Getty Images abandonne les « droits gérés » et licencie du personnel

Getty images, le leader mondial de la vente de photographies s’apprêterait, selon une source américaine, à supprimer entre 100 et 150 postes de travail dans le monde. Cette « réorganisation » des personnels serait consécutive à l’abandon des « right managed » (RM), la gestion des droits d’auteurs des photos d’illustration annoncée ce mois-çi par la société.

Expliquons tout de suite le jargon de Getty images : la société fonctionne avec des collections, nous dirions en France des départements : le Corporate  c’est-à-dire la communication et la publicité, l’ Editorial c’est-à-dire la production photo-journalistique et les fonds des photographes de Sygma qui avaient signé un contrat avec Corbis US avant que le chinois Visual China Group (VCG) ne rachète Corbis et en donne la diffusion hors Chine à Getty. Ces images sont toujours stockées dans le « bunker normand » à Garnay où deux ou trois iconographes sont chargées de faire vivre ces archives. On ne sait rien de ce que deviendra ce stock dans l’avenir surtout si le bureau parisien de Getty venait, comme jadis celui de Corbis, à disparaître…

Par ailleurs et pour mémoire, les fonds des 5000 à 6 000 autres photographes de Sygma sont toujours bloqués par le liquidateur Maître Gorrias à la suite de la curieuse faillite de Corbis-Sygma.

Enfin, la collection Créative de Getty qui, avec ce joli nom, est un peu le supermarché de la photographie d’illustration en concurrence directe avec Adobe et Shutterstock, c’est ce marché qui est en révolution.

Jim Pickrell, un expert des stocks d’images depuis plus de 50 ans, qui publie un très informé web Selling Stock annonçait depuis plusieurs mois la fin des « droits gérés » de la collection « Créative ». L’été dernier, il tirait déjà la sonnette d’alarme.

« Getty Images manœuvre rapidement pour éliminer les images RM (droits gérés) de sa collection Creative. Au 3 juillet 2019, il n’y avait plus que 2 387 383 images RM, soit environ 8 % de la collection totale de 28 624 340 images sur le site de Getty. Cependant, la situation s’aggrave. Il y a 54 distributeurs indépendants répertoriés (ndlr : stocks et agences de photos en revente) comme ayant des collections d’images RM sur le site de Getty. Mais, si vous recherchez ces collections individuellement, vous constatez que seulement quatre d’entre elles ont des images pour un total de 129 241 images. » écrivait-il le 9 juillet 2019.

La confirmation de cette « réorganisation » est venue ce mois-ci avec un alambiqué communiqué non signé de Getty images titré « Continued success of royalty‑free licensing and our plans for a phased retirement of rights‑managed creative images » soit « Le succès continu des licences sans redevances et nos plans pour une retraite progressive des images créatives gérées par les droits » en bon français googlien. C’est ici, et c’est à lire par les photographes et les agences diffusés par Getty.

En janvier 2020 Getty annonce qu’il ne gérera plus de RM dans sa collection Creative  mais d’après Jim Pickrell et d’autres sources, Getty avait cette évolution en tête depuis plusieurs années. La raison est simple, elle a un nom : Le Marché !

On sait depuis la fin du siècle dernier, que le marché n’est plus celui qui a fait durant vingt ans le succès des agences françaises Gamma, Sygma, Sipa et de toutes les autres en Europe. Aujourd’hui les leaders sont Getty, Adobe et Shutterstock. Et à côté de la concurrence qu’ils se livrent dans une bataille mondiale, la concurrence de « nos trois A » parait aujourd’hui une partie de rigolade.

Les transmissions ultra-rapides permises par l’Internet, la chute des revenus publicitaires des journaux et magazines et l’inexorable déclin de leurs versions « papier » ont modifié totalement les marchés de la photographie. Là où un magazine achetait chaque semaine quelques dizaines voire quelques milliers d’images, les clients d’aujourd’hui traitent avec Getty, Adobe et Shutterstock pour des dizaines de milliers d’images avec souvent des contrats annuels exactement comme les agences filaires (AP, Reuters). On se souvient d’ailleurs que l’AFP et Getty sont liés depuis le siècle dernier par un contrat.

Une fois que les clients ont téléchargé les images, ces chers clients qui veulent payer de moins en moins cher ces « contenus » ne veulent plus s’ennuyer à savoir si la photo est en quart, en demi, en double page… D’ailleurs comment parler en page et en numéro quand il s’agit de publication sur le Net ?

Les 900 millions d’USD de chiffre d’affaires de Getty se décomposeraient – pour ce que l’on peut en savoir en l’absence de toute communication officielle – en trois tiers de même valeur : le Corporate, l’ Editorial et le Creative. L’écrasante majorité des 200 à 300 millions d’USD générés par la collection Creative proviendrait actuellement pour 92% des droits non gérés (RF) ! Les 8% de droits gérés occuperaient bien trop de monde.

Si le chiffre d’affaires estimé d’un peu moins de 900 millions d’USD est impressionnant, il stagne pratiquement depuis dix ans, tandis que pour le réaliser le nombre de photos vendues explose.

Si vous ajoutez que Getty images doit rembourser une dette colossale évaluée à plus de 2 milliards d’USD issue de son rachat pour une somme exorbitante par Carlyte grâce à un « coup d’accordéon » financier qui a consisté en 2012 à faire payer par l’acheté le prix d’achat de 3,3 milliards d’USD, sans parler des innombrables achats de stocks réalisés depuis, vous comprenez vite que Getty Images doit réduire ses frais de bureaux, réorganiser le travail et licencier du personnel.

Selon une source syndicale, un « plan de sauvetage de l’emploi » (PSE) serait donc en préparation à Paris, qui avec Munich, sont les deux bureaux socialement les plus délicats à traiter pour les américains en raison des lois sociales et de la présence de syndicats. En Allemagne, ou selon notre correspondant, les syndicats sont puissant « 50 postes pourraient être en jeu ». A Londres, il s’agirait d’une vingtaine de postes et un peu plus à Paris. On ignore totalement le sort réservé aux italiens et aux espagnols.

Comme le confit un ancien cadre de Getty « il y a longtemps qu’ils y pensent et qu’ils ont compris qu’en France et en Allemagne, il allait falloir faire des chèques. Leur annonce laisse penser que cela a été provisionné dans le budget 2020. »

Cette « réorganisation » a été annoncée aux Etats-Unis en premier ; mais les states ne seraient touchés qu’avec modération car Getty est très attentif à sa réputation en Amérique. Cette « réorganisation » des commerciaux – on les appelle des « hunters », des chasseurs  chez Getty – va toucher vraisemblablement également l’Asie.

Tout ce mouvement de « réorganisation » autour de « la mort des RM » devrait être bouclé en 2020, et de préférence sans bruit médiatique.

Michel Puech
www.puech.info

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