Génération Gamma > Floris de Bonneville, l’historique rédacteur en chef #5

Floris de Bonneville, Gille Caron en arrière plan, dans l’avion qui les amènent au Biafra. Photo (c) Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

1966, quatre jeunes photographes créent l’agence Gamma. 1967, c’est déjà le succès ! Plus de 50 ans après, A l’œil reprend son feuilleton et s’entretient avec des acteurs clés du « photojournalisme à la française ». Après les fondateurs, voici Floris de Bonneville, l’historique rédacteur en chef, le « fidèle lieutenant » qui raconte ses débuts et ceux de Gamma.

Résumé des épisodes précédents de notre feuilleton
Dans notre série sur les débuts du « photojournalisme à la française » Hubert Henrotte, le premier gérant-fondateur de l’agence Gamma a développé sa vision du métier de reporter photographe dans les années 1960 et la création de l’agence Gamma. Jean Lattès, son aîné, nous a fait revivre la presse des années 1950 et 1960. Le France Dimanche des grandes plumes, le ELLE d’Hélène Lazareff et de Françoise Giroud, les mythiques Life et Look de l’Amérique triomphante… Avec Hugues Vassal, on retrouve l’ambiance « France Dim’ » qui sent la Gauloise et la Gitane, arrosées de petits ballons de rouge ou de champagne offert par les vedettes Piaf, Aznavour, Johnny… Raymond Depardon, lui, nous a fait vivre la création de Gamma et la crise de 1973 d’où naquit l’agence de presse Sygma.Aujourd’hui Floris de Bonneville, revient sur ses débuts à l’agence Dalmas, et à la rédaction en chef à Gamma.

Floris de Bonneville, un « fidèle lieutenant »

« L’apparence est celle d’un producteur de cinéma hollywoodien, si ce n’est que son bureau résonne des échos incessants du téléphone et des informations déversées à flot continu par une télévision-radio-réveil. Grand tintinophile devant l’éternel il écrivait : « Tintin existe, il est mon ami depuis vingt ans. Il n’est plus au Petit Vingtième mais à Gamma » rapporte le magazine de la photographie Zoom dans un numéro daté de 1987.

« Dans une agence, caricaturalement – mais c’est vrai au fond – il y a les producteurs de photos et les vendeurs de photos, et finalement ce sont les vendeurs qui prennent le pouvoir. » confia Raymond Depardon à Christian Caujolle  oubliant un peu les postes des « petites mains » à commencer par le « chef des infos » Floris de Bonneville, le « chef des archives » Michel Cabellic. Depardon qualifie les deux hommes de « fidèles lieutenants ».

Aujourd’hui, le terme de « chef des infos » a été oublié dans les agences de presse. On ne parle plus que de « rédacteur en chef » et même de « directeur de l’information » quand le poste existe encore !

En réalité, au XXème siècle, le chef des infos d’une agence était le rouage central dans l’exercice du photojournalisme. Chargé de détecter dans le flot de l’actualité l’indice qui permettra d’envoyer un photographe sur « un coup » avant qu’il ne se produise, ou le plus souvent, le moins de temps possible avant que l’événement ne prenne de l’ampleur. Gérer les départs et les retours de reportages des photographes. Gérer également les angoisses et le stress du reporter sur le terrain et ceux des proches…. Gérer les contacts avec les chefs des services photo des grands magazines. « A quelle heure tu auras les films ? ». Envoyer à Roissy ou ailleurs le motard « cueillir » l’improbable passager qui transporte les films du reporter resté sur place… Des journées et des nuits harassantes, tel fut la vie de Floris de Bonneville mythique « rédac chef de Gamma ».

De la noblesse en toute modestie

Floris Brunel de Bonneville naît le 31 mai 1941 à Saint-Etienne d’une noble descendance. En 1956, à 15 ans, à l’époque du scoutisme, le jeune Floris crée L’Ecureuil, un magazine auquel Pierre Bellemare consacre une des émissions de sa série Vous êtes formidables. Le standard téléphonique d’Europe 1 explose !
« Pierre Lazareff m’écrit un éditorial. Au bout de treize numéros L’Ecureuil s’arrête et m’ouvre la porte de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille (ESJ), alors que je n’ai jamais fait la classe de première, ayant été lourdé du lycée. Deux ans de Lille, 1959-1961, puis stage à France-Soir où Pierre Lazareff m’envoie au bureau de New York pour trois mois. J’y rencontre Gérard de Villiers qui enquête, avec moi, sur l’affaire de la French Connection. » raconte Floris de Bonneville.

« Je décide de rester aux Etats-Unis, et je prends un job de Copy boy au NY Daily News, en dehors d’apporter des sandwiches aux rédacteurs, il m’arrive d’écrire des articles. Un an plus tard, l’armée m’appelle en Algérie, et m’offre un retour sur le paquebot France. Service militaire cool à Alger où je m’occupe de l’agence de voyages chargée de rapatrier les officiers et sous-off sur la métropole. »

« Après les 18 mois de service, je rentre à la rédaction locale du quotidien le Nouveau mémorial de Saint-Etienne avec Yves Rousset-Rouard qui plus tard deviendra le producteur heureux des Bronzés, d’Emmanuelle etc… Puis au dépôt de bilan de ce quotidien stéphanois je passe cinq mois à la locale de L’Est Républicain avant de me faire engager à Dalmas avec qui je me découvre une lointaine cousinade. »

Les Brunel de Bonneville sont de l’ancienne province royale du Velay comme les Polignac. Louis Dalmas de Polignac (1920-2014) , le fondateur de l’agence Dalmas se fît connaître sous le simple patronyme de Louis Dalmas. L’homme, bien que cousin germain de Rainier III de Monaco, a rejeté ses illustres ascendances pour une vie d’aventure, de journalisme et de brassage d’idées.

L’agence Dalmas que Louis fonde en 1956 s’est illustrée par de formidables scoops dont le plus retentissant fût le parachutage en février 1961 du reporter-cascadeur Gil Delamare sur le paquebot « Santa Maria » détourné par des opposants à Salazar, le dictateur portugais de l’époque. Les archives de Dalmas sont exploitées par l’agence Sipa Press.

Floris de Bonneville apprend, avec Louis Dalmas, le métier de rédacteur en chef. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Floris de Bonneville souligne le rôle de l’agence Dalmas pour faire du Paris de l’époque la capitale du photojournalisme. C’est chez Dalmas que de Bonneville commence à travailler avec Raymond Depardon.

Quand Raymond Depardon fait venir Floris de Bonneville à Gamma, il connaît déjà la force de travail de ce chef des infos.

Les fantômes de Gamma

Michel Cabellic, Jean Monteux et Floris de Bonneville à l’agence. Photo (c) Collection personnelle de Floris de Bonneville

Pour Gamma, Raymond Depardon et Floris de Bonneville vont faire de nombreux reportages. De même, Floris de Bonneville accompagnera Gilles Caron dans plusieurs reportages dont un au Biafra.

« C’était un événement triste. Nous y allions pour rapatrier le corps de Marc Auerbach, un photographe pigiste qui grâce à son père qui trafiquait un peu l’armement, était parti couvrir cette guerre. » Sur les photographies de Gilles Caron, on peut lire l’amicale complicité qui les lie.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé en septembre 2016 Floris de Bonneville parle également de leur reportage sur le roi du sexe à Hambourg quelques jours avant que Gilles Caron ne s’envole pour le Cambodge. « C’est drôle, cette fois, je ne le sens pas, mais j’y vais quand-même » confiera Caron à de Bonneville. Et il s’embarqua pour son dernier voyage.

1973, la crise d’où naît Sygma, la concurente

Floris de Bonneville en train d’éditer un reportage. Photo (c) Collection personnel de Floris de Bonneville.

« J’arrive des sports d’hiver. Je descends aux archives où il y avait Josette Chardans et Michel Cabellic et je constate qu’il n’y a plus de négatifs ! Je remonte au sixième étage et je dis à Henrotte :

– « On a été cambriolé, il n’y a plus un seul film ! »
– « Quoi ! » me répond-il… « J’appelle tout de suite le commissariat de police. »

Evidemment, il n’a jamais appelé la Police, et pour cause… C’est plus tard, que j’ai appris l’organisation du vol. Moi j’appelle cela un vol ! »

« Le laboratoire était fermé, faute de tireurs, le bureau de la comptabilité était vide, j’étais seul à la rédaction, et je n’avais plus que deux cahiers vides devant moi, l’un pour les reportages à faire, l’autre pour les expéditions. Avec un nouveau patron en la personne de Raymond Depardon, les associés avaient, en effet, décidé de créer une gérance tournante et c’est à Raymond qu’échût la mission de relever l’agence, avec mon aide puisque j’étais le seul et unique employé à connaître tous les rouages de l’agence. Sélectionner les reportages à réaliser, choisir les photos sur contact ou sur la table lumineuse qui trônait au milieu de la rédaction, écrire les textes et les légendes, expédier les photos aux correspondants étrangers dont il fallait reconstituer le réseau, éventuellement en négocier le prix à un magazine en dehors de l’hexagone, Jean Monteux se réservant la vente aux journaux français. Mais notre équipe était misérable face à celle de Sygma. »

« Raymond Depardon continua à gérer Gamma avec Floris de Bonneville comme rédacteur en chef photo et Jean Monteux comme vendeur. Il demande à Robert Pledge, alors rédacteur en chef de la revue Zoom, de créer un bureau à New York. » écrit John G. Morris dans son livre « Des hommes d’images ». En effet, Eliane Laffont qui s’occupait des ventes très lucratives à la presse américaine a suivi Hubert Henrotte et la quasi-totalité du personnel de Gamma pour créer Sygma. C’est un coup très dur pour Gamma. Le marché américain est alors le 1er dans le monde avec Time et Newsweek.

Raymond Depardon est devenu le patron de l’agence, mais il n’en a ni le goût, ni les compétences. Très vite, il va passer le bébé à Hugues Vassal. C’est alors que se produit un évènement qui va à la fois mettre en danger à nouveau l’agence et lui faire connaître une nouvelle fois le succès. Une ethnologue, Françoise Claustre est enlevée par des rebelles tchadiens et détenue dans le Tibesti. Alerté par son mari, Pierre Claustre, Raymond Depardon tente de la retrouver. Dans des circonstances rocambolesques Marie-Laure de Decker et Raymond Depardon parviennent jusqu’à la captive. Depardon tourne une interview qui passera, malgré l’hostilité de Valéry Giscard d’Estaing alors Président de la République, au journal télévisé. C’est le scoop !

Mais, sur le départ et le retour des deux reporters plane toujours un mystère. Qui, comment, pourquoi une agence de presse a-t-elle fait l’acquisition d’un avion quadrimoteur DC4 ? Que contenait cet avion ? Par qui a-t-il réellement été affrété ? Rien n’est encore clair de nos jours, mais l’affaire du Tibesti coûtera cher à Hugues Vassal. Démis de son poste de directeur de Gamma au profit de Jean Monteux, il va peu à peu plonger durant plusieurs années dans l’oubli de ses confrères. L’affaire Claustre ? Floris de Bonneville ne se souvient de rien, ou presque. « c’est une tintinerie » dit-il dans l’entretien avant d’ajouter « J’ai fait la politique des trois singes ».

Après la création de Sygma par le rachat de l’agence APIS, les photographes d’APIS se tournent vers Gamma. Jean-Claude Francolon, Michel Ginfray, Jean-Pierre Moutin, Michel Artault, Daniel Simon arrivent rue Auguste Vacquerie, à Paris, où siège la rédaction. Ils seront rejoints par beaucoup d’autres au fil des années. On peut citer Jean Gaumy, Marie-Laure de Decker, David Burnett, Chris Gerretsen et Michel Laurent et bien d’autres.

Michel Laurent, « me faisait penser à Gilles Caron » dit Floris de Bonneville. Photographe reconnu d’Associated Press il était déjà couronné d’un World Press. Hélas, Michel devait succéder à Gilles dans la longue liste des reporters morts en reportage.

Floris de Bonneville se souvient également d’Yves Bailly, tué au Vietnam, de Sou Vichtich disparu au Cambodge, de Marc Auerbach, disparu au Biafra, d’Hans Bollinger, tué en débarquant en Ouganda, de John Hoagland de Gamma-Liaison tombé au Nicaragua sans oublier les blessés comme Jean-Claude Francolon au Vietnam ou Laurent Van der Stockt en Croatie. Dans ses rêves, Floris de Bonneville voit souvent Gilles Caron revenir à l’agence…

Trente ans après son arrivée à la tête de la rédaction de Gamma, après mille et un scoops, des nuits blanches, des fâcheries, des réconciliations, les deux grèves menées par les photographes de l’agence en 1993 et 1995 conduisent Floris de Bonneville à la démission. Une démission qui lui arrive parfois de regretter tant il est vrai que ce métier est une passion pour la plupart de ses acteurs.

Michel Puech

Ecouter en PODCAST l’entretien avec Floris de Bonneville

Bibliothèque

  • Mort au Biafra ! Photographies de Gilles Caron, présentation de Floris de Bonneville, exclusivité
  • Gamma. Editions Solar août 1968
  • Gamma, 30 ans de photoreportage Editions Larousse 1997
  • Zoom n°135 Spécial Gamma 1987 – Couverture Stéphanie de Monaco photo de Peter Knapp
  • Gamma, une histoire de photographes – Editions de la Martinière – 2016

Lire, voir, écouter notre feuilleton Génération Gamma

1 Response

  1. Témoignage Eric Brissaud sur FB le 2 novembre 2019
    J’ai rencontré Floris rue Auguste -Vaquerie en juillet 1977 , et je partais faire un reportage pour la dixième fête des Vignerons à Veuvey en Suisse , fête qui a lieu tout les 25 ans ! Il m’a aidé en me fournissant la pellicules qu’il me fallait. A partir de ce moment j’étais distribué par eux . Le 22 fevrier 1982, j’ai intégré le staff Fig-Mag parallelement à VSD ( la grande époque : Siegel ) toutes mes productions pour tout les mégazines ont été distribué par Gamma , mon interlocuteur et ami etait Floris , et le 30 mars , pour les 10 ans du Figaro-Magazine nous étions Floris et moi à boire du champagne dans cet anniversaire à la pyramide du louvre 3 jours avant son inauguration par Mitterand…Il me proposa de rentrer au staff chose que m’avait proposé Alain Maigan quelques années avant lorsqu’il créa Gamma-Magazine . J’ai immédiatement accepté . Une très belle aventure commença . Je quittais l’agence fin 86, pour rentrer chez G.L.M.R ……

    Merci à lui !

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