Gamma/Sygma: Monique Kouznetzoff, l’égérie

« Pour avoir des ennemis, il faut le mériter. » disait Roger Thérond cité par Hubert Henrotte. « Monique » comme presque tous l’appellent, en a quelques uns parmi les photographes de Gamma puis de Sygma, mais aucun parmi les stars du showbizz qu’elle fait photographier depuis quarante ans.

Elle les a faites photographier par les plus grands : Jacques-Henri Lartigue, Guy Bourdin, Jean-Loup Sieff, Dominique Issermann, Bettina Rheims et bien d’autres. La liste serait trop longue.

Aujourd’hui encore, elle continue à passer parfois ses dimanches à Paris Match pour un bouclage. « Monique » est la star de ce métier. Une reine qui nous confie aujourd’hui, en exclusivité, le récit de ses débuts et son admiration toujours intact pour HH, son compagnon.

Michel Puech

 

Monique Kouznetzoff: L’égérie

Monique Kouznetzoff photographiée par (c) Léonard de Raemy
Monique Kouznetzoff photographiée par (c) Léonard de Raemy

« Je suis entrée à Gamma le 14 Mars 1967. Une agence « d’hommes ». J’avais l’habitude, j’avais quitté un an plus tôt les Reporters Associés, où j’ai fait mes débuts, où j’ai tout appris et tout fait : du labo, du secrétariat, la rédaction des légendes, écouter les reporters quand ils rentraient de « leurs guerres ». Un monde merveilleux pour une toute jeune fille. »

« Aux Reporters Associés, j’étais amie avec Léonard de Raemy, photographe (Brigitte Bardot ), Jean Monteux, le vendeur et Gilbert Regazzi, chef du labo. C’est eux qui ont parlé de moi à Hubert Henrotte, le manager de Gamma. J’étais en « free lance ». Après un bref passage chez Vizo – où j’ai fait la connaissance de Gilles Caron – et cela convenait à mon esprit indépendant. »

« Gamma, je ne connaissais pas ! »

« Hubert a su me convaincre et j’étais contente de retrouver « les copains ». Nous nous sommes beaucoup amusés plus tard de nos premières rencontres et des discussions âpres sur le montant de mon salaire. »

« J’ai surnommé Hubert « HH » et ça y est l’aventure était partie pour durer 32 ans aux côtés de cet homme innovateur, un leader absolu. »

« Je faisais tout à ses côtés, la rédaction, l’organisation des reportages, l’éditing (que je partageais avec Jean Monteux), les envois dans les magazines. Et seule, la rédaction des papiers, des interviews qui était le job premier pour lequel il m’avait engagée et qui m’avait fait connaître. Quelques temps plus tard, « l’arrivée de Gilles Caron et ses premières photos sur la Guerre des 6 jours (en Juin) ont fait exploser l’agence. »

« Une première année formidable pour une équipe formidable renforcée par la venue d’Alain Dejean, Alain Noguès, Henri Bureau, Christian Simonpietri, Jean-Pierre Laffont….

« C’était l’époque des  Seigneurs »

« Tous venaient d’univers différents. Alain Dejean était ingénieur, Christian de l’import-export au Vietnam, de Raemy, conseiller juridique, etc…. Sauf HH et Jean-Pierre qui s’étaient connus à l’école de photo de Vevey en Suisse. Et puis Eliane Laffont a pris la direction du bureau de New-York et James Andanson, le « petit dernier » nous a rejoint, ça y est, l’équipe de choc était complète. »

« Une arme de guerre , tous ensemble et j’insiste sur le « tous ensemble ». Cela marchait trop bien. Peut être cette performance est devenue notre handicap. Les conflits ont commencé entre HH et les photographes Associés (Raymond Depardon, Hugues Vassal soutenus par Jean Monteux) sur la répartition des reportages. HH défendait l’égalité entre les photographes. Deux clans se sont formés et durcis. D’un côté, Les photographes associés contre les autres. »

« Grève ,  grève … »

« La situation était bloquée. Tout Gamma s’était arrêté. Que cela soit dit, j’étais devenue la compagne de HH, alors évidemment, je vivais le conflit à ses côtés, à la fois acteur et témoin. Un moment tragique pour lui, il a pris « sa » décision, celle de partir. Il a espéré, cela n’est pas venu. FIN »

« Une émotion intense pour tous. Une amitié collective qui unissait les 30 autres et qui s’est concrétisée. Tous avec Hubert. Rien sans lui. Un film de Lelouch.
Nous sommes partis du jour au lendemain. C’est dans cette ambiance, dans ce climat d’excitation, ce mélange de tristesse et d’euphorie que nous avons mis HH au pied du mur. « Ouvrir une autre agence » c’est dit, on le fait ! »

« Nous n’avions pas d’argent, pas de local pas de structure. Nous avions notre jeunesse, notre compétence, notre acharnement et HH. Nous avons campé une semaine dans les locaux d’un ami à lui, Yves Robertet, et je me souviens de mes premiers appels pour organiser des « coups » avec le téléphone posé sur une caisse. »

« C’était le mois de Mai, je propose de partir à Cannes tout de suite. A la fois, pour communiquer auprès du monde des attachés de presse et aussi pour emmagasiner des sujets car j’avais déjà amorcé à Gamma la « production people ». D’ailleurs, c’est Raymond Depardon qui avait réalisé les plus belles séries de people de Gamma (Los Angeles, Maria Schneider, Dominique Sanda, etc.), j’admire cet homme. »

« Avec Léonard de Raemy, nous partions « en guerre » tous les 2, paumés, pas de nom d’agence, dans un monde à l’époque très impressionnant pour moi.
HH m’appelle, on s’appelle Delta… »

« J’arrive à décrocher un rendez-vous avec Charles Bronson. Peu de temps. Peu de photos. Le lendemain HH m’appelle, finalement, on s’appelle Sygma… je retourne voir Charles Bronson. Il ne comprend rien à mes explications mais il nous redonne un rendez-vous. C’est ainsi que le premier reportage de Sygma sera le Festival de Cannes avec Charles Bronson ! »

« Finalement, nous camperons pendant 18 mois dans les locaux de l’agence Apis, rue Réaumur, avant de s’installer rue des Vignes au cinéma Le Ranelagh, les sept plus belles années de notre vie. »

Caroline de Monaco va avoir 18 ans

« Pendant la première année, je me partage entre les news et le people, car je comprends très vite que le « people » c’est aussi notre avenir, un terrain passionnant si on l’imagine autrement. Faire cohabiter à côté du reportage des « séries » sophistiquées et je rêve de photographe de mode. Je prends des idées dans Vogue, j’imprime dans mon cerveau ce que sera le département très puissant de Sygma. »

« Pendant qu’Eliane Laffont (ma sœur de cœur) enlève la pancarte Gamma de la porte de son salon pour y mettre celle de Sygma, j’initie en parallèle la création d’un bureau à Los Angeles. Maryse Maslansky, pendant 5 ans, recrutera pour nous des photographes qui inscriront leurs noms dans l’histoire de Sygma. »

« La première grande chance vient du Palais de Monaco, avec lequel nous entretenons des relations privilégiées. Caroline de Monaco va avoir 18 ans. La princesse Grace veut immortaliser ce moment de la vie de Caroline avec des portraits officiels faits par Norman Parkinson qui venait de rendre la princesse Anne d’Angleterre, belle. »

« J’appelle Norman Parkinson sur l’Ile Moustique. Méfiant, « Sygma, je ne connais pas ». « Caroline OK mais je veux un fee ». Et nous voilà embarqués pour Monaco, le 27 Décembre 1974 pour réaliser la série. Je me souviendrai toujours de la princesse Grace nous faisant visiter le Palais, Norman Parkinson sur ses talons (plus d’1m90), moi et son assistant tout petit, petit … »

« Ces photos probablement nous sauverons la vie, nous venions d’arriver Rue des Vignes, nous n’avions pas d’argent pour payer les factures, les salaires. Nous ne dormions pas la nuit tenus éveillés par les problèmes et on se demandait comment nous allions tenir. »

« Merci Caroline. Ces photos seront un formidable coup de projecteur et feront le tour du monde. Le style du département people de Sygma était lancé. Reportage, rendez-vous, je devenais la marieuse professionnelle des personnalités et des grands noms de la photographie. »

28 ans de travail avec Helmut Newton

« C’est comme cela que je contacte un an plus tard Helmut Newton pour réaliser une série sexy sur le film de Just Jaeckin. Nous travaillerons 28 ans ensemble – jusqu’à sa mort. Helmut fut une de mes plus belles rencontres. Un ami, un journaliste, un merveilleux photographe et surtout un homme simple. D’autres grands noms écriront l’histoire photographique de Sygma, Dominique Issermann, Gérard Rancinan, Bettina Rheims, etc. »

« Des rencontres, des réalisations, j’en ai vécues et organisées des centaines, pendant ces 25 années de Sygma. »

« Quand avec mon ami Christian Simonpiétri, grand reporter de guerre, nous partions pour Amsterdam faire les premières photos de Sylvia Kristel avant la sortie d’Emmanuelle, je conseille à Christian, éberlué, d’emporter des balcars pour éclairer – il ne s’en était jamais servi. A l’aéroport nous croisons un de ses copains Dirk Halstead. Ils ont fait le Vietnam ensemble. Nous réalisons que nous sommes sur le même sujet. Lui pour Time Magazine. »

«  Je demande à passer en premier. Il pleut sur Amsterdam. J’ai apporté des robes. Je fais trainer… Quand enfin arrive le tour de Dirk Halstead (futur photographe de la maison blanche) la lumière est au plus bas. Je débranche le balcar et je pars avec, devant leurs mines médusées. Deux jours plus tard Eliane appelle et demande Sylvia Kristel pour Time. Et Christian deviendra le photographe de Sylvia et aiguise ses armes de « photographe people » !!

« 25 ans d’amitiés, de rencontres, de nuits sans sommeil, de stress, de joies des petites des grandes. 25 ans d’amusements, de pots du Vendredi où on refait le monde. 25 ans où on connaît la maladie, la perte de ceux que l’on aime (Alain Dejean), de blessures, de Noël à traquer les films perdus sur la Roumanie. 25 ans où on vivait en bande, se déplaçait en bande, partait en vacances en bande. »

« Sygma était fait de notre chair, du talent d’une équipe, de rires et de pleurs, pour exercer un métier qui ne s’apprenait pas à l’école, un métier que nous avons inventé, chacun à sa manière, selon sa personnalité. »

« Alors, que dire quand Hubert Henrotte et moi-même avons été virés. Un tremblement de terre dans nos vies. Un vide énorme. Encore une fois, HH s’est battu jusqu’au bout. »

« Ma personnalité résolument optimiste m’a permis pendant le week-end d’écouter le conseil d’Helmut Newton, d’ouvrir un bureau, ce que j’ai fait le lundi. »

« Ainsi H&K est né. C’est un autre métier aujourd’hui. Le H est toujours là, il s’appelle Micha, c’est notre fils. Il manage la compagnie et l’avenir s’annonce bien. »

Monique Kouznetzoff
H&K

Article publié dans Le Journal de la Photographie  le 13 mai 2013 à l’occasion d’une journée anniversaire de la création de l’agence Sygma

Links

http://www.handk.fr/