Gilles Caron, le témoignage de Marianne Caron-Montely

Gilles et Marianne à 14 ans
©Fondation Gilles Caron / Clermes

Exclusif : « Pour moi ce n’est pas facile de vous raconter tout cela. » Marianne Caron-Montely répond à nos questions quelques jours avant le triste anniversaire de la disparition du photographe de l’agence Gamma. Il a fallu huit ans et un acte judiciaire pour que Gilles Caron soit déclaré mort. Un véritable calvaire pour sa famille.

« C’est à Prey-Barang, à l’ouest de Phnom-Penh, qu’il a été vu la dernière fois en compagnie de deux camarades français. Gilles Caron était arrivé le 1er avril au Cambodge pour y couvrir les événements militaires après le coup d’État du général Lon Nol. Depuis cette date, aucune nouvelle n’est parvenue à Paris. Malgré des dizaines et des dizaines d’interventions, aussi bien auprès du prince Norodom Sihanouk que des représentants du Vietnam du Nord à Hanoï, un mutisme complet entoure sa disparition.[1] »

©Fondation Gilles Caron / Clermes

Pour tous les amoureux de la photographie qui ont plus de cinquante ans, la disparition de Gilles Caron a été un choc. Avec Donald McCullin, Gilles Caron est un des photographes que les lecteurs des magazines de photo découvrent en même temps que le métier de photoreporter. A cette époque, on ne disait pas encore photojournaliste. Ses photos du Biafra, de « la guerre des Six Jours », du Vietnam ont fait date. Et puis, il y a cette image de Cohn-Bendit face au CRS devant la Sorbonne en mai 1968 qui sera reproduite en affiche par l’Atelier des Beaux-Arts. Tous les jeunes photographes de l’époque s’identifient alors à Gilles Caron.

Depuis que Louis Bachelot, époux de Marjolaine Caron fille ainée du photographe, sa cadette Clémentine et leur mère Marianne Caron-Montely ont créé la Fondation Gilles Caron, je voulais poser quelques difficiles questions à Marianne. Elle me répondait toujours : « oui », mais cela ne se faisait pas. Enfin, ce mois de mars 2020, elle a accepté une interview enregistrée par téléphone.

Comment ça se passait quand Gilles Caron est entré à Gamma ?

« Il a fait ses premières photos pour Gamma en décembre 1966. Ils étaient tous plein d’enthousiasme. Il parlait plus de son travail avec d’autres photographes qu’avec moi. Je n’étais pas photographe moi ! Du jour où il est entré en photo, Il n’était jamais là. Il partait le matin, je ne savais pas s’il serait là le soir. C’était sa vie. J’étais contente pour lui. Moi j’étais travailleuse indépendante puis j’ai eu Marjolaine et après Clémentine… »

En janvier 1970 Gilles Caron, Raymond Depardon, Michel Honorin et Robert Pledge partent pour un reportage sur la rébellion des Toubous au nord du Tchad. A Tripoli, sans avertir ses compagnons, Michel Honorin informe l’ambassadeur de France. Résultat, ils sont faits prisonniers par les forces gouvernementales tchadiennes.

Marianne, au retour du Tchad, Gilles Caron semblait troublé ?

« Il a été prisonnier un mois. C’était compliqué. Je crois que ça été très éprouvant. Mais il est reparti … »

Ce même mois de mars 2020, Robert Pledge aujourd’hui directeur fondateur de l’agence Contact Press Images se souvient de leur détention à Fort Lamy (Djamena) « Un soir Gilles et moi on a marché. Il a parlé. C’était une belle nuit étoilée. Il m’a dit qu’il ne voulait plus faire ce genre de reportage. Il avait eu beaucoup de chance mais qu’il ne ferait plus ce genre de sujet.  Il avait Marianne et leurs deux filles. Il avait pris beaucoup de risques. Trop. Il avait eu la baraka, mais c’était fini… Moi je ne parlais pas. C’était un monologue, une longue confession. J’étais un peu étonné que Caron se mette à me parler ainsi car il était plutôt taiseux. J’étais très touché qu’il me raconte sa vie. Le lendemain, nous devions être libérés et les trois autres l’ont été. Moi, ils m’ont gardé. Il avait compris que je signais des articles dans Jeune Afrique d’un pseudo, mes deux autres prénoms. Et circonstance aggravante les photos étaient signées DR, et ils pensaient que c’étaient des photos de Depardon Raymond ! »

« Quand j’ai enfin atterri à Paris le 3 mars 1970, Gilles est venu me chercher à l’aéroport avec sa voiture avant d’aller à Nanterre où m’a-t-il dit il y avait une manifestation. Ça m’a beaucoup touché.  Je ne l’ai pas beaucoup revu car il était en reportage et moi j’écrivais nos aventures au Tchad. Il fallait rentrer dans nos frais. Ce reportage avait été un fiasco financier. Et puis vers le 20 mars, Gilles me donne rendez-vous dans un pub près de l’Etoile. Je suis un peu surpris par le coté formel de l’invitation. Je croyais que c’était pour mon anniversaire mais c’était pour me dire qu’il partait au Cambodge. Il m’a dit : il n’y a personne de disponible et donc qu’il devait aller au Cambodge. Il m’a dit que c’était la dernière fois. Qu’il resterait huit jours à Phnom Penh et qu’il reviendrait. »

Marianne, au moment de sa disparition, comment ça s’est passé avec l’agence ?

« C’est moi qui ai prévenu l’agence. J’ai entendu à 6h30 du matin l’annonce que Gilles avait disparu. J’ai appelé l’agence à 9h et ils m’ont dit : ce n’est pas vrai. Voilà… Voilà… Voilà. Ça a été compliqué.  La disparition ça n’a rien à voir avec la mort. Tant qu’on n’a pas de preuve… Ils sont toujours là les Khmers rouges. Peut-être qu’un jour on saura… Mais à l’époque dans la région, il y avait sept bandes qui se combattaient dans la zone. »

Qu’a fait l’agence Gamma pour vous ?

« C’est un vaste sujet. J’ai parlé avec Hubert Henrotte. Raymond Depardon est venu me voir, Christian Simonpietri aussi est venu me voir… Floris de Bonneville aussi…Mais personne ne m’a téléphoné. Pas un mot. C’est vraiment très dur de parler de ça… »

« Quand Hubert Henrotte a écrit son livre[2], il est venu me voir.  Il m’a dit qu’il était vraiment content que Gilles ne soit plus là pour donner de l’air aux autres photographes… »

« Pour vous dire à quel point, ils (ndlr : les autres photographes) étaient contents qu’il ne soit plus là. En 2006 à Arles, il y a une exposition de photos de McCullin et de Gilles… Le lendemain du vernissage, je me promène dans l’exposition, il y a un type qui vient vers moi et me dit : vous savez la photo de de Gaulle en Roumanie avec sa mèche… C’est la mienne qui est parue, mais j’ai eu beaucoup de peine quand il a disparu ! 36 ans après, il en voulait encore à Gilles d’avoir été meilleur que lui les autres fois. J’ai honte pour lui. »

« Pour moi, ça a été terrible 36 ans après… Il n’a pas pu s’empêcher. J’ai oublié son nom. Je ne pouvais même pas imaginer cela… Ils étaient tous contents qu’il ne soit plus là ! »

« Ils ont tous profité de Gilles, car si l’agence a démarré si vite c’est parce qu’il y a eu le reportage de Gilles de la guerre des Six Jours en Israël.  Au bout de six mois, l’agence était connue dans le monde entier grâce au travail de Gilles. Mais Gilles n’aurait pas percé aussi vite s’il n’y avait pas eu l’agence. »

Jean Monteux, alors le commercial de Gamma confirme. A la question : quelle a été la première grosse vente de Gamma ? Il répond du tac au tac « Gilles Caron !  La guerre des Six Jours. J’ai dit à Hubert Henrotte viens avec moi à Match pour marquer le coup… Je crois qu’on a négocié un million de francs de l’époque. Ce qui est un peu dommage c’est que les films sont arrivés trop tard pour le Match de la semaine. Ils l’ont fait la semaine suivante. [3]» 

« Gilles à mon avis ne serait pas resté. » ajoute Jean Monteux « Il serait allé à Magnum comme Depardon. J’aimais beaucoup Gilles mais… On ne peut rien dire… Il avait un peu tendance à tirer la couverture à lui. Hubert Henrotte a un peu oublié, mais sur le fameux cahier de reportages, Gilles rayait les noms (ndlr : des photographes non associés) pour mettre le sien car lui il était associé. Ça ne plaisait pas aux autres. Avec Henri Bureau, il était dans une concurrence dingue. »

Et après sa disparition, qu’a fait l’agence ?

 « Après il y a un grand silence… » confie Marianne Caron-Montely. « L’agence n’a rien fait pour Gilles. Vingt ans après, ils ont fait une exposition dans la cave de l’agence. Personne ne l’a vue cette exposition. Tous les photographes qui étaient là n’avaient pas envie que Gilles soit remis à sa place. C’est assez minable… »

« Dans les années 90 nous nous sommes aperçus qu’il manquait des contacts des films de Gilles. J’ai fait un procès à Gamma que j’ai gagné.  Tu veux que je te parle de Monteux ? Il m’a dit : il n’y a pas de raison que tu aies tout ! Pendant un moment j’ai suivi les planches-contact mais, finalement elles ont disparu… Je ne sais pas où elles sont, sûrement à Gamma car je ne vois pas où elles pourraient être. Nous avons dû toutes les refaire pour la Fondation. Que veux-tu que je te dise… Je ne peux pas dire des choses sympathiques à propos de Gamma. Ça a été monstrueux. »

C’est aussi une époque non ?

« Non, ça ne change pas. L’homme est toujours le même. Un jour j’ai dit à Raymond Depardon qu’il faudrait qu’on parle de Gilles. Il m’a dit : j’ai tout oublié ! Il parle de Gilles à tout le monde mais pas à moi. Quand on me pose des questions je ne peux que répondre des choses pas sympathiques. Seul Hubert Henrotte a toujours été très sympathique avec moi. Et avec Gilles ils s’entendaient bien. Ils avaient une belle relation professionnelle. »

Michel Puech

Ecouter: 1970 La disparition de Gilles Caron

Un podcast de 30′ avec des interventions de Marianne Caron-Montely et des historiques de Gamma: Hubert Henrotte, Raymond Depardon, Hugues Vassal, Floris de Bonneville, Robert Pledge, Alain Dupuis, Jean Monteux, Jérome Hinstin réalisé par Jean-Louis Vinet avec les sons de Michel Puech. Diffusion sur A l’oeil et Polka

La page de Gilles Caron sur A l’oeil

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[1] Communiqué de l’agence de presse Gamma reproduit dans Le Monde du 11 juillet 1970

[2] « Le monde dans les yeux » de Hubert Henrotte – Editions Hachette 2005

[3] Entretien téléphonique avec Jean Monteux – mars 2020

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