« L’instant où le doigt appuie » Benoît Gysembergh

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Il était déjà, avant de mourir, un photographe légendaire de Paris Match. Lundi 13 mai, il y avait foule pour un dernier salut au « gentleman-reporter ».

Le monde du photojournalisme est un village. Il a ses clans, ses parrains, ses muses, ses génies, ses ratés, ses voyous, quelques artistes et musiciens… Et il avait un « gentleman-reporter », comme a titré Paris Match.

Je n’ai pas connu Benoît Gysembergh. Enfin, ce n’est pas tout à fait exact, puisque, comme vous,  je connaissais certains de ses reportages sans même les associer à son nom. Son nom, je le connaissais aussi bien sûr. C’était déjà avant sa mort, une légende de Paris Match, son journal.

Peut-être parce que lui, comme moi, nous avons été enfants dans une Maison de la Presse. Les parents de Benoît géraient un café tabac PMU journaux en Normandie, et lors des obsèques, son frère a fait revivre cette époque où, dans la fréquentation des quotidiens, des hebdomadaires et des revues, s’esquissait naturellement une vocation de reporter. Une bonne école pour les « doubles pages d’ouverture », comme l’on nomme ces photos qui dans les hebdomadaires illustrés marquent l’attaque d’un reportage.

C’était aussi un grand lecteur de ces récits de voyages et d’aventures qui sont les meilleurs viatiques pour l’imaginaire. Conrad, Kessel, Gary, Cendrars l’ont pris sous leurs grandes ailes.

 « Je viens d’avoir vingt ans. »

Il écrit dans la préface de « La photo en première ligne », son livre de souvenirs :

«  Je suis simple pigiste à Gamma. L’agence développe mes films, fait les tirages, et me verse cinquante pour cent des ventes. A moi de trouver les idées et de payer les frais. Le Vietnam trop loin, trop cher. Les billets d’avion à prix charter sont encore rares.

Plus proche et donc moins coûteuse, la révolution portugaise. C’est là que de jeunes photographes, comme Sebastiao Salgado, Jan Gaumy, Alain Mingam, ont fait leurs premières armes. Pendant près de dix-huit mois, nous avons mis en boite les soubresauts de cette révolution atypique et sans violence. »

« La corne de l’Afrique est elle aussi en ébullition. » C’est son premier grand reportage. « Djibouti vient d’obtenir son indépendance, et de nombreux mouvements de guérillas se battent en Somalie et en Ethiopie. …/… Nous restons deux semaines avec les guérilleros afars dans le désert de Dankalie, l’un des endroits les plus arides du monde. Du jour au lendemain, sans nous donner d’explications, nos hôtes nous abandonnent dans un village avec un minimum de nourriture. Nous sommes restés coupés du monde plus d’une semaine. Nous n’en menons pas large. L’armée éthiopienne nous entoure, et nous n’avons pas de barque pour retraverser la Mer Rouge. Un matin, un boutre apparait. Des guérilleros l’ont attaqué et ont contraint son propriétaire à venir nous chercher» raconte-il dans son livre avant de conclure.

« Quelques mois plus tard, au cours d’un nouveau séjour, j’apprendrai ce qui s’est vraiment passé. Peu de temps après notre prise de contact avec les guérilleros, ceux-ci nous avaient présentés des déserteurs de l’armée éthiopienne. Malheureusement, ces hommes étaient des espions qui faisaient partie d’un commando chargé de décapiter la tête du mouvement rebelle. Alors que nous crapahutions avec une colonne de révolutionnaires, tous les chefs politiques et militaires qui nous avaient accueillis, on été assassinés. Sans nous informer de ce drame catastrophique pour la résistance, mais pour nous protéger, les leaders afars survivants avaient décidé de nous lâcher dans un village perdu avant d’arraisonner un boutre pour venir nous chercher. …/… »

Première « double » et leçon de journalisme

« Je signe alors ma première « double » dans Paris Match. Jean Durieux, un peu bluffé par notre scoop sur l’Erythrée, décide de nous embaucher sur le champ.…/… »

Bien qu’il en ait « couvert » plus que son compte, Benoit Gysembergh n’aimait pas la guerre. Comme tous les photojournalistes ? Non. Il en est que cela stimule. Lui avait besoin de photographier ailleurs… Des personnalités, des « people » mais surtout des incroyables tours du monde. Il faut pour rêver regarder son livre sur les trains du monde. (VOIR BON TITRE)

« Les photographes vivent pour deux choses. La première, c’est l’instant où le doigt appuie sur le déclencheur. Le bon moment, l’alchimie de l’ombre, de la lumière, des couleurs, d’un geste, d’un regard. Dramatique ou futile. La seconde c’est d’être publié. Publier une double page dans Paris Match est prestigieux. Une image de trente centimètres par quarante-six, pleine page, a un sacré drôle d’impact. Rien à voir avec une photo qui vient illustrer un texte. C’est un langage à part entière. Cette photographie doit être une information, jamais un clin d’œil. Si l’image est bien composée, bien éclairée, tant mieux, elle en gagnera davantage de force, mais ce n’est pas la priorité. »

« Les photos gratuites sont à jeter à la poubelle. De surcroît, Michel Sola (Ndlr : rédacteur en chef photo de Paris Match),  avec sa délicatesse légendaire, avait apposé dans son bureau un avertissement en français, en anglais et en espagnol : « Une merde exclusive reste une merde. »

Depuis, Benoît Gysembergh a publié plus de cinq cents doubles pages dans Paris Match. Chapeau bas Monsieur Gysembergh !

 

Michel Puech

 

Citations extraites de :

La photo en première ligne de Benoît Gysembergh

Edition Paris Match – Filipacchi (octobre 2001)

Voir aussi le merveilleux livre

« Soixante photographes pour soixante ans de Paris Match » – Editions de la Martinière – 2009

 

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