L’agence de presse Roger-Viollet va-t-elle disparaître ?

6 rue de Seine à Paris (c) Michel Puech

L’historique Documentation photographique Roger-Viollet, fondée il y a 80 ans par Hélène Roger-Viollet, aujourd’hui gérée par la Parisienne de Photographie disparaîtra-t-elle en 2019 ? L’avenir de ce fleuron de la photographie française inquiète les salariés, le monde de la photographie, des médias et de l’édition.

Paris 13 juin 2017
Manifestation sur la place de l’Hotel de Ville pour “sauver Roger-Viollet”
(c) Michel Puech

Le 13 juin 2017, le personnel de l’agence et quelques dizaines de photographes étaient réunis sur la place de l’Hôtel de Ville de Paris pour « sauver Roger-Viollet ». La Documentation photographique Roger-Viollet, créée le 14 octobre 1938, une des plus anciennes agences de presse de Paris, a été léguée à la Ville de Paris en 1985 par les époux Roger-Viollet. Après moultes péripéties juridiques et managériales cet inestimable fonds de 6 à 8 millions d’images a rejoint la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP) en janvier 2017.

 

 

Lire également :

L’aventure photographique des Roger-VIollet

 

La propriété des fonds photographiques ne pose pas de problème à la ville, même s’il s’agit de sauvegarder des millions d’images. C’est la commercialisation dont la ville souhaite se débarrasser. Actuellement la diffusion auprès des médias est assurée sous la marque Roger-Viollet par l’agence de presse Parisienne de Photographie, une société publique locale détenue par la Ville et le Département mais appelée à se transformer ou disparaître fin 2019 du fait de la fusion de ces deux collectivités.

Dans le document Devenir de la Parisienne de Photographie rédigé à l’automne dernier par la Direction des Affaires Culturelles (DAC) de la ville de Paris et présenté par Madame Karen Taïeb élue du 4ème arrondissement (PS) à la session du Conseil de Paris de novembre 2018, il a été demandé aux élus de donner « l’autorisation du lancement de la concession de service public des activités de diffusion et de commercialisation de fonds photographiques de la Ville de Paris. » Le Conseil a adopté le plan proposé et a été acté par Madame Anne Hidalgo.

Une agence de presseen concession ?

© Françoise Demulder / Succession Demulder / Roger-Viollet
Guerre du Liban (1975-1990). En janvier, les phalangistes chrétiens attaquent les palestiniens réfugiés depuis 1947 dans les baraquements du quartier de la Quarantaine. Pour cette photo, Françoise Demulder sera la première femme à recevoir la plus haute récompense : le “World Press” en 1977. Beyrouth (Liban), janvier 1976.
© Françoise Demulder / Succession Demulder / Roger-Viollet

En vue des prochaines élections de 2020, la municipalité parisienne cherche à faire des économies dans tous les secteurs or, La Parisienne de Photographie Roger-Viollet perdrait un demi-million d’euros par an en raison d’un « contexte de dégradation du marché de l’édition…/…  la société se trouve dans une impasse financière du fait de la baisse structurelle des ventes des droits de reproduction des fonds dont elle a la charge. »

Depuis vingt ans que la mort des agences de presse photos est annoncée, le message est passé auprès des administrations et des conseillers. Il est indiscutable que les prix des droits de reproduction ont considérablement chuté depuis la crise de 2008. Il est également évident que les agences qui gèrent des stocks de photographies argentiques originales et historiques sont celles qui tirent le mieux leur épingle de la crise. A titre d’exemple, l’agence Gamma-Rapho qui a repris en 2010 les fonds des agences Gamma, Rapho et Keystone à la suite de la déconfiture du pôle photo d’Hachette Filipacchi est bénéficiaire depuis huit ans.

Avec une baisse de chiffre d’affaires de 20% contre 40 à 50% pour les agences photo d’actualité, le fonds Roger-Viollet serait aujourd’hui rentable avec un chiffre d’affaires de 1,5 M€ et 15 salariés selon Nicolas Bouillant, son directeur général, un énarque nommé l’an dernier.

Outre la situation du marché de la photo, l’incompréhension réciproque entre les « conservateurs » de la ville et les « commerciaux » de Roger-Viollet ne facilite pas la valorisation et la diffusion des fonds.

D’un côté on sous-estime l’importance de la conservation, de l’autre on ne comprend pas l’intérêt de vendre des droits de reproduction à la presse et à l’édition, oubliant que la presse est un vecteur essentiel pour faire venir le grand public dans les institutions culturelles. On ne comprend pas très bien, en quoi le passage au privé résoudra cette incompréhension.

Terrasse de café. Paris, vers 1925.
© Maurice-Louis Branger / Roger-Viollet

Ni dans le document soumis à la décision du Conseil de Paris, ni dans l’offre de concession n’apparaît le fait que la Parisienne de Photographie Roger-Viollet est une agence de presse ! Les élus ont autorisé le lancement de cet appel à concession sans être informés qu’il s’agit d’un statut particulier réglementé depuis 1945 !

Une hypothèse ? La porte est ouverte à des postulants ne venant pas de la presse. La vénérable boutique du 6 rue de Seine, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, incluse dans l’appel d’offres, peut attirer des candidats que l’aspect agence de presse n’intéressera pas mais que le prix du m2 du quartier attirera.

 « Roger-Viollet est une très belle concession » affirme Nicolas Bouillant. « Concession » le mot est déplaisant quand il s’agit d’enterrer une aventure photographique. Le plan en cours d’exécution aujourd’hui consiste d’une part à transférer la conservation à la BHVP, à confier la numérisation à un sous-traitant privé (mais l’appel d’offre a été infructueux) et à recapitaliser la société pour lui permettre d’assurer la délégation de service public jusqu’à l’attribution de la future concession. La concession serait pour cinq ans, une faible garantie aux yeux des professionnels de la presse.

D’autre part, le périmètre de ce qui est concédé est à la fois énorme et vague, ce sont « les fonds patrimoniaux de la Ville de Paris ». En réalité il s’agit de deux fonds qui n’ont rien à voir, celui de France-Soir et celui de Roger-Viollet. Il n’est pas dit comment le futur concessionnaire accédera à ces images, ni qui décidera de ce qui sera numérisé ou pas. En fait, il semble bien que le futur concessionnaire n’aura accès qu’aux 500 000 photos déjà numérisées, la numérisation des fonds étant aujourd’hui stoppée et sans date de reprise.

Descente dans l’égout. Paris, 1911.
 © Jacques Boyer / Roger-Viollet

En ne concédant que les fonds Roger-Viollet et France-Soir, la Ville de Paris condamne également la numérisation et la valorisation de nombreux autres œuvres, celles de Léon Claude Vénézia, Jean Marquis, Jean-Mounicq, René Jacques, Marcel Cerf, François Kollar, Janine Niepce, Pierre Jahan, Jean Roubier, Jean-Claude Gautrand, Edith Gérin, Felipe Ferre, Eustache Kossakowski, Roger Schall, sans oublier les archives de France-Soir. Ces millions de photographies vont-elles retourner dormir pour des années dans les réserves de la BHVP  ? Les éventuels repreneurs ou les photographes/ayant droits parviendront ils à imposer à la Ville la poursuite de la valorisation de leurs collections ?

En outre, le projet, tel qu’il a été présenté aux élus comporte une contradiction de taille : d’un côté il est écrit que les fonds photographiques vont être « en ligne en haute définition, sur la base d’une licence d’open content », et de l’autre on espère trouver un concessionnaire pour commercialiser ces mêmes fonds ! Comme le fait remarquer un patron d’agence photo « L’américain Getty n’aura qu’à pomper les hautes def’ pour les revendre à l’étranger sans payer de droit !  Et ne parlons pas des chinois ! »

Ce qui est en jeu aujourd’hui c’est la disparition d’une agence de presse de plus ! Rappelons que la crise de 2008 a entraîné la disparition ou le rachat de nombre d’agences de photo françaises provoquant licenciements, perte de savoir-faire et gel de millions de clichés. Il serait affligeant que les décisions de la Ville de Paris alourdissent ce sombre constat et, qu’inévitablement la quinzaine de salariés de Roger-Viollet soit licenciée. Ces derniers ont d’ailleurs déjà été invités à prendre contact avec une société chargée de leur retrouver du travail !

Au cours du siècle dernier, les agences photo ont connu des hauts et des bas en raison de l’évolution des prix du papier journal. En ce début de XXIème siècle l’Internet bouleverse les sociétés, mais est-ce une raison suffisante pour qu’une collectivité publique n’ait aucune vision à long terme sur ce patrimoine national et veuille se contenter de stocker des œuvres ?     

Michel Puech

 

A suivre : L’aventure photographique des Roger-VIolle

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.