Disparition : Gérard-Aimé, photographe engagé

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Article publié dans Libération

Le photojournaliste Gérard Bois, qui signait Gérard-Aimé, est décédé le 11 mai 2018 à Valence (Drôme) à l’âge de 74 ans.  Il fut le seul à photographier l’occupation de la tour administrative de la faculté de Nanterre qui donna naissance au mouvement du 22 mars 68.

Il naît le 18 septembre 1943, des suites d’une descente clandestine de son père du maquis. Très tôt, il s’engage après avoir été choqué par une « ratonnade » de la police dans les rues de Valence. « Au lycée, nous étions des inséparables » raconte son ami Yves Lantheaume.

«  Je crois que notre seule divergence résidait dans le fait qu’il était Lambretta et moi, Vespa. Nous sautions sur tout ce qui bougeait sur le plan culturel. Valence en offrait peu à l’époque, d’où notre insatisfaction permanente. Néanmoins, nous avons créé un journal et un ciné-club indépendant. C’était la guerre d’Algérie.»

Après un bref passage à la Ligue des Droits de l’Homme, il s’engage dans les Jeunesses communistes (JC) à 15 ans, puis à l’Union des étudiants communistes (UEC) quand il gagne Paris. D’abord étudiant à la faculté d’Assas, il découvre Alain Madelin et ses copains du GUD qui lui casseront un bras dans un échange de barres de fer.

Mais c’est à Nanterre, où il arrive à la résidence universitaire en 1965, qu’il va vivre et photographier quotidiennement. Il fait partie de ceux qu’on appelle « les italiens » de l’UEC et quitte cette organisation pour participer à la création de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) avec Alain Krivine, Daniel Bensaid, et Henri Weber. Il est alors le photographe d’Avant-Garde, le journal de l’organisation.

A Nanterre, « où nous sommes une trentaine de militants toutes organisations confondues », il déjeune de temps à autre au restaurant universitaire avec Daniel Cohn-Bendit et Jean-Pierre Duteuil du groupe Noir et Rouge. Ses meilleurs amis sont Francis Zamponi qui tiendra longtemps la rubrique Police à Libération et Xavier Langlade dont l’arrestation sera à l’origine de l’occupation de la tour administrative de la faculté le 22 mars.

Ce jour-là, il devait photographier le championnat de patinage artistique à Boulogne Billancourt pour le compte de l’agence de presse APIS où travaillent également Gilles Caron et Jacques Haillot. De 1965 au 1er mai 1968, il photographie la vie universitaire de Nanterre et l’immense bidonville qui jouxte la faculté. « Le dimanche, il n’y avait pas de restaurant universitaire, alors nous allions dans des petits bistrots arabes. C’est là que nous avons découvert le hash, mais il n’y avait pas beaucoup de drogue, ni de sexe à Nanterre » confiait-il en riant,  peu avant sa mort.

Il suit toutes les manifestations contre la guerre menée par les américains au Vietnam, se rend avec toute l’extrême-gauche européenne au rassemblement anti-impérialiste de Berlin. « C’était très bien organisé. C’est là que j’ai vu les premières banderoles avec des trous pour laisser passer le vent » racontait-il en souriant sur son lit d’hopital.

Ensuite, comme nombre de photographes de l’époque dont Raymond Dityvon, Horace, Elie Kagan et bien d’autres, il « couvre » les évènements. Il sera matraqué par la police malgré le brassard de presse que lui a confié l’agence APIS. Il n’obtiendra la carte de presse n° 27 867 que l’année suivante. Ses photographies de mai 68 seront publiées par toute la presse d’extrême-gauche de l’époque. Il collabore à Rouge, Lutte Ouvrière, Vive la Révolution, La Cause du Peuple et parfois le Nouvel Observateur lui prend quelques images.

Proche de tous ceux qui voulaient continuer le combat, selon le slogan de l’époque, il publie dans Politique Hebdo, Tribune Socialiste l’organe du PSU, L’Unité celui du PS, Témoignage Chrétien.  C’est à la rédaction de J’accuse, éphémère journal où collaborent Jean-Luc Godard, Agnès Varda, Michel Lebris, Francis Bueb  et quelques autres « idiots utiles » selon les mots de Benny Levy que je le rencontre. Mais ses principaux clients sont alors l’Idiot International de Jean-Edern Hallier et le Magazine Littéraire de Jean-Jacques Brochier. « A l’Idiot Internationnal, on était à peu près payé » racontait-il « mais on roulait en Ferrari… Quand elle n’était pas en panne ! »

Fin 1972, Jean-René Huleu, Jean-Claude Vernier, Serge July, Michel Foucault, Jean-Paul Sartre annoncent la création de Libération dans une conférence de presse qu’il immortalisera. Il est alors membre d’un collectif de photographes indépendants, le Boojum Consort, avec les photographes Horace, Jean-Pierre Pappis aujourd’hui directeur de l’agence Polaris à New York, Marc Sémo journaliste au Monde après Libération et moi-même.

« July est d’accord ! » me téléphone Gérard. Nous sommes en août 1973, et cela fait quelques semaines que Gérard-Aimé et moi, négocions avec Serge July pour conclure un accord de collaboration entre une dizaine photographes et le quotidien pour fournir toute notre production photographique.  Les négociations ont été rudes car il s’agissait de réunir dans une coopérative, les photographes militants de l’Agence de Presse Libération (APL) Francine Bajande, Christian Poulain, Didier Maillac, Christian Rausch, Jean-François Graugnard, notre groupe du Boojum Consort et quelques artistes indépendants comme  Caroline Lespinasse, Christian Weiss etc.

En septembre 1973, l’agence de presse FOTOLIB débute ses activités dans les locaux de la rue de Lorraine avant d’avoir son propre local rue René Boulanger. Gérard-Aimé devient le Président directeur général de cette improbable scoop. Il le restera jusqu’à la fin de l’aventure en 1978 malgré les conflits entre « militants purs et durs » et « pros » qui ont déjà compris qu’une page s’est tournée. Fotolib s’illustrera en couvrant entre autres la grève de Lip, le Larzac, le coup d’état de Pinochet au Chili et la Révolution des œillets au Portugal.

Fotolib a vu passé quelques noms encore en activité comme  Pierre Assouline, Yan Morvan, Alain Mingam, le réalisateur Pierre Abramovici et bien d’autres.  J’en oublie. Mais quand Gérard doit fermer l’agence – sans faire de dépôt de bilan –  il se retrouve bien seul et quittera lentement mais sûrement le monde du photojournalisme.

Ses reportages de Nanterre, ses images de mai 68, ses portraits d’écrivains, ses photos de plateau resteront diffusées par Sygma qui a racheté APIS, puis par La Compagnie des reporters avant de rejoindre le fonds RAPHO.

Il aura fallu le minutieux travail de Patrick Fillioud pour son « Roman vrai de mai 68 » (Lemieux Editeur) et ce cinquantenaire de 68 pour que ses photos soient de nouveau largement diffusées par l’agence Gamma-Rapho et publiées dans de nombreux magazines et web.

Michel Puech

 

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