Getty Images, l’heure de la crise

La récente décision de Getty Images de renoncer à gérer les droits d’auteur des photographies, dites « Creative Stills ou Midstock » selon les termes américains, interrogent sérieusement les observateurs américains de ce marché. Non seulement elle s’accompagnerait d’environ 150 suppressions de postes dans le monde, dont plus de 25 à Paris, mais elle générerait 87 millions de dollars de perte de chiffre d’affaire alors qu’il stagne depuis plus de dix ans.

Craig Peters DG Getty

Comme nous l’écrivions le 13 novembre dernier l’abandon par Getty images de la gestion des droits d’auteur gérés (RM) pour les photographies « Creative stills » – que nous appelons en France « illustration » – est dicté par la folle concurrence que se font Adobe Stock (ex Fotolia), Shutterstock, Alamy, etc.

Cette décision a attiré l’attention du journaliste Paul Roberts du Seattle Times qui a pu rencontrer Craig Peters, le PDG de Getty Images, un homme qui parle rarement et dirige une entreprise où la « novlangue » n’a rien à envier à celle de l’ex-URSS. Dans le long et intéressant article titré « It’s crunch time for Seattle-based photo giant Getty Images, and for photographers »,que l’on peut traduire par « C’est l’heure de la crise pour le géant Getty Images et les photographes » le PDG, nommé l’an dernier quand la famille Getty a repris la main sur Getty images, évoque la fin d’un soit disant « ancien monde » où « un petit groupe de photographes fournissaient un petit nombre de clients à des prix relativement élevés »… Il en profite pour évoquer la fin de Corbis qui se serait « accroché jusqu’à la fin à un modèle désuet ».

Le confrère du Seattle Times a interviewé Zera, un photographe de Seattle distribué par Getty « C’est la vieille blague : Pourquoi acheter la vache quand le lait est gratuit ? » et l’ancien photographe Jim Pickrell, expert en gestion de stock, qui assure que la dernière décision de Getty ne peut qu’accélérer la glissade de l’activité vers de faibles revenus pour « des photographes à temps partiel, des amateurs ».

Quand, en 1995, Mark Getty et Jonathan Klein ont fondé Getty Images à Londres, le marché sortait de ce que certains appellent « l’âge d’or ». Le gouvernement américain, via le vice-Président Al Gore, venait de lancer durant l’été 1994 la fantastique opération mondiale des « autoroutes de l’information » qui allait bouleverser beaucoup de métiers. La création européenne du World Wide Web balbutiait du fait de la diversité concurrentielle des opérateurs de télécom européens et, pour la presse, de l’incompréhension de la situation par les patrons de presse et, hélas, la majorité des journalistes et photographes.

Dès 1997, le siège social de Getty images émigre à Seattle. Getty et Klein commencent alors une série d’acquisitions dont PhotoDisc, puis l’année suivante Tony Stone, une des premières banques de photos à diffuser des CD-Rom d’images à prix cassés. Les achats de fonds d’agences ou de collectionneurs vont s’enchaîner dans les années suivantes.

En 2003, le magazine American Photo de Hachette Filipacchi classe numéros 1, les deux fondateurs de Getty Images dans son classement des 100 célébrités du secteur. Quelques années plus tard Getty images annonçait un chiffre d’affaires pour 2007 de 858 millions de dollars en progression de 6 %, et un bénéfice net de 126 millions de dollars avec 1 750 salariés dans le monde.

En 2010, lors d’un entretien, Jeff Guilbault, alors directeur de Getty Images en France m’annonçait triomphalement qu’en « 2005, nous avions 200 000 clients qui nous ont acheté 1,3 millions de photos et en 2010, ce sont 1,3 millions de clients qui ont acquis 23 millions d’images ». Le vent commençait à tourner. Corbis était encore au mieux de sa forme et venait de racheter l’agence Sygma.

Mais en 2010, Corbis-Sygma déposait un curieux bilan, puis six ans plus tard, en 2016, Bill Gates se débarrasse des millions de photographies qu’il a accumulés avec Corbis. Le chinois Visual China Group (VCG) hérite du tout, et au passage de l’entrepôt de Garney où sont stockées les images de Sygma, celles gérées par Getty images et celles dans la main du liquidateur Maître Gorrias. Une charge évaluée à 15 000€ par mois. Payée par qui ? On ne sait. Peut-être par les 100 millions de dollars que VCG a investi dans Getty en lui confiant la diffusion des fonds Corbis. Allez savoir, personne ne répond à cette question.

Aujourd’hui, dans un article titré « Where Getty Goes From Here » – « Où va Getty ? », Jim Pickrell de Selling Stock commentant l’article de The Seattle Times estime, avec Moodys Investor Service, que le chiffre d’affaire s’élève à 867 millions de dollars, soit exactement le même qu’en 2007 ! La seule chose qui baisse, ce sont les revenus des photographes.

Entre-temps, la société s’est endettée de 2,4 milliards de dollars et a dû emprunter 400 millions de dollars en février dernier pour refinancer sa dette. Cette dette rappelons le provient essentiellement du rachat de Getty Images en 2012 par le Groupe Carlyte pour 3,3 milliards de dollars au fonds Hellman & Friedman qui détenait la société depuis 2008.

Pour Jim Pickrell, Getty images a peu de chances d’augmenter ses ventes et de compenser la perte occasionnée par son abandon des droits gérés sur les photographies d’illustration. « Le meilleur espoir de Getty pour ses bénéfices futurs est que ce changement de stratégie réduise considérablement les coûts » conclut-il.

C’est la raison de la « réorganisation en cours » – comme l’on dit pudiquement dans les entreprises aujourd’hui. Les suppressions de postes de commerciaux que nous annoncions dans notre édition du 13 novembre dernier se confirment dans plusieurs pays européens, en particulier en Allemagne et en France.

Les « hunters », les chasseurs de clients, sont devenus la cible des « cost killers » de Seattle.

Michel Puech

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