Génération Gamma > Raymond Depardon, l’associé devenu star #4

La France des années 80: le vélo de Raymond Depardon - Photo © Christian Rausch
La France des années 80: le vélo de Raymond Depardon – Photo © Christian Rausch

1966, quatre jeunes photographes créent l’agence de presse Gamma. 50 ans après, A l’œil s’entretient avec quelque-uns des hommes qui ont, durant trois décennies, fait le succès du « photojournalisme à la française ». Après Hubert Henrotte, le fondateur, Jean Lattès, le photographe oublié, Hugues Vassal, le mouton noir… Aujourd’hui « notre paysan photographe » bien aimé.

Numéro spécial Gamma de la revue Zoom

Résumé des épisodes précédents

Hubert Henrotte, le fondateur de l’agence Gamma a développé, dans notre premier épisode, une photo du métier de reporter photographe dans les années 60, époque où il milite pour les droits des photographes à l’Association Nationale des Reporters Photographes (ANJRP).

Jean Lattès, son aîné, nous a fait revivre la presse des années 50 et 60. Le France Dimanche des grandes plumes, le ELLE d’Hélène Lazareff et de Françoise Giroud, les mythiques Life et Look de l’Amérique triomphante… « J’ai signé pour une coopérative pas pour une Sarl ! » Il ne sera pas associé, mais simple pigiste à l’agence.

Avec Hugues Vassal, on retrouve cette ambiance qui sent la Gauloise et la Gitane, arrosées aux petits ballons de rouge ou au champagne offert par les vedettes. C’est encore une presse « d’après-guerre ». Co-fondateur de Gamma avec Henrotte, il en deviendra directeur gérant de 1974 à sa démission « forcée », après l’affaire Claustre.

Le quatrième témoin est

 

Raymond Depardon, co-fondateur de Gamma,

L’associé devenu star

Campagne de Richard Nixon par Raymond Depardon publié dans le magazine Reporter
Campagne de Richard Nixon par Raymond Depardon publié dans le magazine Reporter

 

Raymond Depardon et Gilles Caron © Gamma-Rapho

« J’ai un peu grillé toute les étapes puisqu’à dix-sept ans, je commençais à faire des photos. A dix-huit, on m’envoyait en Algérie, à dix-neuf, je tournais autour du monde. A vingt ans, je fais mon service militaire, à vingt-et-un ans, je reprenais le truc, c’est-à-dire qu’à vingt-cinq, j’étais déjà fatigué » in « Raymond Depardon par Christian Caujolle ».

En 1958, « il monte à Paris », dans cette France où « Le général de Gaulle n’a cessé de donner aux Français l’impression et l’occasion d’être un peu plus grands qu’ils n’étaient » écrit le père de Patrick Chauvel, le grand reporter Jean-François Chauvel dans « A rebrousse-poil » avant d’ajouter « Secouant une France qui s’endormait ou que l’on endormait, de Gaulle rajouta de l’épique au banal quotidien. »

A Paris, le jeune Depardon devient l’assistant de Louis Foucherand et l’année suivante il est pigiste à l’agence de Louis Dalmas (1920 – 2014).  Pour Louis Dalmas, il va couvrir les guerres d’Algérie et du Vietnam mais également les vedettes de la chanson et du cinéma, les politiques et le monde de cette époque.

On entre dans ce qu’on appellera les trente glorieuses , la préhistoire de la société de consommation, où il faut avoir un Frigidaire , une  4Cv  et offrir un Moulinex à Madame.

L’agence Dalmas monte des coups et vend mieux que ses concurrentes, Reporters Associés, APIS, etc. C’est à Louis Dalmas que Göksin Sipahioglu confie ses pellicules en arrivant à Paris, avant de les donner à Gamma puis de fonder sa propre agence, Sipa Press.

Hubert Henrotte est photographe au Figaro, Hugues Vassal à France Dimanche. Dans les agences, aux Reporters Associés, il y a Henri Bureau. A Apis, Gilles Caron donne ses photos avant de travailler pour Gian Carlo Botti et finalement Gamma.

Les photographes se rencontrent et discutent ensemble dans la cour de l’Elysée en attendant la sortie du Conseil des ministres, à l’ANJRP, dans les bistrots de la rue de Réaumur ou des Champs-Elysées, alors les quartiers de la presse.

 

« C’est un photographe du Figaro et

un photographe de France Dimanche 

qui sont au départ Gamma »

Raymond Depardon

Paris 13 avril 2011, Raymond Depardon rend visite à François Lochon propriétaire de l'agence Gamma-Rapho.<br /> &amp;copy Mohamed Lounes / Gamma-Rapho
Paris 13 avril 2011, Raymond Depardon rend visite à François Lochon propriétaire de l’agence Gamma-Rapho.
Photo (c) Mohamed Lounes / Gamma-Rapho
Biafra © Fondation Gilles Caron

En signant le 24 novembre 1966 les statuts de l’agence de presse Gamma, Raymond Depardon décide de démissionner de l’agence Dalmas dont il est alors salarié. Il arrivera rue Auguste Vacquerie quelques mois après Henrotte, Vassal et de Raemy.

Gamma sera une période fructueuse pour Raymond Depardon, l’apogée de son parcours photojournalistique. Ses photos de la campagne de Nixon, celles du Chili sont parmi les plus admirées de ses confrères.

Dans l’entretien téléphonique qu’il a accordé à A l’œil le 4 mai 2013, il explique que dès la création de Gamma, il souhaitait faire du cinéma.

En août 68, il est parti comme cameraman avec Gilles Caron en Tchécoslovaquie lors de l’invasion par les troupes russes.  « Je filmais des scènes un peu montées pour la télé… et j’entendais derrière mon épaule Gilles shooter… ».

Et avant, il y a le Biafra où Gilles Caron a fait cette terrible image de Depardon filmant un enfant victime de la famine.

 

Dans cet entretien, Raymond Dapardon se dit déjà « fatigué » du photojournalisme, à la création de la nouvelle agence Gamma !

Mais Depardon, qui revendique fièrement ses origines paysannes, au point d’en avoir fait un leitmotiv, un jingle de son œuvre depuis la fameuse « Ferme du Garet », sait très bien dire « p’t ben que oui », « p’t ben que non », et tout, et son contraire. On ignorait que le Beaujolais fut matinée de Normandie. Quand éclate à l’agence Gamma la crise de 1973, il hésite… Et quand il se souvient, sollicité en 2005 par Hubert Henrotte pour son livre « Le monde dans les yeux »  il témoigne :

« Avec du recul, cette scission apparait complétement ridicule. Elle est partie de choses mesquines et sans importance.  Elle serait survenue parce que, soi-disant, Hubert Henrotte prenait trop de pouvoir. »

En 2013, l’angle de vue a changé. Raymond Depardon est catégorique « La scission était inévitable » !

« On est six ans après la création, Gilles Caron a disparu…/… Hubert a engagé Monique…/…Hubert en avait peut-être marre d’entendre des petites réflexions parce qu’il voulait les pleins pouvoirs et nous on en avait marre de ses pleins pouvoirs …. /… Il n’y avait pas de transparence. » explique-t-il dans l’entretien avant d’ajouter « on a aussi été dépassé par le succès ».

« 15 jours de grève dans une agence

qui couvre l’actualité… Inimaginable ! »  Alain Noguès

 

L’écoute des entretiens avec Henrotte, Lattès, Vassal, Depardon confirme le fil des évènements qui va conduire à la première grève à l’agence Gamma.

Premier « bug » : les statuts de la société ne prévoient pas un divorce des associés à l’origine à parts égales.

Deuxième « bug » : Vassal et Depardon sont plutôt pour une agence d’associés ou de membres façon Magnum, assez fermée. Or, pour faire vivre l’agence, payer les piges et les salaires et les fournitures de laboratoire,  Henrotte laisse entrer la production d’un grand nombre de photographes. Inévitable concurrence et jalousies.

Troisième « bug » : Hubert Henrotte embauche comme assistante Monique Kouznetzoff et la séduit, accentuant le déséquilibre entre les associés. De secrétaire aux Reporters Associés, Monique  s’impose à l’agence comme compagne du patron et experte en « showbiz ». Elle devient l’instigatrice d’une multitude de « rendez-vous photo » avec actrices, comédiens, stars et starlettes, mettant Léeonard de Raemy, Hugues Vassal sur la touche.

La crise de 1973 est le premier grand virage de l’agence de presse Gamma.

Elle clôt ce que l’on pourrait appeler « le Gamma canal historique ».

 

« J’ai une semaine pour trouver dix photographes »

Raymond Depardon

 

Cette première crise est contemporaine de la création de l’agence Viva et de l’agence Fotolib liée au naissant quotidien Libération. En août 1973, Serge July accepte enfin les tarifs des photos que Gérard-Aimé et moi-même négocions depuis des semaines (une garantie de 5000 Francs menseul). Nous pouvons créer l’agence Fotolib, mais toute la profession bruisse de la crise de Gamma.

Depardon est à la direction de l’agence depuis juin et recrute. Evidemment les photographes d’APIS rachetée par les sécessionnistes pour créer Sygma arrivent en courant. C’est le jeu des chaises musicales. Début septembre, à une terrasse de la Place Saint-Michel, à Paris, Gérard-Aimé et moi nous trouvons face à Raymond Depardon et Robert Pledge. Ils sont intéressés par notre démarche, une coopérative ouvrière de production (Scop) et notre jeunesse. Ils cherchent des photographes indépendants mais nous, nous parlons au nom d’un collectif d’une douzaine de photographes prêts à ne faire aucune concession…

Raymond Depardon et Robert Pledge s’envolent pour New York où ils vont jeter les bases d’un bureau pour Gamma. Eliane Laffont, représentante de Gamma aux Etats-Unis et son mari, le photographe Jean-Pierre Laffont,  ont suivi Hubert Henrotte à Sygma. Gamma n’a plus de représentation à New York.« Pledge a démarré l’agence dans son appartement » raconte Raymond Depardon. Ils recrutent également David Burnett qui, dans les souvenirs de Depardon, ne se montre peu enthousiaste mais rejoindra Gamma en couvrant le Chili.

A Paris, rue Auguste Vacquerie, il reste Floris de Bonneville, le « chef des infos », le motard  et Michel Cabelic aux archives dévalisées par le coup de main des photographes.  Peu d’archives, pratiquement pas de staff. Gamma chancelle, mais Hugues Vassal et Raymond Depardon veulent sauver Gamma.

Une concurrence sauvage commence entre les deux agences de presse. Elle va durer vingt ans, d’autant que Sipa press est également sur le marché du magazine ou les “télégraphistes” AP, AFP, Reuters ne sont pas.

Les années 80, les années fric, verrons la guerre économique évoluer d’une concurrence entre agences à une guerre opposant  agences et patronat de presse sur fond de fort soupçon d’ententes illicites entre les vendeurs. Un métier de voyou ! disent eux-mêmes les intéressés.

Arrive l’enlèvement de l’ethnologue François Claustre. Raymond Depardon, sollicité par Pierre Claustre, s’obstine à la retrouver. Il confie la direction de l’agence à Hugues Vassal et commence ses pérégrinations sahariennes en Land Rover, en moto et pour finir en DC4, un quadrimoteur en fin de course acheté par l’agence.

Raymond Depardon débute ses aventures sahariennes avec Michel Honorin, un réalisateur de télévision, et les journalistes Jérome Hinstin, Robert Pledge, Jean-François Chauvel et Thierry Desjardin.  Le succès viendra plus tard avec son interview filmée de Françoise Claustre, la séquestrée.  Une séquence choc, qui déplaira fortement au Président Valéry Giscard d’Estaing. Cette fois encore il tient la caméra. Ce n’est pas lui le photographe, mais une jeune et jolie femme qu’il a recrutée après la scission et dont tous disent qu’il fut amoureux :  Marie-Laure de Decker.

De retour du Tchad, il aura la mauvaise surprise d’être arrêté par la Police en passant la frontière belge et sera entendu par la Justice. Il faut rappeler que dans l’affaire Claustre, un militaire français est mort, le commandant Galopin et que l’ensemble des protagonistes n’étaient pas des enfants de chœur.

A la fin des années 70, Raymond Depardon est vraiment fatigué du photojournalisme et ses tentatives de cinéma n’ont pas encore donné le résultat qu’il en attend, ni l’énorme succès qui viendra plus tard. Il quitte Gamma pour Magnum en 1978 et se consacre au cinéma avant de revenir à la photographie sur le tard. Après avoir été une grande référence pour les photojournalistes, il est devenu un maître du documentaire.

Le cinéma y a gagné, le photojournalisme y a perdu.

Michel Puech

Bibliothèque

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GAMMA, UNE HISTOIRE DE PHOTOGRAPHES
Le Livre du cinquantenaire
Collectif     1
BEAUX LIVRES
318 x 270 mm – 336 pages
03 octobre 2016 – 9791091625012

Raymond Depardon  par Christian Caujolle – Collection Juste entre nous. André Frère Editions – 2014

Le Monde dans les yeux. Gamma-Sygma, l’âge d’or du photojournalisme  d’Hubert Henrotte avec la collaboration de Jean-Louis Gazignaire – Editions Hachette Littérature 2005

Gilles Caron, conflit intérieur de Michel Poivert – Editions Photosynthèses 2013

Profession Photoreporter  par Michel Guerrin Collection Au vif du sujet – Co-éditions Gallimard Centre Georges Pompidou 1988

A rebrousse-poil  de Jean-François Chauvel avec la collaboration de Philippe Gildas – Editions Olivier Orban 1974


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