n’est pas avare.

Texte et photos ©Louis Le Roux (mars 2020)

( à suivre)

 

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Notes

[1] Merci à sa fille Katherine Rychkoff pour ces précisions.

[2] Paul Meurisse (1912-1979) est un comédien français. Après quelques rôles secondaires, sa carrière cinématographique démarre. Acteur prolifique au cinéma, il est également un comédien de premier plan au théâtre, pensionnaire de la Comédie-Française à partir de 1956.

[3] Katherine Rychkoff est née en 1942. Elle est aujourd’hui cogérante des Productions Davis Boyer installées à Sèvres (Hauts-de-Seine)

[4] Gustave Guilleminot (1830-1895) crée une fabrique de produits destinés à la photographie : verres pour plaques en divers formats, collodion, papiers salés ou albumines ainsi que des cuvettes pour le développement, des objectifs, soit une bonne partie des accessoires dont les photographes du XIXe siècle avaient besoin. …/…L’une des filles de Gustave, Berthe, épousa en 1898, un Alsacien diplômé d’HEC, Emile Boespflug (1869-1951), qui devint l’associé…/… En 1937, les deux associés décident d’implanter une nouvelle usine à Amboise. Après la Seconde guerre mondiale, l’usine se diversifie et produit des films malgré la concurrence de Kodak, Agfa, Gevaert et, bientôt, Fuji. Le déclin en 1991. La société Guilleminot-Boespflug est déclarée en cessation de paiement le 24 décembre 1994. Les 13 et 14 mars 1995, une vente aux enchères du matériel, des produits et des matières premières a lieu dans la cour de l’usine. Source

[5] « Chez Touré » – Club de danse cité dans « Alain » de Catherine Robbe-Grillet– Editions Fayard 2012

[6] « Au Lapin Agile » est un célèbre cabaret de Montmartre créé en 1860.

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