« Ces gamins du Serret » du photographe Thierry Boccon-Gibod

Mis à jour le 14 avril 2021 par Redaction

DELIGNY CEVENNES 1973
© Thierry Boccon Gibod

Fernand Deligny (1913-1996) est un éducateur d’enfants dits « à problème ». Sa pédagogie fut et reste toujours controversée. Il y a quarante ans, le photographe Thierry Boccon-Gibod a réalisé un exceptionnel reportage.


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Une petite, par le nombre des photos (20 images), mais exceptionnelle exposition, « Ces gamins du Serret – Le réseau Deligny », s’est tenue à Issy-les-Moulineaux en novembre dernier au centre Andrée Chedid.

Nous sommes au début des années 70 et Thierry Boccon Gibod n’est pas encore le grand reporter qu’il va devenir en rejoignant en 1974 l’agence Sipa press. C’est un jeune homme passionné de reportage qui cherche le mouton à cinq pattes : « un bon sujet, pas loin, pas cher », selon la devise des apprentis photojournalistes de l’époque.

Il est très intéressé par l’éducation des enfants difficiles, et lit un article sur Fernand Deligny dans un magazine. Fernand Deligny est à l’époque une personnalité connue dans le monde intellectuel proche de l’anti-psychiatrie. Il a travaillé avec Gilles Deleuze, inspiré François Truffaut, et s’est installé dans les Cévennes avec un groupe d’enfants dont, à l’époque, plus personne ne veut s’occuper, des autistes.

« Les Cévennes, ce n’est pas la Californie » raconte le photographe « Je pouvais prendre ma voiture et y aller. » Thierry Boccon-Gibod téléphone à la journaliste qui rédige l’article. Celle-ci sera de bon conseil. « Ecrivez à Deligny pour demander l’autorisation de faire des photos, précisez-ui le jour de votre arrivée. Si vous n’avez pas de réponse, allez-y le jour dit, à l’heure dite. » Rappelons aux jeunes lecteurs que cette histoire se passe à une époque où le téléphone mobile n’existe pas et où le téléphone fixe est rare.

« Le contraire d’un hôpital »

DELIGNY
© Thierry Boccon Gibod

« Deligny s’était installé dans un lieu qu’un ami lui avait prêté. C’était une ferme au milieu de nulle part. J’ai vécu là avec les enfants et l’équipe de Fernand Deligny deux fois huit jours. C’était en pleine nature » raconte le photographe « Ils vivaient en quasi autarcie. Pour limiter les frais, ils produisaient leur nourriture, faisaient leur pain. Côté cuisine, c’était ultra simple. Avec eux j’’ai appris à manger le ragoût de pommes de terre : des patates avec un bout de lard ! »

Thierry Boccon-Gibod, que je rencontre devant ses photographies, est ému rien que de les regarder. Il confie « ce reportage a changé mon point de vue sur les enfants, sur le monde… »

« La plupart du temps, les enfants confiés à Fernand Deligny étaient des autistes mutiques dont le seul comportement en ville était de se mutiler ou de se taper la tête contre les murs. Quand ils arrivaient au Serret, ils n’étaient plus confrontés qu’à la nature. Les éducateurs les laissaient faire ce qu’ils voulaient tout en assurant leur sécurité et les soins. Un autiste ne fait pas de projet, c’est difficile pour lui. Mais au moins là, ils n’étaient pas confrontés aux murs de la société »

Une rencontre inoubliable

DELIGNY CEVENNES 1971
© Thierry Boccon Gibod

« Fernand Deligny fut une grande rencontre pour le jeune reporter photographe que j’étais » raconte Thierry Boccon-Gibod. « Fernand Deligny m’a permis de séjourner avec les enfants et de travailler en toute liberté, ce qu’il ne faisait pas souvent. » Thierry Boccon-Gibod rit tout seul « Un jour il y avait des psychologues en visite. Deligny les a autorisés à camper à distance des bâtiments, et il leur interdisait de participer à certaines activités alors que moi, j’allais où je voulais comme je voulais et prenais les photos qui me plaisaient… »
Le photographe envoie des tirages de son reportage à Fernand Deligny à l’issue de son premier séjour. L’homme lui répond que ses photographies lui donnent envie d’écrire. Ce qu’il fait au dos des tirages. »

Thierry Boccon-Gibod
Thierry Boccon Gibod au début des 70

« A l’époque, j’étais un photographe inconnu, je ne savais pas quoi faire de ce reportage et ne voulait pas le confier à n’importe quel journal. Il est resté dans mes tiroirs. » Jusqu’au jour où un éditeur désireux de publier les écrits de Fernand Deligny le contacte.

 

Exposition à l'espace Andrée Chedid d'Issy-les-Moulineaux
Exposition à l’espace Andrée Chedid d’Issy-les-Moulineaux

 

« Quarante ans après, j’ai découvert que j’étais le seul photographe à avoir partagé la vie des enfants de Deligny au Serret ! » Il découvre également, par des témoignages, que ses photographies étaient en permanence sur le bureau de Fernand Deligny. De fil en aiguille, une exposition est montée où chaque photo voisine une reproduction du texte manuscrit de Fernand Deligny. Un exceptionnel témoignage pour les chercheurs. « Mes photos ne sont que le fruit de l’observation attentive de ce quotidien. » conclut modestement Thierry Boccon-Gibod.

Espérons que l’exposition puisse être vue dans d’autres lieux !

Michel Puech

 

Site du photographe : http://www.thierryboccongibod.com