Yann Layma, chevaucheur de tempête

Yann Layma au début des années 80 à la Cie. des Reporters © dr/Collection Puech

 

Il vient de sonner son demi-siècle et arpente le monde depuis l’âge de 16 ans, autant dire que Yann Layma a vu du pays : 75 en tout. Il a publié nombre de grands reportages dans les plus prestigieux magazines, et est mondialement connu pour ses photographies de Chine, un pays où il a fait d’innombrables séjours et dont il parle la langue.

« Tu vois, je suis installé à côté de la Compagnie des Reporters » me dit Yann Layma en m’accueillant en 2008 dans son bureau, « ma cage » précise-t-il dans un sourire. Ces premiers mots d’accueil me vont droit au cœur, car l’éphémère Compagnie des Reporters (1980-1986), où je le rencontrais la première fois, avait effectivement sa première rédaction à deux pâtés de maisons de là, dans la même rue Saint-Honoré, à Paris.

Yann Layma est un des photographes les plus étonnants que j’ai rencontré. Etonnant pour la qualité de son travail mais également pour son parcours de vie hors du commun.

Notre première rencontre eut lieu à La Compagnie des Reporters au début des années 1980. Yann Layma se présenta à l’agence avec un projet. Ce n’était pas un scénario de reportage, mais un projet de vie. Le jeune homme me dit qu’il avait eu la révélation de son destin : apprendre le mandarin et consacrer sa vie à photographier la Chine !

Dans toutes les agences de photos, les picture éditeurs voient défiler toutes sortes de pérégrins, mais celui-là avait dans le regard un air déterminé, pour tout dire un peu illuminé… Je le trouvais étrange et, en vérité, peu sympathique. Mais il m’intrigua. Sa détermination fit le reste. Je rédigeais donc les accréditations qu’il souhaitait. Il revint quelques mois plus tard avec un reportage sur une école de formation de cadres commerciaux au Japon… Un sujet original pour l’époque qui, si mes souvenirs sont bons, se vendit honnêtement. Les images étaient fortes. Il collabora une paire d’années à notre Compagnie et le monde tourna.

20 ans plus tard

Plus de vingt ans passèrent, quand nous nous revîmes en 2004. D’une grande muraille de 600 000 photographies prises en Chine pendant plus de vingt ans, les Editions de La Martinière avait sélectionné 230 clichés pour constituer ce qu’on appelle une somme « Chine » publié en 2003, et dont une sélection de 108 images fut installée à l’initiative du Sénat, d’octobre 2004 à février 2005, sur les grilles du jardin du Luxembourg dans le cadre de « l’Année de la Chine » à Paris.

La Chine de Yann Layma est un travail digne de ce pays continent. Yan Lei, c’est son nom en chinois est reconnu par ses pairs, photographes chinois. Je contemplais ce travail époustouflant quand un gardien m’apprit que le photographe était « dans le bistrot en face ».

Yann avait évidemment, comme moi, vieilli, mais son regard restait le même, un peu étrange, avec toutefois une douceur plus humaine, plus chaleureuse. A moins que ce soit le mien qui ait évolué sous les coups de la vie. Peut-être était-ce les deux. Il me raconta un peu de sa vie qui est à la hauteur de son travail, proprement hallucinante.

« Je suis né en 1962 à Lannion, en Bretagne, sur le bord d’une rivière où les bateaux me donnaient l’envie et le goût du voyage. J’ai été élevé dans une mouvance de liberté. J’ai grandi dans des camps naturistes. C’est là, au bord d’une mare qui était un peu mon jardin secret, que j’ai rencontré un prêtre, inspecteur d’académie et grand entomologiste. Je l’ai rencontré alors qu’il avait 65 ans et moi, j’avais 7 ans. A mon grand étonnement, je le voyais exulter d’avoir capturé un papillon blanc… Il a commencé à m’expliquer sa science et son matériel et j’ai été piqué par la passion. Pendant dix ans, il m’a appris à apprendre, et surtout à me servir de mes yeux. Et j’ai fait de l’entomologie jusqu’à 17 ans. J’ai fait trente fois plus d’expositions d’entomologie que de photographies. J’ai arrêté net à la suite d’un incident à la douane américaine. Je venais de passer des semaines en jungle pour attraper des papillons et divers insectes rares. En transit dans un aéroport, le douanier a considéré que tout cela n’était que poison, et a tout mis à la poubelle. Je me suis dit plus jamais ça. »

« En 1979, peu avant que je pousse la porte de la Compagnie, j’ai eu une crise. Je n’ai pas dormi pendant dix jours. Et j’ai eu la vision d’une vie à photographier la Chine et à apprendre la langue et la culture de ce pays. C’était un appel soudain. Cela ne m’a jamais quitté. Le médecin qui m’a soigné, qui me soigne toujours et qui est un ami m’a offert des appareils photos. J’ai passé le bac et commencé à apprendre le chinois. »

Après un séjour à Taïwan et un autre au Japon, Yann Layma revient à Paris où la chance lui sourit. Grâce à une relation, il obtient un rendez-vous avec François Mitterrand et lui fait part de son désir de photographier le Palais de l’Elysée de fond en comble…

« Le Président m’a regardé et m’a demandé :
– Vous avez quel âge ?
– Vingt ans, Monsieur le Président
– Alors c’est d’accord. »

Le scoop fait le tour du monde, de nombreuses pages dans d’innombrables magazines, et avec cet argent Yann part s’installer à Pékin en 1985.

« Austérité, le vide, interdiction de parler aux étrangers… C’était l’époque de l’hésitation entre les conservateurs et les progressistes. La Chine n’était pas celle qu’elle avait été, et pas encore celle d’aujourd’hui. »

Mais, pendant son séjour en Chine, Yann Layma doit faire face à des crises d’exaltation et de désespoir de plus en plus terribles. Au point, que pendant plusieurs années, il se fait attacher la nuit pour éviter les tentatives de suicides. Il dort ficelé dans sa baignoire. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Tout va pourtant apparemment bien pour lui : les commandes de magazines, notamment de Géo, sont nombreuses…

Rapatrié sanitaire en 2001, il se retrouve interné à l’hôpital Sainte-Anne. Enfin, il peut mettre un nom sur ses maux : la maladie bipolaire anciennement appelée maniaco-dépressive. Un an de formation à l’hôpital Sainte-Anne, de nombreuses lectures, l’assistance amicale de son médecin vont l’aider à dompter son dragon.

En 2002, lorsqu’Hervé de La Martinière l’appelle pour lui dire : « Nous aimerions faire un beau livre avec votre travail sur la Chine », c’est le début d’une renaissance. Il vit alors dans un « placard de 13m2 à Neuilly» que lui prêtent des amis. Il n’a plus d’argent et interdiction formelle de voyager en raison des troubles que peuvent lui procurer les décalages horaires. Il doit avoir une vie simple et réglée, éviter les stress et les émotions fortes. Une ordonnance sévère pour un photojournaliste, coureur de monde.

Son énorme livre « Chine », aboutissement de sa « mission », connaît un succès formidable . Nous sommes en 2003, Hervé de La Martinière et Benoît Nacci vont lui donner, de nouveau, la possibilité de s’exprimer en lui commandant ce travail en couleur sur Paris. « Il y a longtemps qu’Hervé de La Martinière et moi avions envie d’un beau livre en couleur sur Paris » me confia en 2008 Benoît Nacci. « Nous avions même fait travailler des iconographes sur le sujet, mais nous n’étions pas satisfaits. Il n’y avait pas de cohérence. Yann avec sa manière discrète de travailler sait capter la moindre lumière. Il se passe toujours quelque chose dans ses photos. »

Pourtant, ce pari là n’est pas gagné d’avance. « De 2003 à 2006, je perds l’équilibre dans la rue. Je tombe. J’ai des spasmes. Je passe même un mois en fauteuil roulant, mais je m’oblige à sortir pour photographier Paris. Je dégage de l’électricité… Et les réactions des gens sont souvent agressives : insultes, crachats. Un jour, alors que je photographie des fleurs dans un jardin public près d’un bac à sable où jouent des enfants, huit policiers me tombent littéralement dessus sous le prétexte que je photographie des enfants. Je vais passer une nuit d’enfer au commissariat avec des humiliations, des insultes…

Un policier me dira même : « Vous les photographes vous volez l’image des gens ! » Les réactions des parisiens m’ont d’autant plus choqué, qu’en Chine j’avais l’habitude de me promener et de photographier à ma guise… Les gens étaient souriants. Ici…» Pourtant un des traits qui le caractérise, souligne Benoît Nacci avec qui il a collaboré pour ses livres, c’est que « Lorsqu’on regarde ces photos, on sent qu’il aime les gens »

Lors des mes rencontres avec Yann Layma, en 2004 et en 2008, il m’avait confié des fragments de sa vie que vous venez de lire et publiés à l’époque dans Mediapart, mais j’étais très loin d’imaginer l’ensemble de l’extraordinaire scénario de sa vie qui fait l’objet de son dernier livre « J’ai dû chevaucher la tempête – Les tribulations d’un bipolaire » qui vient de paraître aux éditions de La Martinière.

Le docteur Christian Gay, spécialiste des troubles bipolaires et auteur de deux ouvrages majeurs sur le sujet écrit dans la préface : « Le récit que Yann Layma fait de sa maladie est typique d’un trouble bipolaire de type 1, connu il y a plus de trente ans comme psychose maniaco-dépressive. C’est certainement la forme la plus dommageable du spectre des troubles bipolaires de l’humeur…/… Cette maladie est extrêmement invalidante et à l’origine d’un taux de mortalité deux à trois fois plus élevé que celui de la population générale. »

Dans ce dernier livre, uniquement de texte même si une douzaine de photographies en N&B le ponctue, Yann Layma se met à nu. Il raconte tout de ses difficultés à vivre. Et c’est parfois terriblement cru. « Je n’avais même pas toujours la force de descendre l’escalier de la mezzanine pour aller boire un verre d’eau ou me rendre aux toilettes. Je préférais me pisser dessus et laisser ma couette s’imbiber d’urine au fil des heures, parfaitement indifférent à l’état de déchéance dans lequel je me laissais sombrer. »

L’anecdote, si l’on peut dire, se passe après notre rencontre de 2004, devant les grilles du Sénat… Autant dire qu’en lisant ces lignes, j’ai été interpellé d’être passé à côté de la terrible souffrance de cet homme. La vie est ainsi faite que les malheurs de nos contemporains peuvent être invisibles.

La plus grande qualité de l’ouvrage de Yann Layma, est de « cracher le morceau », de dire sa vérité pour aider les autres victimes de cette terrible maladie. Cette attention palpable tout au long du récit mérite le plus grand respect.

Michel Puech

Cet article a été publié le vendredi 5 octobre dans Le Journal de la Photographie

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J’ai dû chevaucher la tempête

Les tribulations d’un bipolaire, de Yann Layma
Editions de La Martinière
19 euros
ISBN 9782732451466

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