Les tumultueuses aventures de l’agence photo Roger-Viollet (Suite)

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Femme en Chrysler Paris 1938 © Boris Lipnitzki/Roger-Viollet

L’historique Documentation photographique Roger-Viollet, fondée le 14 octobre 1938 par le couple Hélène Roger-Viollet et Jean Fischer, est depuis plus de trente ans la propriété de la Ville de Paris. Des millions d’images historiques. Celle-ci cherche un concessionnaire pour commercialiser ces fonds photographiques. Dernière péripétie d’une agence de presse photographique française aussi prestigieuse que tumultueuse ?

 

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L’appel de l’Hôtel de Ville de Paris à candidatures s’est clos ce vendredi 8 février 2019 à 12h.  Il y aurait 8 candidats. Ceux qui nous ont confirmé leur candidature: Jean-Michel Psaïla d’Abaca press, Thomas Pey d’AKG images, François Lochon de Gamma-Rapho, Paul Marnef et Mete Zinoglu de Sipa press  sont sur les rangs avec un outsider de qualité Serge Challon, ancien directeur d’Editing. L’agence anglaise Bridgman qui a repris Rue des Archives, un temps intéressée a renoncé. A ce lot de professionnels de la presse, s’ajoute Denis Cuisy d’e-Center un spécialiste de l’impression numérique professionnelle qui fut impliqué dans le centre-serveur de photographes Fédéphoto et  d’autres entreprises hors-presse comme Yellow Corner (ndlr: Alexandre de Metz dément) pour lequel la boutique du 6 rue de Seine serait une aubaine.

Un incroyable roman photo

Paris, février 1934 : « Il faut que le gouvernement se rende compte que le peuple est réveillé, décidé à en finir avec les internationaux révolutionnaires et les politiciens pourris », écrit « l’Ami du peuple » Photo (c) Roger-Viollet
Paris, février 1934 : « Il faut que le gouvernement se rende compte que le peuple est réveillé, décidé à en finir avec les internationaux révolutionnaires et les politiciens pourris », écrit « l’Ami du peuple » Photo (c) Roger-Viollet

« Roger-Viollet est une très belle concession » affirme Nicolas Bouillant, l’énarque directeur général de la Parisienne de Photographie qui gère la marque Roger-Viollet, mondialement connue de tous les professionnels de l’iconographie.

A propos du fonds, en fait des fonds rassemblés par les Roger-Viollet, tous les spécialistes parlent d’un trésor historique, d’une des plus belles collections sur la vie parisienne depuis l’invention de la photographie. On parle de plaques de verre, de films de tous formats, de diapositives, d’épreuves “vintage”. On parle de la mémoire de Paris et d’une partie de celle du monde.

On parle également de l’œuvre d’un couple étonnant dont une femme trop méconnue, journaliste, photographe, collectionneuse, voyageuse. Hélène Roger-Viollet (1901-1985) est une glaneuse d’images. Dans les années 1930 elle milite avec Louise Weiss pour le droit de vote des femmes. Elle est issue d’une famille parisienne depuis trois siècles.

 

Une famille passionnée de photographie

EGYPT – CIRCA 1955: Helene Roger-Viollet visiting in Egypt aboard a boat. Surroundings of Louxor, january 1955. (Photo by Roger Viollet/Getty Images)

Son grand-père Edouard Roger est professeur de droit à Paris. C’est un bourgeois éclairé qui s’intéresse à la photographie. Il communique sa passion à ses fils Ernest et Henri. Ernest, l’aîné, initie son frère aux joies de la prise de vue et du laboratoire.

Le père d’Hélène, l’ingénieur centralien Henri Roger (1869-1946) épouse Jeanne, la fille de l’historien Paul Viollet, fondateur de la bibliothèque de l’Ecole de Droit et membre de l’Institut. Henri qui, après son mariage, se fera appeler Roger-Viollet transmettra à son tour sa passion à sa fille Hélène. Henri a immortalisé, entre autres, l’Exposition universelle en 1889 et la construction de la tour Eiffel. « En fait, avec Henri Roger-Viollet, nous avons l’image de l’homme de la fin du XIXème siècle complètement tourné vers l’avenir, le progrès. »

Sa fille, la jeune Hélène a rencontré Jean-Victor Fischer (1904-1985) à l’Ecole de journalisme de Paris. Partis l’été 1936 en reportage à bicyclette pour la vallée d’Andorre, ils sont dans les premiers à passer clandestinement la frontière espagnole et à ramener les premières images de la guerre d’Espagne. Ce premier reportage signé Roger-Viollet va faire le tour du monde. Leurs photos et leurs témoignages sont publiés dans toute la presse, et c’est à partir de ce succès, qu’Hélène et Jean vont bâtir la documentation photographique puis l’agence de presse Roger-Viollet.

Ils s’installent 6 rue de Seine à Paris en 1938 pour diffuser leurs photos et celles de la collection familiale. Ils rachètent – elle rachète ! – le fonds de commerce d’un dénommé Laurent Olivier ouvert en 1880. « Le père Olivier » est « connu dans le milieu des étudiants et des artistes pour avoir un stock de photographies variées, surtout des reproductions d’œuvres d’art. Mais les peintres et les illustrateurs de journaux trouvaient aussi chez lui des plantes, des animaux, des meubles, des scènes de campagne, des portraits de gens célèbres et d’autres choses. »

 

Un trésor et un pari pour Paris

Orgue de Barbarie devant l’agence Roger-Viollet. Paris, 1951.

Dans « L’aventure photographique Roger-Viollet », Hélène raconte : « Nous découvrions toujours quelque chose de nouveau : en particulier des placards remplis de très vieilles photos du Second Empire, avec les portraits des hommes célèbres et de tous les souverains d’Europe, des vues très anciennes des villes de France et des capitales du monde entier. ../… Tout le Vieux Paris se trouve dans cette collection (ndlr : de Léopold Mercier) prise sur des plaques de verre de 24×30 cm. On peut trouver dans ces négatifs l’enterrement de Victor Hugo sous I ‘Arc de Triomphe et bien d’au-tres anciens événements marquants. »

Au début de la seconde guerre mondiale le mari d’Hélène, Jean-Victor Fisher, né en Allemagne, s’engage dans la Légion étrangère. Hélène ferme la boutique qui le restera jusqu’à la Libération. Des planches de bois protègent les vitrines comme nombre d’autres échoppes de la rue. « Nous avons été oubliés » commentera Hélène Roger-Viollet. Le 6 rue de Seine échappe ainsi pendant l’occupation nazie aux vicissitudes de nombres d’agences dont les fonds seront pillés, vendus, mis sous séquestres ou expropriés quand les propriétaires étaient juifs .

A la Libération, « comme agence de presse, nous avions quelques attributions d’essence et nous pouvions utiliser notre voiture ce qui était rare à l’époque. » Les Roger-Viollet documentent alors les conséquences de la guerre : les plages du débarquement, les ruines, le mur de l’Atlantique etc. La fin du conflit est l’occasion d’un changement de modèle économique.

La demande est grande et l’offre encore peu nombreuse du fait des expropriations de l’occupant. « Le père Olivier » vendait des épreuves des clichés qu’il détenait. Il ne réclamait aucun droit pour les publications dans les journaux et les ouvrages. Les Roger-Viollet firent de même avant-guerre, mais à partir de la Libération ils instaurèrent un droit de communication des documents basé sur les tarifs des agences de presse concurrentes. Une manière de se protéger en ne facturant pas de droits de reproduction soumis au droit d’auteur.

Commence alors une époque d’enrichissement du fonds. Les Roger-Viollet retrouvent et récupèrent les archives d’agences fermées du fait de la guerre, comme les agences RAP et LAPI, une des plus complètes collections de photos prises pendant la guerre. Mais, cela ne leur suffit pas. « Nous entreprenions, une fois par an, de véritables expéditions de prises de vues dans les pays les plus lointains. En quarante années, le monde entier a été retenu par nos appareils photo-graphiques. Nous savions ce qui manquait à nos collections et allions explorer chaque pays qui y était insuffisamment représenté. D’autre part, nous avons pu sauver plusieurs collections de négatifs en grand format, prises à une époque où l’on n’avait pas peur de porter des appareils de photos très lourds et très encombrants… »

Les Roger-Viollet vont s’occuper de reclasser de nombreux fonds : « d’importants ensembles de Léopold Mercier et Ferrier-Soulier, des maison Léon, Levy & Filset Neurdain, de Maurice-Louis Branger, d’Albert Hadingue, Henri Martinie, Jacques Boyer, Laure Albin-Guillot, Boris Lipnitzki, Gaston Paris, de l’agence LAPI, mais aussi des collections plus récentes comme celles des photoreporters Jacques Cuinières et Françoise Demulder. »

« Une autre fois, raconte Hélène Roger-Viollet, nous avons acquis une extraordinaire collection de 110 tonnes de négatifs (ndlr : plaques de verre) dans un immeuble voué à la démolition.” Les plus anciennes plaques remontent à 1858 (fonds Levy-Neurdein) ».

Le fonds Roger-Viollet ? « C’est un fonds exceptionnel » commente Françoise Denoyelle, historienne de la photographie qui a monté plusieurs expositions à partir de ce trésor.

Après-guerre, on se soucie peu des droits des auteurs. Des photographes ou leurs ayant-droits cèdent leurs fonds pour de modestes sommes d’argent. Les photographes ne sont pas encore reconnus comme des artistes. D’ailleurs les photographes se préoccupent peu du devenir de leurs épreuves. Ils en laissent en dépôt aux éditeurs. Nombre d’entre elles n’ont pas de tampon au dos…

C’est ainsi que Roger-Viollet se fait une réputation douteuse dans les années 70/80 qui donnera lieu, sous la plume de Christian Ducasse, à un ironique billet « Signé Roger-Viollet » dans la revue de l’Association des journalistes reporters photographes et cinéaste (ANJRPC). Le métier évolue, les Roger-Viollet deviennent vieux. La vie d’aventures va se terminer par un drame, par un meurtre.

Un meurtre et un suicide à plus de 80 ans

Paris janvier 1985, la stupeur s’empare de la presse face à ce fait divers inhabituel.

« La propriétaire de l’agence photographique Roger-Viollet, Hélène Fischer-Viollet, quatre-vingt-trois ans, a été découverte morte, la gorge tranchée, le vendredi 25 janvier 1985, à son domicile, rue des Beaux-Arts, à Paris (6ème). C’est sur les indications de son mari, M. Jean-Victor Fischer, quatre-vingt-un ans, lui-même retrouvé peu avant, les veines tailladées, au siège de l’agence, rue de Seine, que les policiers s’étaient rendus au domicile du couple. » écrit Le Monde du 30 janvier 1985.

« La victime a été assommée à coup de barre de fer avant d’être achevée de 15 coups de rasoir et le médecin légiste a constaté sur ses mains des traces de défense prouvant qu’elle a essayé de se protéger des deux mains contre les coups de rasoir. D’autre part, il s’est écoulé à peu près 24 heures entre le meurtre et la tentative de suicide de Jean-Victor Fischer. » écrit l’AFP

Jean-Victor Fischer commencera par raconter la fable du double suicide aux policiers sceptiques, puis finira par avouer. « Lentement, mois après mois, année après année il avait fini par haïr cette femme, sa femme, à qui il devait tout mais qui possédait elle, la gloire et l’argent. » écrit Jean-Michel Brigouleix dans Le Monde au lendemain du suicide – réussi – de Jean-Victor Fischer retrouvé pendu dans sa cellule de Fresnes pendant la promenade de son codétenu.

A la suite de ce drame, la Ville de Paris va hériter de l’agence grâce à un legs en date du 19 Janvier 1985. Legs contesté pendant dix ans provoquant l’autogestion de l’agence sous le contrôle d’un administrateur judiciaire. A la contestation de la famille, s’est ajouté – ironie du sort – un fait divers banal d’usurpation de legs par un certain Claude Delavaux, multirécidiviste en escroqueries diverses. Finalement le 19 janvier 1994 un arrêt de la cour d’appel de Paris clôturera les différends et attribuera l’héritage à la Ville de Paris.

 

Un encombrant héritage pour la Ville de Paris ?

Jacques Chirac, encore Maire de la ville confie l’agence au photojournaliste Henri Bureau (1940-2014), un ancien photographe des Reporters Associés, de  Gamma et de Sygma, qu’il connaît bien et qu’il estime. Henri Bureau dirige l’agence de 1994 à 2004 avec un immense plaisir : « Il était fasciné par la richesse de ce fonds » confie son fils, Martin Bureau photographe à l’AFP. Quand il arrive il n’y a aucun ordinateur et l’agence lui doit l’initiative de la numérisation du fonds à une époque où le marché de la photographie est encore florissant. En 1993, l’agence fait encore un bénéfice de 440 000€ pour un chiffre d’affaire de 2 millions d’euros.

Début 2004, la Ville de Paris souhaite regrouper autour de l’agence toute la problématique de la sauvegarde, de la numérisation et de la diffusion des fonds patrimoniaux de la ville dans une société d’économie mixte. Au capital de cette société entrent la Ville de Paris (65%), la Caisse des Dépôts et Consignations, la Caisse d’Epargne, France Telecom et le fonds d’archives italien Alimari et, curieusement la photographe Martine Franck ! L’idée est alors de profiter des bénéfices de la commercialisation des photos pour financer la numérisation.

« Les missions précisément définies portent sur la numérisation des fonds patrimoniaux des musées et bibliothèques, l’enrichissement des fonds, la diffusion des fonds patrimoniaux et la création d’une base de données images à destination des institutions, des professionnels et du grand public. Elles incluent également la conservation des collections Roger-Viollet » écrit Nathalie Doury, ancienne directrice de la Parisienne de Photographie, pour une intervention dans un colloque sur la numérisation des patrimoines à Barcelone .

Henri Bureau n’est pas favorable à ce nouveau dispositif qui va fondre l’agence de presse Roger-Viollet dans la nouvelle société. Il s’en va à regret, atteint par la limite d’âge que fait jouer l’administration. Arrive Franck Perrier, un ancien DG de Corbis créé par Bill Gates. “Je suis arrivé en juin 2004 et parti en décembre 2005. En 18 mois, l’ensemble des collections distribués hors fonds propriétaires Roger-Viollet propriétaire et la distribution avec les agences étrangères notamment Getty, la réorganisation de l’équipe…  ont stoppé la baisse du chiffre d’affaire  qui s’est remis a progressé en 2005. ” commente-t-il aujourd’hui.

C’est Nathalie Doury qui va diriger la société d’économie mixte la SEM Parisienne d’images. Cette société va à la fois changer de nom pour devenir la Parisienne de Photographie puis de statut en devenant une société publique locale (SPL) telle qu’elle existe encore aujourd’hui. Elle va également plusieurs fois changer de direction et d’interlocuteurs à la mairie alors que la crise du marché s’éternise…

 

Une agence de presse en concession ?

Guerre du Liban (1975-1990). En janvier, les phalangistes chrétiens attaquent les palestiniens réfugiés depuis 1947 dans les baraquements du quartier de la Quarantaine. Pour cette photo, Françoise Demulder sera la première femme à recevoir la plus haute récompense : le “World Press” en 1977. Beyrouth (Liban), janvier 1976.
© Françoise Demulder / Succession Demulder / Roger-Viollet

Pour poursuivre les activités de l’agence Roger-Viollet dissoute, la nouvelle Parisienne de photographie a demandé et reçu l’agrément de la Commission paritaire des publications et agences de presse. La Parisienne de photographie est d’ailleurs membre de la Fédération française des agences de presse. Une précision totalement absente des débats du Conseil de Paris…

Jusqu’en 2008, tout va bien, mais la crise financière va commencer de plomber les recettes en 2009. Roger-Viollet perd 20% de chiffre d’affaires soit 500 000 € ! Après six ans de lent redressement, l’agence, comme toutes ses concurrentes, replonge en 2015. Il faut se souvenir que dans cette période nombre d’agences photo vont faire faillite dont le pôle image de Hachette Filipacchi Médias (Gamma, Rapho, Keystone etc.) et Corbis-Sygma dont une partie des archives dors encore dans un entrepôt à Garnay sous la responsabilité de Maître Gorrias.

En 2017, a donc été amorcé le plan en cours d’exécution aujourd’hui. Il s’agit d’une part de transférer la conservation à la BHVP, la numérisation à un sous-traitant et de recapitaliser la Parisienne de Photographie pour lui permettre d’assurer la délégation de service public jusqu’en décembre 2019. Il ne restera plus qu’à fermer boutique, pour faire place nette au concessionnaire.

Les candidats sont plus nombreux qu’on aurait pu l’imaginer, tant la réputation de ce fonds est grande et l’adresse du 6 rue de Seine, prestigieuse à l’ombre de la coupole de l’Institut. Reste que tous attendent maintenant des précisions sur les conditions de la concession, périmètre et accès aux fonds, sans oublier qu’il ne sera pas simple aux uns de comprendre les autres, tant le commerce de l’information, fût-il celui de la photographie, a mauvaise presse.

Michel Puech

Site officiel de l’agence Roger-Viollet : http://www.roger-viollet.fr

Notes

  • •L’aventure photographique Roger-Viollet par Hélène et Henri Roger-Viollet
  • La photographie d’actualité et de propagande sous le régime de Vichy de Françoise Denoyelle Ed. CNRS
  • A propos de la participation de Martine Franck à la SEM Parisienne de Photographie, Alice Walwer, Secrétaire générale de la Fondation Henri Cartier-Bresson nous écrit : « Martine Franck avait ainsi exprimé, par cette participation, son soutien à un moment critique de la Parisienne d’image à titre personnel. Les actions ont été rétrocédées au décès de Martine Franck. »
  • Numérisation du patrimoine : à la recherche d’un modèle économique durable, le cas de la Parisienne de Photographie par Nathalie Doury
    http://www.girona.cat/sgdap/docs/knp1t60doury_francais.pdf
  • Le dernier contrôle de la Parisienne de photographie par la Commission des agences de presse est daté du 13 décembre 2017 et la commission nous précise que « la société s’est vue renouveler son certificat d’agrément jusqu’en décembre 2022 ».

 

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