De Dunkerque à Damas : les révolutions arabes

Carte blanche à Laurent Van Der Stockt pour ses ruines syriennes (c) Michel Puech
Carte blanche à Laurent Van Der Stockt pour ses ruines syriennes (c) Michel Puech

Plus de 200 photographies de plus de 50 photojournalistes, des reportages vidéo, des textes de journalistes et d’écrivains, l’exposition « Révolutions arabes : l’épreuve du temps » qui se tient jusqu’au 17 décembre 2013 à Dunkerque est un évènement qui vaut le voyage.

A l'oeil est gratuit dans le Club Mediapart, ça ne vous empêche pas de vous abonnez au journal !Publié mercredi 13 nov. 2013 dans le Club Mediapart

Dunkerque n’est qu’à 1h37 de TGV de Paris, mais à l’arrivée, on est déjà dans un autre monde. Le TGV s’arrête le nez dans l’herbe et les voyageurs traversent la voie sous ses moustaches. Alain Mingam, le commissaire de l’exposition m’attend. On fait, en papotant, 150 mètres le long d’un hangar dans la rue qui borde la ligne de chemin de fer.  Nous voilà à Depoland !

Depoland, ex atelier et lieu d'expositions (c) Michel Puech
Depoland, ex atelier et lieu d’expositions (c) Michel Puech
Le 10 janvier 1974, Georges Séguy, secrétaire général de la CGT rend visite aux dockers de Dunkerque en lutte pour leurs conditions de travail. Ici devant la salle "A l'avenir" où a lieu un meeting.(c) Danielle Guardiola
Le 10 janvier 1974, Georges Séguy, secrétaire général de la CGT rend visite aux dockers de Dunkerque en lutte pour leurs conditions de travail. Ici devant la salle “A l’avenir” où a lieu un meeting.(c) Danielle Guardiola
La salle "A l'avenir" aujourd'hui... (c) Michel Puech
La salle “A l’avenir” aujourd’hui… Dunkerque a bien changé ! (c) Michel Puech

Je pénètre dans un immense hangar, jadis propriété de la FCEB, une entreprise de fournitures électriques qui jouxtait feu les ateliers de la réparation navale du port de Dunkerque. .. Une autre époque !  Aujourd’hui, du rutilant café « A l’avenir » des années 1970, siège de l’Union départementale CGT, il ne reste qu’un bâtiment gris, rendez-vous des dockers retraités, agrémenté d’un mémorial « Aux travailleurs victimes de l’exploitation capitaliste ». En face, sur l’immense parking, le cirque Maximum bat le rappel des badauds. « Venez voir le spectacle le plus incroyable… »

 

Des printemps aux hivers

A l’heure ou je publie Youtube a quelques soucis. Toutes mes excuses pour le débit.
Tunisie © Hamiddedine Bouali
Tunisie © Hamiddedine Bouali
Egypte © Alain Buu
Egypte © Alain Buu

Je suis venu pour un autre spectacle, où les tigres et les lions sont des humains, celui des « Printemps arabes » devenus des révolutions en cours… Autrement dit des guerres civiles de basse, moyenne ou haute intensité.

Tout a commencé en Tunisie, fin 2010, avec l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi. Les manifestations qui vont en découler vont rapidement faire des morts et des blessés. Le 17 janvier  suivant,  Lucas Mebrouk Dolega meurt victime d’un tir de grenade lacrymogène . C’est le premier reporter à payer de sa vie la couverture de ce qu’on appelle « la révolution de jasmin ».

En Libye, la révolution va rapidement changer de parfum. Elle va sentir de plus en plus la poudre et la mort. D’autres reporters sont tués.  Au Caire, place Tahir, place de la liberté, passée l’heure de la liesse, vient le temps des affrontements avec la police, puis avec l’armée mais aussi avec les femmes qui se font violer. Des reportrices en feront la douloureuse expérience.

Ensuite c’est en Syrie, que l’on espère, l’espace de quelques semaines, que la liberté triomphe. Mais non, là encore le canon se met à tonner et les obus à pleuvoir.

A Homs, la presse perd Gilles Jacquier, cameraman d’Envoyé Spécial, puis deux autres parmi ses meilleurs éléments, l’américaine senior reporter Mary Colvin et le jeune photographe, plus que prometteur, Rémi Ochlik. Ces coups de canon là sont les premiers d’une innommable boucherie décrétée par Bachar El Assad contre son peuple.  C’est l’heure des crimes de guerre. Plus de 100 000 morts, des centaines de milliers de blessés, des millions de réfugiés et plus de la moitié de la population syrienne qui vit sous le seuil de pauvreté.

 

«  C’est long la révolution, c’est dur une révolution. »

Syrie © Reuters
Syrie © Reuters

«  C’est long la révolution, c’est dur une révolution. » dit Michel Delebarre, ancien ministre, sénateur et maire de Dunkerque  « Quand on regarde la télévision surtout autour de vingt heures, il faut que la révolution se déroule…  Il faut qu’elle se débrouille la révolution… Elle a jusqu’à 20h08 pour pouvoir être présentée au public français. Après on passe à autre chose… »

Pour comprendre pourquoi et comment les printemps arabes sont devenus des hivers, il y a des livres. Jean-Pierre Perrin, grand reporter à Libération vient d’en publier un tout à fait passionnant, émouvant et instructif qui porte un titre de circonstance : « La mort est ma servante » (Ed.Fayard).

Et, pour comprendre, il y a aussi cette exposition. Elle a été créée en mars 2012 à Marseille. Alain Mingam, ancien reporter photographe, rédacteur en chef des agences Gamma et Sygma avait proposé un pari fou à Michel Vauzelle, le patron de la Région PACA, faire une exposition sur  les « Printemps arabes » alors qu’ils viraient déjà à l’automne.

Le pari fut tenu avec brio. Et c’est par les hasards d’une réunion à Marseille que Michel Delebarre vit l’exposition. « C’est la force des images et l’engagement d’Alain Mingam et de tous ces photographes qui m’ont tout de suite donné envie de montrer cela à mes concitoyens » explique Michel Delebarre « Savoir regarder ce qui se passe dans le monde, c’est aussi montrer notre volonté de vivre ensemble et d’accueillir le monde avec solidarité. »

Vue d'ensemble de l'exposition dans Depoland (c) Michel Puech
Vue d’ensemble de l’exposition dans Depoland (c) Michel Puech

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En re-titrant l’exposition « Printemps arabes » en « Révolutions arabes : l’épreuve du temps » Alain Mingam a complètement repensé le contenu et la scénographie de l’exposition.  Contrairement à Marseille, à Dunkerque, l’exposition dispose d’un cadre  assorti au contenu et d’une équipe dont le dévouement et la générosité sont à saluer.

On est dans un hangar brut de décoffrage. Sur les murs de briques, les photographies de destructions, de combats ou celles des foules en liesse ou en colère sont en harmonie avec ce lieu de labeur. Un tiers des images a été renouvelé et la circulation n’a plus rien à voir avec l’officiel conformisme de l’Hôtel  de Région marseillais.

Ce hangar de Depoland est meublé de murets qui forment comme une médina. On circule entre murs et écrans, poteaux et photos comme dans un souk. D’ailleurs, l’espace résonne des slogans et chants de ces révolutions en marche. On est dans l’ambiance.

Les ruines de Laurent Van der Stockt

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Laurent Van Der Stockt (c) Michel Puech
Laurent Van Der Stockt (c) Michel Puech

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Et puis soudain, au détour d’un muret, la pièce aperçue peu avant par une meurtrière se dévoile… D’un coup, on est dans un appartement syrien, stupéfiant !

C’est la carte blanche que le commissaire de l’exposition a confié au photographe Laurent Van der Stockt. Les quatre murs de cette pièce sont tapissés de photographies grandeur nature.  On est littéralement chez l’habitant, sauf que l’habitant n’est plus là. C’est maintenant un réfugié, dont les murs de la chambre, du « living room » (sic) ont été troués pour les snipers ou, pour pouvoir passer d’une pièce à l’autre, d’un appartement à l’autre.  Il reste ici une télé, là un cadre avec les photos de famille et des tapis… Troublante intimité.

Durant le long séjour, au printemps dernier, que Laurent van der Stockt a fait dans la banlieue de Damas  avec son confrère rédacteur Jean-Philippe Rémy  pour ramener, outre les preuves de l’utilisation des gaz par le régime syrien, un long et édifiant reportage publié dans Le Monde, il a photographié tous les lieux par lesquels ils sont passés.

Il a eu le temps, car les deux reporters n’arrivaient plus à sortir de l’enfer. Ces photos de « nature morte » prennent le visiteur à la gorge. Il n’y a personne sur les murs, et ces murs pourtant crient de douleur.

Moi qui n’apprécie pas spécialement le mélange de l’art et du photojournalisme, je dois confesser que mon émotion fut si grande en pénétrant ce lieu,  que je me suis recueilli en pensant à tous ces morts syriens, et à mes confrères qui ont payé de leur vie la couverture de ces révolutions. On est là en face d’une œuvre majeure du photojournalisme contemporain, un autre « Guernica », un autre « Sacrifice ». Combien en faudra-t-il encore pour que l’opinion fasse cesser tous ces massacres ?

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Migrants (c) Olivier Jobard

Au sortir de ce grand endroit, on tombe sur ces migrants pour lesquels il n’y a jamais eu de printemps. La traversée de la Méditerranée semble toujours se faire en hiver tant les naufrages sont nombreux et les morts incalculables. Olivier Jobard a embarqué avec eux. Il est un habitué de l’île de Lampedusa où viennent, quand ils ont de la chance, s’échouer ceux qui fuient les combats et la misère. Le photographe du collectif Myop vient de se voir décerner, outre de nombreux prix, celui créé à la mémoire de Tim Hetherington, photographe de Vanity Fair, tué le 20 avril 2011 à Misrata, en Libye.

Et puis, il y a les photos de tous ces héros des révolutions qui n’ont pas de nom, mais des portraits signés Alfred Yaghobzadeh ou d’Augustin Le Gall. Il y a ces photographies d’Alain Buu, de Hamiddedine Bouali, de Yuri Kozyrev et tant d’autres que je ne peux tous les citer.

Ardentes militantes de la culture à Dunkerque (c) Michel Puech
Ardentes militantes de la culture à Dunkerque (c) Michel Puech
La presse parisienne s'est déplacée pour le vernissage (c) Michel Puech
La presse parisienne s’est déplacée pour le vernissage (c) Michel Puech

Je retournerai à Dunkerque. J’ai pour cela une bonne raison. Un débat le 20 novembre prochain sur le thème « Traitement médiatique des Révolutions arabes » avec Alain GENESTAR (Polka Magazine), Julien PAIN ( France 24), Edwy PLENEL (Médiapart), Alain LE GOUGUEC (France Inter), Edith BOUVIER (Grand reporter freelance), Paul MOREIRA (Premières lignes),Jean-Pierre PERRIN (Libération). Peut-être nous y verrons nous ?

 

(à suivre)

 

Michel Puech

 

Pratique

 REVOLUTIONS ARABES : L’EPREUVE DU TEMPS

Jusqu’au 17 décembre 2013

DEPOLAND

33, rue du Ponceau – 59140 Dunkerque

Horaires et modalités d’ouverture

Mardi au vendredi de 10h à 19h

Samedi et dimanche de 14h à 19h

Un événement labellisé « Capitale régionale de la culture, Dunkerque 2013 » organisé par “Nord Pas- de-Calais” et “Dunkerque Grand Littoral”

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