Photojournalisme : un Visa entre grogne et espoir

Visa pour l'image 2015
Le fameux “2ème étage” du Palais des congrès où se rencontrent les professionnels du photojournalisme. © Geneviève Delalot

La 27ème édition du festival Visa pour l’image se déroule jusqu’au 15 septembre 2015. Le premier week-end a été marqué par une hausse de la fréquentation des expositions de 22%. Plus de 133 000 € de prix ont été remis aux photojournalistes. Le festival sort de la morosité, mais l’avenir reste incertain.

IndependantLa semaine professionnelle du Festival international du photojournalisme Visa pour l’image à Perpignan s’est achevée dans l’étonnante émotion suscitée par la photo du cadavre du petit Aylan sur une plage turque.

Publiée le mercredi 2 septembre 2015, republiée et, re- re-republiée à la Une et en pages intérieures de centaines de journaux et magazines dans le monde, cette photographie a alimenté un flot de commentaires, et amené les politiques à revoir leur copie. Comme quoi, le photojournalisme sert à quelque chose !

Pourtant, il y avait un peu d’incompréhension chez les photojournalistes qui couvrent depuis des années « le fait migratoire ». Ils ont tous dans leurs disques durs des images encore plus terribles, dont beaucoup ont été publiées sans qu’elles créent de remous notables chez les politiques. Mystère de l’opinion publique et mystère de la synergie des medias.

A Perpignan, l’italien Giulio Piscitelli de l’agence Contrasto qui exposait « De là-bas à ici : l’immigration et l’Europe-forteresse » est reparti sans aucun prix. Les éditeurs photo sont-ils saturés d’images de migrants ?

Olivier Jobard qui publie, avec Claire Billet, « Kotchok » aux Editions Robert Laffont, le récit du voyage de cinq jeunes afghans, attribue l’engouement des médias et des politiques au fait que le cadavre est celui d’un enfant identifié.

« Mon idée est toujours de sortir les gens de la masse et de les individualiser. Cette image y est sans doute parvenue, en montrant un enfant seul, pas dans un bateau du style Radeau de la méduse, qui déborde de gens. » a t il déclaré Claire Guillot du quotidien Le Monde.

De nombreuses images auraient déjà dû susciter l’indignation. Serait-ce que le nombre des migrants va grandissant ? L’opinion s’émeut-elle plus facilement, par compassion ou par peur ?

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Il y a un an, sous le titre « J’ai frappé six fois à la porte de l’Europe » M, le magazine du Monde avait mis en couverture une photographie très symbolique représentant le grillage frontalier entre le Maroc et l’enclave espagnole de Melilla.

1618421_10202624768131978_96493843_nLa même année, le World Press Photo avait primé une autre photographie représentant un groupe de migrants essayant de communiquer avec les leurs… Dans le cas de la photo d’Olivier Jobard, il n’y avait aucune confusion possible : il s’agissait de montrer l’impossibilité de rejoindre l’Europe. A l’inverse la photographie primée par le World Press Photo aurait pu être une publicité pour Apple ou Samsung !

La polémique entre World Press Photo et Visa pour l’image

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Jean-François Leroy de Visa pour l’image (à gauche) avec Lars Boering du World Press Photo (à droite). Débat animé par Olivier Laurent de LightBox Time. © Geneviève Delalot

L’exposition du World Press Photo, traditionnellement présentée à Visa pour l’image, ne l’était pas cette année. On attendait donc une belle empoignade entre Lars Boering, directeur du World Press Photo et Jean-François Leroy… Las, le débat fut à fleurets mouchetés !

« On ne raconte plus les histoires aujourd’hui de la même façon que les hommes des cavernes » déclara le directeur du WPP, sans d’ailleurs étayer son propos. Certes depuis Lascaux, les hommes ont inventé d’autres techniques pour représenter le réel, mais rien ne prouve qu’ils ne sont pas toujours dans la même idée : montrer la réalité du monde qui les entoure ».

Jean-François Leroy n’a pas eu de mal à faire valoir ses réticences devant les tendances actuelles du WPP de privilégier de « belles images » face aux « photos fortes » que réalisent les photojournalistes. « Pourquoi vouloir toujours réinventer le photojournalisme ? Je suis peut-être old fashioned mais ça ne m’intéresse pas de trouver de nouvelles formes. »

Etre témoin des faits, les décrire, les montrer, les expliquer et les mettre en perspective, c’est ça le travail des photojournalistes ! Rien à voir avec les artistes qui, à travers leur subjectivité montrent non le réel, mais l’interprétation qu’ils en font. Rien à voir.

En sortant de la magnifique rétrospective du travail de l’iranien Manoocher Deghati, exposée au couvent des Minimes, on peut s’interroger. Comment se fait-il que les photographes de cette génération des années 70/80 captaient de telles scènes résumant parfaitement les évènements ?

Au Café de la Poste, Manoocher répond à la question: « Nous n’étions obsédés que par une chose : être là, au bon endroit. Nous nous considérions comme d’honnêtes artisans et n’avions pas l’ambition de nous faire un nom, d’être des artistes. » Tout est dit.

 

Le cri d’Edouard Elias pour le Prix Rémi Ochlik

Visa pour l'image 2015
Remise du Prix Rémi Ochlik du jeune reporter de la Ville de Perpignan par Jean-François Leroy. © Geneviève Delalot
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Edouard Elias dans sa nouvelle tenue capillaire © G. Delalot

« On me dit que Visa pour l’image c’est le festival de Cannes… Franchement ça me fout la haine ! » s’est exclamé le jeune Edouard Elias, lors de la remise de son Prix Rémi Ochlik du jeune reporter de la Ville de Perpignan Rémi Ochlik. « Quand on a vu mourir les gens dans la souffrance, comment faire les malins ? » (Ecouter sur WGR son cri).

Edouard Elias a obtenu ce prix pour un travail montrant les légionnaires dans un poste avancé en Centrafrique. Loin du beau légionnaire qui sent le sable chaud avec son képi blanc, les photos d’Edouard Elias montrent des hommes qui souffrent, qui peinent mais assurent leur mission.

Un reportage dont il nous disait lors d’un entretien en février 2015 : « Quand je suis parti, c’était l’été, la Centrafrique et la Légion, ça n’emballait pas les rédactions. Mais bon je suis parti. Je suis indépendant. La première fois que je suis allé en Syrie, ça n’intéressait personne mais mes photos ont été publiées. Et bien là c’est pareil… Je suis parti en me disant : on verra ce que ça donne.» (Ecouter et lire l’entretien).

 

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Exposition des lauréats du Prix de la Ville de Perpignan au Théâtre de l’Archipel, ici les photos de Corentin Fohlen. © Geneviève Delalot

On a vu, et entendu. C’était une belle façon de célébrer le dixième anniversaire de ce prix du jeune reporter de la Ville de Perpignan qui a pris le nom du regretté Rémi Ochlik. Au théâtre de l’Archipel, les lauréats étaient à nouveau exposés avec quatre photographies pour chacun. Grâce à cette rétrospective modeste mais efficace, les visiteurs peuvent vérifier que les jurys ne se sont pas trompés. Tous ont, depuis leur prix, confirmé leurs talents !

 

Getty images et l’AFP à l’honneur

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Daniel Berehula / Getty Images reçoit son deuxième Visa d’or dans la même semaine. © Geneviève Delalot

Avec deux Visa d’or, celui de la presse quotidienne et celui du Magazine, pour la couverture de l’épidémie d’Ebola, Daniel Berehula de Getty Images a été justement récompensé. Son travail est très fort (voir l’une des affiches du festival). Et la projection au Campo Santo de son reportage sur le tremblement de terre au Népal ne pouvait que confirmer son talent de photojournaliste. Bravo.

Visa d’or News à Bülent Kiliç de l’Agence France Presse pour son travail sur les réfugiés syriens à la frontière turque…. Bulent Kiliç est un « news man » de l’AFP dont le travail est remarqué depuis plusieurs années. Néanmoins, beaucoup de festivaliers ont trouvé que Getty Images, The New York Times et l’Agence France Presse étaient mis très en avant durant cette 27ème édition, dans les expositions et les projections…

Il est vrai que Getty Images et l’AFP, qui sont par ailleurs associés pour la diffusion de leurs productions, se paient chaque année un stand au deuxième étage du Palais des Congrès. Mais d’autres agences, comme Sipa press ou Polaris Images sont moins gâtées. Les patrons de ces agences, et d’autres, se sont énervés à la suite de la visite éclair, à Perpignan, de Fleur Pellerin, Ministre de la Culture et de la Communication.

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Sur le stand de Sipa press Mete Zihnioglu en discussion avec Jean Favreau de PixPalace sous le regard de Paul Marnef, directeur général de Sipa press. © Geneviève Delalot

Mete Zihnioglu et Paul Marnef, les dirigeants de Sipa press, Jean-Michel Psaïla d’Abaca et Jean-François Pekala de Starface regrettaient que Jean-François Leroy n’ait pas fait visiter à la Ministre le deuxième étage du Palais des Congrès où les professionnels ont leurs stands, ….

« On nous méprise ! » disent-ils en cœur. De fait, la ministre a pu déjeuner avec certains photographes mais aucun patron d’agence de presse hormis l’AFP qui est accusée par les « privés » de « concurrence déloyale » du fait de son financement par des fonds publics.

Il est vrai, que cette année, personne – ni maire, ni ministre – n’est venu inaugurer l’espace professionnel du Palais des congrès…. « Pourquoi ne pas donner un Visa d’or à la meilleure agence ? » s’interroge Jean-Pierre Pappis de l’agence new-yorkaise Polaris images ? « Aux César, ce sont les producteurs qui reçoivent des prix ? Dans le cinéma, on n’oublie pas ceux qui financent, ni les techniciens » ajoute-t-il.

Cette année, ce fameux « 2ème étage » accessible uniquement aux accrédités, moyennant 60 €, avait bonne figure. Contrairement aux dernières années où le nombre des stands et la fréquentation étaient en chute libre, le « 2ème étage » ressemblait à une ruche. La raison ? Une excellente initiative : faire revenir les lectures de portfolios de jeunes photographes par les directeurs photo, du Café de la Poste au Palais des Congrès.

Marc Simon de VSD, Armelle Canitrot de La Croix, Daphnée Anglès du New York Times, Olivier Laurent de LightBox, web photo de Time, et bien d’autres, ont reçu des dizaines de photographes.

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Il y a longtemps qu’une telle affluence n’avait pas été vue au Palais des congrès pour accéder à l’espace professionnel. © Geneviève Delalot

Beaucoup de jeunes dans la file d’attente qui, certains matins, était vraiment impressionnante. Un succès incontestable qui se traduira certainement dans les chiffres quand ils seront connus. Visiblement l’effort d’innovation a payé. Il serait souhaitable que l’an prochain, des agences comme Magnum, Corbis, Réa, Gamma-Rapho etc. reviennent à Perpignan.

Alors qu’Apple était absent cette année, pourquoi ne verrait-on pas Instagram, Facebook, Tweeter au Palais des Congrès ?

De même, à côté du Figaro – présent cette année – aucun groupe de presse ! Pourtant Lagardère, Prisma, Mondadori sont de gros clients pour les agences et les photographes, même s’ils baissent leurs prix aussi vite que leurs actions augmentent.

Il y avait donc cette année à Perpignan, une étrange ambiance. Fini la morosité et parfois le désespoir des autres années. Enfin la mort du photojournalisme n’était plus LE sujet de conversation, d’autant que la publication de la photo du petit Aylan apportait la preuve que ce métier avait toujours sa raison d’être.

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© Geneviève Delalot

Pour autant, l’horizon n’est pas rose. Les prix d’achat des photographies continuent de chuter sous la pression des « cost killers » des groupes de presse, tandis que les « nouveaux débouchés », dont tout le monde parle (vente en galerie, sur Internet etc.), ne confirment pas les espoirs mis en eux. Quels que soient les prix de vente, les tirages – numérotés ou pas – des photos d’actualité ne sont pas une manne qui peut compenser le recul des prix d’achat de reportages par la presse.

Le photojournalisme a-t-il un avenir en dehors de la presse ? Jean-François Leroy semble y croire un peu, comme il le dit dans l’interview qu’il nous a accordée.

L’avenir est à la presse numérique, c’est elle qui doit trouver, comme Mediapart, son équilibre financier pour pouvoir payer dignement les reportages et continuer à assurer sa mission.

(à suivre)
Michel Puech

Les lauréats de la 27ème édition de Visa pour l’image

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Pascal Maitre de l’agence Cosmos a reçu un Visa d’honneur pour l’ensemble de son travail. Un maitre de la couleur ! © Geneviève Delalot
  • Visa d’or d’honneur : Pascal Maitre pour l’ensemble de son remarquable travail en particulier sur l’Afrique.
  • Visa d’or news : Bülent Kiliç de l’Agence France Presse (AFP) pour son travail sur les réfugiés syriens à la frontière turque.
  • Visa d’or news magazine : Daniel Berehulak de Getty Images pour son reportage sur L’épidémie d’Ebola publié dans le New York Times.
  • Visa d’or de la presse quotidienne: The New York Times, avec le reportage sur Ebola de Daniel Berehula / Getty Images.
  • Visa d’or du web-documentaire : Sarcellopolis de Sébastien Daycard-Heid et Bertrand Dévé soutenu par Mediapart.
  • Visa d’or humanitaire du Comité international de la Croix-rouge (CICR) : Diana Zeyneb Alhindawi pour le sujet sur les viols en RDC et le procès de Minova.
  • Prix de la ville de Perpignan Rémi Ochlik : Edouard Elias de Getty Images pour son travail sur la Légion étrangère en République centrafricaine publié par L’Obs.
    Prix Canon de la femme photojournaliste : Anastasia Rudenko pour un reportage à faire (la maladie mentale en Russie) et qui sera exposé l’an prochain
  • Prix Ani-Pixpalace : Andres Kudacki d’Associated Press pour son reportage sur l’Espagne et la crise nationale du logement et les expulsions.
  • Bourses de Getty Images : Javier Arcenillas pour « Latidoamerica », Souvid Datta pour « Sonagachi, Vanishing Girls », Matt Eich pour « Carry Me Ohio », Salvatore Esposit pour « What is Missing », Mojgan Ghanbari pour « Zanan ».
  • Prix Pierre & Alexandra Boulat : Alfonso Moral de l’agence Cosmos pour son projet sur le quotidien et les tensions religieuses à Tripoli au Liban.
  • Prix Camille Lepage : Romain Laurendeau pour son reportage sur la jeunesse algérienne.
  • Prix Fondation Yves Rocher : Lianne Milton.
  • Prix Carmignac : Christophe Gin.
Visa pour l'image 2015
Exposition d’Alfred Yaghobzadeh “Le corps des femmes yézidies comme champ de bataille” © Geneviève Delalot

Rectificatif
9/9/15: Précision sur la source de la citation d’Olivier Jobard.