Aux sources de Libération, les pionniers et les idées oubliés

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L’effervescence est partout, des lycées aux usines en passant par les facultés. D’Hénin-Liétard à Fos-sur-Mer, de la Lorraine à la Bretagne, de Creys-Malville au Larzac (c) Gérard Bonnet

A l'oeil est gratuit dans le Club Mediapart, ça ne vous empêche pas de vous abonnez au journal !Depuis le samedi 8 février 2014, Libération est engagé dans un conflit avec ses actionnaires et dans une course contre la montre pour éviter le dépôt de bilan. En toile de fond, la crise de la presse et une grande question : à quoi sert un journal. 2eme épisode de quelques rappels historiques.

« Une agence pour ceux qui veulent tout dire et tout savoir. »

Tel était le mot d’ordre de l’Agence de Presse Libération (APL) fondée par Maurice Clavel, Jean-Claude Vernier et un commando de jeunes gens dont Antoine de Gaudemar, Patrick Banquet, Zina Rouabah, Francine Bajande et tant d’autres dont les noms m’échappent dans l’instant.

Deux années à peine séparent la création de l’APL de celle de Libération. Mais quelles années ! L’effervescence est partout, des lycées aux usines en passant par les facultés. D’Hénin-Liétard à Fos-sur-Mer, de la Lorraine à la Bretagne, de Creys-Malville au Larzac, la jeunesse de toutes les classes sociales refuse d’éteindre la flamme de liberté née en mai 68.

« L’orient rouge avait du plomb dans l’aile »

Sur le « front de l’information », c’est ainsi que les militants d’extrême gauche d’obédience « maoïste »  nomment alors les médias, la retraite a débuté avec la décision du « petit timonier » Benny Lévy de mettre au pas ces « journalistes démocrates » ou « idiots utiles » qui ont soutenu la  Gauche Prolétarienne dans ses luttes contre les répressions.

« L’orient rouge avait du plomb dans l’aile, sur une pente fatale, les maos pro-Chine glissaient déjà vers le cloaque où ils accomplissaient leur mue à toute vitesse. Ils deviendraient tôt ou tard les fous de la sociale démocratie. » écrit Alain Dugrand dans le dernier livre paru sur cette histoire : « Libération, un moment d’ivresse ».

Jean-Luc Godard à l'imprimerie clandestine de La Cause du Peuple nov. 1970 (c) Gérard-Aimé / Gamma-Rapho
Jean-Luc Godard à l’imprimerie clandestine de La Cause du Peuple nov. 1970 (c) Gérard-Aimé / Gamma-Rapho

En cette année 1972, tour à tour, Agnès Varda, Jean-Luc Godard, Michelle Manceau, Katia D Kaup, et d’autres s’éloignent des « maos ». Au sein même de la Gauche Prolétarienne, des « historiques » comme Michel Le Bris ou Jean-Pierre Le Dantec s’éloignent sur la pointe des pieds de  « La cause du peuple ».

Lorsque le 4 janvier 1973, le porte drapeau Jean-Paul Sartre avec  Jean-Claude Vernier, Jean René Huleu et Serge July annoncent, en présence de Michel Foucault, le lancement du quotidien Libération, il y a un certain flottement dans les soutiens habituels des « maos ».

Ce n’est qu’au printemps avec la parution du premier numéro mis en kiosque qui appelle les lecteurs « à prendre leur journal en main », que va naître un attachement politique et affectif à cette nouvelle feuille.

Le soutien ne viendra pas, contrairement à ce que l’on pourrait croire aujourd’hui, de Paris, mais plus largement de toute la France, où des milliers de jeunes gens se sentent isolés et ont soif de se rassembler, ne serait-ce que virtuellement autour d’un titre.

Un manifeste d’hier ?

La rédaction de Libération rue de Lorraine 1973 (c) Gerard-Aimé / Gamma-Rapho
La rédaction de Libération rue de Lorraine 1973 (c) Gerard-Aimé / Gamma-Rapho

A l’heure où les salariés de Libération ont mal entamé un dur conflit avec leurs actionnaires, et où ils demandent aux lecteurs du XXIème siècle quel journal ils souhaitent lire, il n’est pas inutile de relire le manifeste qui a présidé à la création de ce journal :

« Il est temps que paraisse un quotidien démocratique. Il est temps que les grèves ouvrières, les souffrances, les choses de la vie des gens ne soient pas bafouées et manipulées par ces hommes de pouvoir, d’autant plus puissants qu’ils sont plus cachés : les magnats de la presse quotidienne. »

« Il est temps de défendre l’opinion populaire pied à pied, jour après jour, contre l’opinion publique fabriquée dans les couloirs des ministères, dans les dîners en ville, quand ce n’est pas tout simplement dans les locaux de la police. »

« Ceux qui sont responsables de la misère matérielle ou morale dans laquelle vit la majorité des habitants de notre pays s’entourent du secret le plus rigoureux et imposent le silence au grand nombre. Ils n’en font pas moins beaucoup de tapage : ils nous bombardent d’informations, d’images et d’idées qui nous détournent de l’essentiel et dénaturent jusqu’à notre visage. » Etc.

Saisissants propos qu’on croirait écrits par les salariés en lutte du quotidien d’aujourd’hui !

Les temps ont changé nous clame-t-on… Mais, la misère, les souffrances ont perduré, pire sont devenues un lot plus largement commun. Chacun sait cela.

L’objectif de cette petite série « Aux sources de Libération » n’est pas d’inciter à la nostalgie, ni de donner des leçons, encore moins de proposer une recette,  mais simplement de rappeler les circonstances de la naissance d’un quotidien dont la vie est aujourd’hui plus que menacée.

C’est pourquoi, vous pouvez lire ci-dessous des éléments d’une enquête réalisée en 2003 avec Enrico Porsia et qui fut publié dans Amnistia.net, site d’information disparu.

Michel Puech le 12 février 2014

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A propos d’une photo

4 janvier 1973, lancement de Libération (c) Gérard-Aimé / Gamma-Rapho
4 janvier 1973, lancement de Libération (c) Gérard-Aimé / Gamma-Rapho

Texte publié en 2003 in Amnistia.net

Ce n’est pas parce qu’il tire à moins de 20.000 exemplaires, la première année, et à moins de 200.000 exemplaires aujourd’hui (ndlr : en 2003, aujourd’hui moins de 100 000), que le quotidien « Libération » est devenu « Libé », le seul quotidien généraliste à diffusion nationale à s’être imposé en France depuis la seconde guerre mondiale.

« Le journal s’est créé parce que l’actualité de millions de gens ne se trouvait pas dans les journaux », déclare son directeur Serge July, à « La libre Belgique », avant d’expliquer: « Libé  a pris le contre-pied en s’intéressant plus à la société qu’aux institutions. Et surtout à ce qui bouge dans la société. C’est le fil rouge de “Libération” depuis 30 ans. »

« Libé » en plus d’un phénomène de presse serait donc un miroir de la société civile française, le symbole officiel d’une génération, celle dite des soixante-huitards ?

De la Résistance…

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Le titre « Libération » est né du mouvement de résistance français à l’occupation nazie, « Libération-Sud »: ce mouvement fondé par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, ancien officier de marine devenu journaliste, par le couple Aubrac et par le philosophe Jean Cavaillès. Basés à Lyon, ils éditent un journal, « Libération » (35.000 exemplaires en octobre 1942). Il sortira de la clandestinité à la libération de Paris. Un temps racheté par le Parti communiste, il cessera de paraître en 1962…

Neuf ans plus tard, en 1973, le titre est à nouveau dans les kiosques.

C’est un autre « Libération ». Il naît d’une autre résistance: « La nouvelle résistance populaire», slogan de la Gauche Prolétarienne,  dont se réclament alors beaucoup de ceux qui, cinq ans après, refusent que l’esprit de mai 68 s’éteigne.

« Libération » a choisi le premier octobre pour diffuser en librairie, un pavé de 506 pages retraçant sa vie et le 13 octobre, pour faire paraître « le nouveau Libé ». C’est pourtant un 18 avril que le numéro 1 de Libération a vu le jour.

Dans notre dossier, l’année 73 commence par une photographie. Elle est datée du 4 janvier. Elle montre une tribune où siègent cinq hommes qui annoncent la naissance d’un nouveau quotidien. C’est un projet évadé d’un rêve utopique et ambitieux : donner la parole au peuple. C’est « Libération ».

Aujourd’hui, des cinq personnages de la tribune, l’un a disparu, c’est Jean-Paul Sartre. L’autre, Serge July est PDG de la société anonyme « Libération » (ndlr : rappelons que l’article est écrit en 2003. Depuis Serge July est éditorialiste à RTL). Et les trois autres?

Sur la légende du photographe Gérard-Aimé nous lisons les noms de  Philippe Gavi, Jean-René Huleu et Jean-Claude Vernier.

Quels furent leurs rôles dans la création de “Libération”, pourquoi ne travaillent-ils plus dans cette rédaction?

Nous sommes allés leur poser ces questions, plus une autre.  Qu’est-ce que le jeune homme de la photo  pense du “Libé” d’aujourd’hui?

 

La “Maison de verre” contre le “France-Soir rouge”


Interview de Jean-Claude Vernier réalisée par Enrico Porsia et Michel Puech et publiées en 2003 in Amnistia.net

« Il s’exprime dans un langage châtié, n’élève que très rarement la voix. Accrocheur, il défend ses idées férocement, fourmille de projets parfois fumeux, et séduit par sa force de conviction.»

C’est ainsi qu’un homme qui l’a bien connu, Jean Guisnel, aujourd’hui journaliste au « Point », lui même ancien militant de l’Agence de Presse Libération, décrit Jean-Claude Vernier dans sa biographie du journal  « Libération ».

Aujourd’hui, «c’est le retraité qui parle »

Il fut l’un des fondateurs du mouvement « maoïste » français (UJC-ML)Gauche Prolétarienne), le fondateur et le directeur avec Maurice Clavel de l’Agence de Presse Libération (APL) « la matrice du quotidien », le fondateur et le premier co-directeur avec Jean-Paul Sartre du journal  « Libération »…

Pourtant à peine le nouveau « quotidien gauchiste » – comme on l’appelait alors – est il installé dans les kiosques,  que Jean-Claude Vernier quitte la « rue de Lorraine », siège du journal !

Il est le défenseur d’une ligne éditoriale  dite  de « la maison de verre » : « un journal fait par et pour ses lecteurs ». Vernier veut que le journal s’appuie sur des lecteurs actifs, des lecteurs militants organisés en « Comité Libération » et disséminés dans toute la France.

Avec une partie minoritaire de l’équipe, il s’oppose alors fermement  à la conception d’un « France-Soir rouge » inventée, défendue et réalisée depuis par Serge July.

Trente ans après, Jean-Claude Vernier garde très présent à l’esprit ce combat qui se termina par la première des crises et les premiers départs  qui ont secoué la vie de « Libération ».

Dans l’appartement parisien de l’avenue du Maine qu’il occupe avec son épouse, il nous dit ce que fut cette aventure et sa vision du « Libération » d’aujourd’hui.

EP/MP

Une naissance sous l’œil du chef des « maos »


Interview  de Jean-René Huleu réalisée par Enrico Porsia et Michel Puech et publiée en 2003 in Amnistia.net

A l’époque, Jean-René Huleu était «  un espèce de type bizarre qui avait une Alpha Roméo rouge, des costumes Saint-Laurent et, vivait avec la première mannequin de chez Dior » raconte Jean-Claude Vernier.

Aujourd’hui, après des années de reportages, « pour faire du journalisme, j’ai quitté la presse » nous explique-t-il dans son appartement parisien proche du Jardin des Plantes.  « Je publie depuis 1985 des essais, biographies et récits de voyages, en collaboration avec Marie-Odile Delacour. »

Quand il rencontre Jean-Claude Vernier au quotidien parisien en grève « Paris Jour » il a  36 ans. C’est un journaliste expérimenté. Il a commencé sa carrière en 1957 au « Patriote de Nice », un quotidien du Parti communiste et la poursuit … dans la presse hippique !

Apprenti horloger dans sa jeunesse, Jean-René Huleu a la curiosité des évolutions techniques. C’est elle,  qui, en 1969 lui fait découvrir une nouvelle chaîne de production pour la presse, permettant de réaliser un hebdomadaire dans les conditions d’un quotidien. C’est la photocomposition et l’offset. Il crée alors un éphémère « Le turf ». Une expérience qu’il expose avec fougue à Jean-Claude Vernier dès qu’ils ont l’idée de réaliser un quotidien avec les dépêches de l’Agence de Presse Libération.

Un cursus qui lui vaut une certaine méfiance des « maos ». Déjà quelque peu inquiets de la fiabilité politique de Jean-Claude Vernier, l’arrivée de Jean-René Huleu incite Benny Lévy à adjoindre à  l’équipe du futur quotidien. un homme politiquement sûr : Serge July et un jeune homme avec lequel Jean-Paul Sartre et lui-même écrivent « On a raison de se révolter » : Philippe Gavi.

A « Libération » Jean-René Huleu sera « l’homme de la fabrication », une tâche épuisante dans une ambiance survoltée d’assemblée générale permanente. « C’était toujours très enfumé et j’y laissais ma santé ».

Début 1974, il tente une échappée des locaux de la « rue de Lorraine » pour installer une rédaction décentralisée à Besançon où les ouvriers de Lip autogèrent depuis quelques mois l’usine. Il est rappelé à Paris.

Epuisé, il quitte peu à peu le quotidien auquel il a donné les moyens techniques de production indispensables à son existence.

EP/MP

 

L’amnésie d’Antoine et de Serge.


Interview de Philippe Gavi réalisée par Enrico Porsia et Michel Puech et publiée en 2003 in Amnistia.net

A l’époque, Philippe Gavi est un jeune voyageur qui écrit des « piges ». Un ancien animateur des « Cahiers de mai ».  Il vient de publier aux éditions du Seuil,  « Le triangle indien – De Bandoeng au Bengladesh. ». C’est un lecteur d’Hubert Marcuse, très attiré par l’esprit des campus américains, un admirateur de Jean-Paul Sartre et de Raymond Aron ! Une personnalité inclassable.

Aujourd’hui, Philippe Gavi est en charge de la rubrique « Médias » au Nouvel Observateur, hebdomadaire qu’il a rejoint en 1986 en quittant « Libération » où il a passé 13 ans de sa vie.

Quand à l’été 1972, la direction du mouvement « maoïste » accepte l’idée d’un quotidien présenté par l’Agence de presse libération, Benny Lévy cherche un « directeur politique » pour contrôler Jean-Claude Vernier. Ce sera Serge July, un militant alors « en punition » à Bruay-en-Artois, il lui faut également un « non mao » connu de tous. Philippe Gavi sera celui là.

Il faut aussi de l’argent : « Michel Foucault donne des sommes en liquide. Maurice Clavel offre aux maos une partie de ses droits d’auteurs …/… Quant à Sartre il accepte d’écrire avec Benny Lévy et Philippe Gavi un livre bilan. « On a raison de se révolter ». L’avance sur droit d’auteurs s’élève à trente mille francs, qui filent directement dans les caisses de Libération   »

Leader de la tendance dite des « désirants », Philippe Gavi assumera quelque temps une co-rédaction en chef avec Serge July. Mais face à la « bête de presse » que tous s’accordent à voir dès le début en Serge July, Philippe Gavi reste un « poète », tantôt appuyant les idées de  « Serge », tantôt les contrariant en brandissant des motions toujours minoritaires.

Il nous reçoit dans son étroit bureau du « Nouvel observateur », d’où en conclusion de l’interview qu’il nous accorde, il lance une des ses « phrases à la Gavi ». Une de ses phrases qui lui ont si souvent été reprochées, peut-être  parce qu’elles expriment une opinion minoritaire et « désirante ». « Je trouve que dans l’équipe actuelle historique qui reste à Libération, c’est-à-dire notamment Serge July et Antoine de Gaudemar… Ils veulent oublier totalement le « Libé » des débuts… ça les traumatise…  ils refusent “Libé 1” …/… Du coup ils se privent de tout l’aspect créatif de « Libération », ils le nient. C’est même une amnésie… C’est comme s’ ils avaient demandé une amnistie permanente. »

EP/MP

Pour en savoir plus je vous recommande:

  •  Libération, un moment d’ivresse d’Alain Dugrand – Ed Fayard 2013
  • Libération la biographie de Jean Guisnel – Ed La Découvert 1999
  • Il était une fois Libé de  F.M. Samuelson – Ed Seuil 1979
  • Libération je t’aime, moi non plus – Film 52 minutes de Patrick Banquet  2008

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