Le World Press Photo disqualifie le photographe Giovanni Troilo

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Photo (c) Giovanni Troilo

Chaque année, la communauté internationale du photojournalisme s’échauffe sérieusement après l’attribution des très convoités prix du World Press Photo. Cette année, suite à une protestation du maire de Charleroi, l’organisation a disqualifiée mercredi 4 mars le photographe primé dans la catégorie « Problématiques contemporaines » après une ridicule valse hésittion.

Le World Press sur une pente glissante par Thomas Haley

C’est à 22h30 mercredi 4 mars 2015 que le WPP a annoncé dans un communiqué (daté du mercredi 3 !) la disqualification du photographe italien qui ne demandait ni une telle publicité, ni une telle indignité. Dans la journée, Jean-François Leroy, directeur du festival de photojournalisme Visa pour l’image-Perpignan avait clairement renoncé à la traditionnelle exposition des lauréats. MP
Déclaration de Jean-François Leroy directeur de Visa pour l’image sur son compte Facebook 4/3/15
logo_visa15Depuis quelques jours, j’ai été bombardé de messages me demandant de donner mon opinion et de prendre parti concernant des photos controversées prises par Giovanni Troilo, lauréat du premier prix dans la catégorie des questions contemporaines avec sa série sur Charleroi.Après une remarquable recherche faite par Bruno Stevens, il s’avère que la plupart des photos sont accompagnées de légendes inexactes, farfelues, ou complètement fausses. Une photo a même été prise à Bruxelles !Maintenant Perpignan.Depuis 27 ans, nous avons toujours été aux côtés des photographes. Nous avons travaillé pour défendre les valeurs auxquelles nous croyons et que nous allons continuer à défendre. Toujours.Les photojournalistes que nous voulons présenter n’appellent pas leurs cousins pour forniquer dans une voiture. Les photojournalistes que nous voulons mettre en avant n’éclairent pas d’un coup de flash pour mettre en lumière le visage d’un soldat en Irak. Les photojournalistes dont nous sommes fiers de présenter le travail ne demandent pas à leur sujet de dégrafer leur chemise, et ne les éclairent pas avec des équipements de studio pour les faire ressembler à une peinture hollandaise. Pas plus qu’ils ne montrent le pilulier d’un patient Alzheimer parler de l’excès de médicaments psychiatriques.Troilo est un artiste, peut-être même talentueux. En outre, son statut de non-journaliste autoproclamé lui laisse beaucoup de place pour l’expression à l’extérieur de Visa pour l’Image. C’est pourquoi, après quelques jours de réflexion, nous avons pris la décision de ne pas exposer le World Press Photo cette année à Perpignan, contrairement aux autres années.C’est une décision douloureuse. Mais les valeurs que nous défendons ne sont pas négociables.
JFL (Traduction de l’anglais, par A l’oeil)
Mise au point du WPP 2/3/15 :
« Une incompréhension a dominé les discussions sur Internet, donnant à croire que le concours du World Press Photo semblerait approuver la mise en scène des images. Nous aimerions clarifier les choses et préciser que le communiqué avait l’ambition de souligner exactement le contraire ».
(ndlr: Le 3 mars, dans un tweet, le WPP annonce la ré-ouverture de l’enquête ! quel cafouillage !)

Le World Press sur une pente glissante par Thomas Haley

Texte du 2/3/15

thomas-haleyDéjà, le prix pour LA photo de l’année 2014 soulevait des polémiques. C’est une photo du photographe danois, Mads Nissen, une photo plutôt silencieuse d’un moment tendre d’un couple homosexuel, issue d’un reportage sur l’homophobie en Russie.

Personne ne conteste l’importance du sujet que le photographe veut dénoncer, ni la justesse de ses photos, mais, pour certains, cette photo ne correspond pas à l’image qu’ils attendent de LA photo du prix World Press : une image généralement associée à la guerre ou aux catastrophes humanitaires et cataclysmes naturels. La condition humaine dans toute sa misère.

Mais, la vraie polémique cette année provient d’un reportage du photographe italien, Giovanni Troilo, qui s’est vu attribuer le premier prix dans la catégorie « Problèmes contemporains ». Il s’agit d’un reportage sur la ville de Charleroi intitulé « Le cœur noir de l’Europe » qui, selon le photographe se voulait « une métaphore pour évoquer la crise en Europe ».

(http://www.worldpressphoto.org/awards/2015/contemporary-issues/giovanni-troilo).

Le bourgmestre de Charleroi n’a pas apprécié que sa ville soit ainsi caractérisée. Il a demandé au jury du World Press de revenir sur sa décision :

« Je sais qu’en journalisme, tout comme en photographie, le choix de donner un axe à son sujet est nécessaire et habituel. Néanmoins, de cacher certaines perspectives avec de l’information non vérifiée et déformée, de tordre la réalité en faisant de la mise en scène, c’est tout sauf du photojournalisme. »

Il n’est pas rare que les personnalités, les « officiels » n’apprécient pas la façon dont leur ville, leur région ou leur parti politique sont mis en exergue dans la presse. Particulièrement quand cela contrarie leur propre communication et leurs intérêts.

Mais le bon bourgmestre de Charleroi, où se trouve un très beau musée de la photographie, a touché un point sensible : la mission même que s’est donné le World Press Photo.

Le World Press Photo a pour objectif d’encourager les plus hauts standards de qualité de la photographie journalistique et documentaire, sans mise en scène, ni manipulation.

Après avoir demandé que le photographe fournisse tous les renseignements concernant la conception et la réalisation de son projet, il y a eu une discussion entre le directeur du World Press Photo et les présidents des deux jurys (jury général et jury documentaire). Ils ont conclu qu’il n’y avait ni raison de douter de l’intégrité du photographe, ni tentative de tromperie en particulier dans les légendes.

Donc ils ont maintenu le prix décerné au travail de Giovanni Troilo.

Giovanni Troilo s’explique : « C’est une vision réaliste de la ville par un photographe qui la connait très bien. {Sa famille y habitait depuis 65 ans.} Charleroi est pour moi une métaphore pour parler de la crise de l’identité européenne. »

Giovanni Troilo déclare que certaines scènes se sont passées devant ses yeux, comme il les a photographiées. Pour d’autres scènes (la femme en cage), le sujet savait à l’évidence que le photographe était présent. Il y avait eu une discussion préalable.

Selon le photographe, chaque fois que les sujets savent qu’ils sont photographiés, cela est signalé dans la légende. (Voici les explications du photographe en détail)

Conclusion du World Press Photo : « Les reportages photo journalistiques et documentaires se chevauchent souvent comme dans les catégories « Vie Quotidienne » et « Problèmes contemporains » du Prix World Press Photo. Les photographes peuvent suivre divers styles et approches, traditionnels ou non-traditionnels, sans compromettre leur intégrité journalistique. »

« Dans la photographie documentaire, selon les critères du World Press Photo, le photographe suit ses sujets dans leur environnement. Le photographe n’invente pas des situations à partir de ses propres idées, le photographe ne doit pas diriger ses sujets ni les encourager à s’engager dans des activités qu’ils ne feraient pas normalement. »

Au moins une des photos du reportage pose quand même un vrai problème. Il s’agit de la photo d’un couple dans une voiture, la nuit dans une rue tranquille. Scène banale à Charleroi selon le photographe et son cousin qui pose dans l’image. La photo est prise d’une vingtaine de mètres de la voiture et l’on n’a pas de peine à imaginer ce qui se passe à l’intérieur. Le photographe raconte qu’il a préparé la prise de vue avec son cousin volontaire pour une partie de jambes en l’air avec une amie. La scène est éclairée de bas en haut par une petite torche placée à l’intérieur de la voiture.

Est-ce de la mise en scène ? Est-ce l’enregistrement d’une scène habituelle où seule la captation est optimisée ? La pente est très glissante.

Quand la communauté des photojournalistes aura répondu à cette question, nous saurons si, oui ou non, le World Press Photo normalise la pratique de la mise en scène pour mieux raconter une histoire journalistique !

Un vrai débat.

Thomas Haley, pour A l’oeil

Thomas Haley, natif de l’Oregon, vit à Paris depuis le début des années 70. Il a d’abord travaillé comme iconographe à l’agence Magnum Photos. Entre 1983 et 2011 il a travaillé pour l’Agence Sipa presse, collaborant régulièrement avec les grands hebdomadaires de presse internationale. Il a obtenu en 1984 un World Press pour son travail sur l’accident industriel de Bhopal (Inde). Son travail sur les conséquences de la guerre en Bosnie a été récompensé par le prix d’un jury spécial pour le Prix Paris Match (2006). Plus récemment Thomas Haley a réalisé plusieurs productions multimédia pour le web et un court documentaire, «American Dreamer» sur le traumatisme du 9/11 sur la psyché américaine. Il est un membre actif de l’UPP, l’association de photographes français.

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